Elena, d’Andreï Zviaguintsev

 

Je m’attendais à un film long, à la lenteur majestueuse, quasi immobile. J’ai été captivée par un thriller psychologique, un drame qui vous tient en haleine jusqu’à la dernière image.

Le jour pointe, en un long plan immobile sur les branches nues d’un arbre hivernal, devant les baies vitrées d’un bel appartement. La vie s’y éveille. Elena (extraordinaire Nadejda Markina) se lève , prépare le déjeuner. Elle est lourde, sereine, ses gestes sont beaux et mesurés. Elle réveille avec douceur l’homme âgé, son mari, qui dort dans une autre chambre. La pièce baigne dans une lumière paisible, les paroles sont rares, le calme règne. Elle ira voir son fils en ce jour, annonce-t-elle.

On la suit, bus , train, marche dans un décor de banlieue triste, jusqu’à un HLM sordide construit à côté d’une centrale nucléaire. Elle est reçue sans attention, le fils boit de la bière et crache du balcon, le petit-fils s’abrutit de jeux vidéo, la belle-fille s’occupe vaguement du bébé. Plus tard, on apprendra qu’elle attend un autre enfant.  On fait à peine une place à la grand-mère dans la cuisine, elle donne de l’argent. Il en faut encore beaucoup plus pour que le fils entre à l’Université, pour qu’il échappe au service militaire qui l’enverra en Ossétie du Sud. On l’a compris, tout s’achète, l’entrée à l’Université, refuge contre une mort possible au combat, comme le reste. Il faut « arroser », comme dit la belle-fille.

Retour sur le mari, Vladimir, dont elle fut l’infirmière autrefois à l’hôpital. Il quitte son appartement pour se rendre dans un centre de sports pour riches, dans sa belle voiture. Et là, il fait un infarctus en nageant. Lui aussi a une fille, qu’il ne voit  que rarement. Les retrouvailles auront lieu à l’hôpital. Scène étrange, si juste. La fille l’agresse, froide, cruelle, et lui rit, tendrement. Il ne croit pas à sa négligence. Ils s’embrassent, il la serre dans ses bras.

C’est elle qu’il comblera à sa mort, pas sa femme, dont il méprise la famille. Elena aura une rente, sa fille héritera du reste. Telle est sa décision, il l’annonce à sa femme à son retour chez lui.

Elena ne le supporte pas, on comprend que la tribu est le seul ancrage humain dans un monde social sans repères. Son fils à elle, sa fille à lui. La voix du sang, plus rien d’autre qui surnage… La tragédie de l’aveuglement maternel peut dès lors dérouler son enchaînement implacable.

La musique de Philip Glass (Symphonie No 3, Troisième mouvement), oppressante dans la montée rythmique des cordes, dans sa répétition lancinante, accompagne la marche d’Elena vers son fils, la nage de Vladimir vers la mort, le cheminement de la pensée d’Elena vers le meurtre. Son rythme haletant se mêle à la beauté glacée des images pour composer un tableau funeste.

Peu de dialogues ou si pauvres. Les images parlent.

Au pied de la centrale, au plus près, les plus que pauvres, Roms ou sans-abri frileusement regroupés autour d’un feu de camp, sont sauvagement agressés par les « moins pauvres » de la cité, dont le petit-fils futur « étudiant » d’Elena. Violence gratuite, haine abrutie de vacuité.

Elena, alors qu’elle ne sait pas encore que son mari ne donnera rien à son fils, va prier pour lui à l’église orthodoxe, toute chamarrée d’or, ruisselante des flammes des bougies. Mais là aussi, il faut payer, pour savoir quel saint prier pour un malade et quel autre pour un mort. Le pope consacrera sa messe au malade, moyennant une somme convenue. Elle prie, sans conviction: Dieu est-il achetable aussi?

Plus tard, le train qui emmène Elena avec l’argent volé dans le coffre du mari assassiné s’arrête en rase campagne, on ne sait pourquoi. Il repart et l’on découvre, avec les yeux d’Elena, le corps d’un cheval blanc gisant sur le flanc, son cavalier mort à côté de lui devant le passage à niveau. Sombre image d’un passé révolu, stridence du présent où le bel animal s’est fracassé contre la masse du fer en mouvement.

Objet symbole d’un matérialisme étouffant, la télévision est omniprésente. Bel écran plat chez Elena, elle est le dernier « membre » de la famille chez son fils, constamment allumée, petite certes, ignorée, mais jamais éteinte.

Reste la beauté de la langue russe, son ineffable douceur, si sensible lorsqu’Elena dialogue avec son mari, langue qui parle à mon coeur car j’y entends la voix de mon père, lui qui connaissait celle d’avant la Révolution, de Pouchkine et de Tolstoï, et qui avait du mal à comprendre le russe des temps nouveaux. Sa musique demeure, sertie dans les scansions impitoyables des cordes de Glass, conférant de loin en loin aux plans si beaux et si maîtrisés de l’image une séraphique douceur.

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Visites nocturnes

Quand le sommeil a plombé nos membres et muselé notre conscience bavarde, les morts viennent nous visiter.
Ils sont doux et tendres, et ne savent pas qu’ils sont morts et nous, nous ne nous en souvenons pas non plus. Nous nous réjouissons si fort de les voir que nous nous écrions : « Tu sais, j’ai fait l’affreux cauchemar que tu étais mort, quelle folie! » Et ils hochent leur vieille tête chenue, et leur regard bienveillant approuve: « Quelle folie!… »
Alors nous pétrissons leur main douce et tiède, et nous leur disons comme ils sont beaux et lumineux avec leur visage reposé, et ils sont si heureux qu’on les choie et les dorlote, ils n’en reviennent pas. Les vieux morts n’ont pas été gâtés alors qu’ils vivaient, ils étaient gênants, encombrants, si lents dans le tourbillon de nos vies, un boulet qu’il fallait traîner. On ne voyait plus d’eux que leurs défauts, pis, tels des objets ils présentaient des inconvénients : tristesse, fatigue, dépendance absolue.
Là, nous avons du temps, nous pouvons tranquillement nous promener dans les avenues ombragées, en prenant garde qu’ils ne marchent pas du côté des voitures et qu’ils ne trébuchent pas. Leur bras si léger repose sur le nôtre et s’y agrippe lorsqu’ils butent sur une pierre ou tournent leur fragile cheville et manquent de tomber. Nous nous promenons lentement, et les paisibles frondaisons des parcs chuchotent à leurs oreilles des mots consolateurs, et nous nous penchons vers eux : « Tu entends comme les oiseaux chantent aujourd’hui? On les sent fous de joie. » Nous ne regardons pas nos montres, car aucun devoir ne nous appelle, nous sommes là pour caresser leur main tavelée et douce.
Quelquefois nous parlons à un mort d’un autre mort : « Tu sais, maman est morte, mais quel bonheur que, toi, tu sois bien en vie! » Alors, il est étonné, il ne savait pas, ça lui fait un drôle d’effet, et nous serrons son corps faible et osseux dans nos bras, car nous sentons bien comme ce mot a pour eux, les vieux morts, un trop proche écho. Nous les protégeons de nos corps sains et forts, de notre joie de vivre, nous formons un écran entre la terreur du néant et eux, et nous les sentons s’apaiser dans nos bras, tels des bébés rassasiés de lait et d’amour, et ils s’endorment enfin.
F.Clairambault

Quand le sommeil plombe nos membres et muselle notre conscience bavarde, les morts viennent nous visiter.

Ils sont doux et tendres, ils ne savent pas qu’ils sont morts et nous, nous ne nous en souvenons pas non plus. Nous nous réjouissons si fort de les voir que nous nous écrions : « Tu sais, j’ai fait l’affreux cauchemar que tu étais mort, quelle folie! » Et ils hochent leur vieille tête chenue, et leur regard bienveillant approuve: « Quelle folie!… »

Alors nous pétrissons leur main douce et tiède, et nous leur disons comme ils sont beaux et lumineux avec leur visage reposé, et ils sont si heureux qu’on les choie et les dorlote, ils n’en reviennent pas. Les vieux morts n’ont pas été gâtés alors qu’ils vivaient, ils étaient gênants, encombrants, si lents dans le tourbillon de nos vies, un poids qu’il fallait traîner. On finissait parfois par ne plus voir que leurs défauts, lourds objets inutiles qu’on les croyait devenus, pleins d’inconvénients : tristesse, fatigue, dépendance absolue.

Mais là, nous avons du temps, nous pouvons tranquillement nous promener dans les avenues ombragées, en prenant garde qu’ils ne marchent pas du côté des voitures et qu’ils ne trébuchent pas. Leur bras si léger repose sur le nôtre et s’y agrippe lorsqu’ils butent sur une pierre ou tournent leur fragile cheville et manquent de tomber. Nous nous promenons lentement, et les paisibles frondaisons des parcs chuchotent à leurs oreilles des mots consolateurs, et nous nous penchons vers eux : « Tu entends comme les oiseaux chantent aujourd’hui? On les sent ivres de joie. » Nous ne regardons pas nos montres, car aucun devoir ne nous appelle, nous sommes là pour caresser leur main tavelée et douce.

Quelquefois nous parlons à un mort d’un autre mort : « Tu sais, c’est si triste, maman est morte, mais quel bonheur que, toi, tu sois bien en vie! » Alors, il est étonné, il ne savait pas, ça lui fait un drôle d’effet, et nous serrons son corps faible et osseux dans nos bras, car nous sentons bien comme ce mot a pour eux, les vieux morts, un trop proche écho. Nous les protégeons de nos corps sains et forts, de notre joie de vivre, nous formons un écran entre la terreur du néant et eux, et nous les sentons s’apaiser dans nos bras, tels des bébés rassasiés de lait et d’amour, et ils s’endorment enfin.

 

 

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Le renard était déjà le chasseur, de Herta Müller

« La fourmi transporte une mouche morte. La fourmi ne voit pas le chemin, elle retourne la mouche et revient sur ses pas. »
Dès les premières lignes, on a compris : le minuscule, le détail contemplé indéfiniment tiendront une place déterminante dans le récit qu’on aborde – intimidés que nous sommes de nous plonger dans le lecture d’un Prix Nobel de littérature (2009)…

Les êtres humains apparaissent peu à peu, esquissés, deux jeunes femmes dans la touffeur de l’été, couchées sur une couverture sur le toit-terrasse d’un immeuble. La fourmi, la mouche, le ver de la pomme leur disputeront le premier rôle, on le sent bien, comme la tache de vin sur le cou de l’agent de la Securitate ou le vernis ébréché sur les ongles de Clara. L’écriture de Herta Müller anime chaque présence, chaque objet d’intentions qui lui sont propres. Les choses mènent leur vie, à côté des humains et sans se soucier d’eux.

« Des dahlias poussent sous les premières rangées de fenêtres de l’immeuble, ils sont grands ouverts et leurs bords déjà en papier à cause de l’air brûlant. Ils regardent dans les cuisines et les chambres, dans les assiettes et les lits. »

Les dahlias espions, étrange image… Insensiblement, le lecteur se trouve plongé dans l’ambiance asphyxiante d’une dictature (en l’occurrence la Roumanie de Ceausescu), aussi grise et terne qu’impitoyable. Les êtres s’y traînent brisés, humiliés, dans des décors où la laideur le dispute à la misère. Face à ces fantômes, il semble presque naturel que les objets, le monde végétal se fassent loquaces, actifs.

« Un jour, Paul a regardé la forêt avec les jumelles. (…) L’immense boule d’aiguilles et de feuilles lui a fait peur. Les buissons aussi, qui poussent dans tous les sens. Leur bois, qui a compris depuis longtemps comment pousser. Car ce qui est plus sauvage chasse tout ce qui se retient avec docilité, lui coupe la lumière en haut et la terre en bas. »

J’aime beaucoup cette sorte d’aphorisme que Herta Müller sème ici ou là.  Cette belle dernière phrase : « Car ce qui est plus sauvage… » m’évoque le « Un homme, ça s’empêche», forte et simple formule que l’on doit au père d’Albert Camus et  que son fils reprit à son compte dans « Le Premier Homme », son dernier roman, inachevé, brisé net par sa mort.

Plus loin,  » le cercle de la lampe de poche trébuche, (…) le stade retient son remblai dans le noir, (…) du fer bat derrière le stade, c’est là qu’est l’usine. (…) Des fenêtres sont éclairées, réveillées, et des fenêtres à côté sont noires, posées contre les murs dans leur sommeil. »

Une sombre poésie, une funèbre mélopée s’élèvent de ces pages, sans que la lumière ne puisse, semble-t-il traverser ces ténèbres, « poisseuses », adjectif-clé chez Herta Müller.

C’est très impressionnant et très fort, rapidement oppressant avec peu de moyens, une apparente simplicité, une sobriété souvent poignante.

« Il fait sombre à la fenêtre, le peuplier est parti. L’ampoule s’y reflète, le plafond, l’armoire et le mur, les prises et la porte. Une pièce comme la moitié d’une fenêtre, accroupie et rétrécie jusqu’à n’être que du verre. Et il n’y a personne à l’intérieur. »

On n’ose le dire, mais l’ « intrigue » existe et on a bel et bien affaire à un roman – du coup  difficile à lire. Comment suivre le déroulé du récit et ne pas s’abandonner au pur plaisir de l’écriture poétique? On est, comme dans le nouveau roman avec son tabou dictatorial d’absence de héros, sans humains auxquels s’accrocher. Les personnages ne manquent pas pourtant :  Adina, celle dont la peau du renard – maigre tapis – sera découpée peu à peu, Anna, Clara, Pavel, Paul, Abi… On comprend qu’Adina est désirable, Clara futile, Paul et Abi engagés politiquement dans une lutte sourde contre le régime, mais ils demeurent sans chair. Chosifiés pendant que les objets sont animés d’une vie propre. Et cette « mort du personnage » alliée à la description d’une réalité sociale inhumaine rend la lecture, il faut l’avouer, parfois éprouvante.

« Une belle soirée. Dans un beau pays. On pourrait tous se pendre. » Tout est dit.

 

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A Dangerous Method, de David Cronenberg

Les premières images du film nous confrontent à la violence et à la douleur d’une jeune fille, Sabina Spielrein (jouée par Keira Knightley), à la physionomie dévastée par l’hystérie. Telle une bête prise au piège, elle hurle dans la calèche qui l’emmène au Burghölzli, la clinique psychiatrique où exerce le docteur Carl Gustav Jung (impeccable Michael Fassbender), adepte des théories psychanalytiques du professeur Freud. La cure démarre aussitôt.

Cronenberg signe de sa griffe personnelle les entretiens : Sabina offre un visage affreusement déformé, une mâchoire effrayante dans sa mobilité prognate. Elle en devient réellement monstrueuse, évoquant dans ses contorsions faciales la créature terrifiante d’Alien. L’impact de l’esprit sur la chair, ce thème de prédilection de Cronenberg qu’il décline depuis si longtemps, de La Mouche à Faux-Semblants en passant par Crash, est de retour, mais cette fois dans une veine réaliste, quasi historique…

Et d’histoire, il va être beaucoup question dans ce film-là, avec un soin remarquable pour la reconstitution d’époque (les costumes et les décors sont de toute beauté) et une recherche documentaire approfondie. Les dialogues de Jung avec Freud (Viggo Mortensen, plus perfectionniste que jamais), puis de celui-ci avec Sabina Spielrein sont fondés sur les correspondances, abondantes, des uns et des autres, et surtout de ce grand épistolier qu’était Freud. Les débats sur la pulsion sexuelle et la pulsion de mort qui ont agité le monde psychanalytique de l’époque s’y trouvent retranscrits avec une fidélité et une concision vraiment remarquables.

Le personnage de Freud est traité avec une empathie et un soin tout particuliers. La maison du 19 Berggasse est reconstituée avec amour et la description du repas que Jung partage avec la famille Freud se révèle délicieusement humoristique. On y voit la famille Freud au complet, l’épouse et les six enfants, dînant en toute simplicité avec Jung en invité d’honneur, et il est de bon ton de parler troubles sexuels et inconscient. Chaleur, proximité, semi-obscurité s’opposent au magnifique décor glacé de l’appartement de Zurich où Carl Jung vit avec sa femme, richissime et douce épouse qui lui voue un véritable culte.

Freud sait le handicap que sa judéité représente pour la reconnaissance de sa théorie. La psychanalyse n’a attiré à elle, au début, que des juifs, sans doute parce que les autres scientifiques ne s’intéressaient pas aux travaux d’un juif, mais plus profondément sans doute parce que l’étude de l’hébreu les y prédisposait. Chaque mot d’hébreu est polysémique et tout talmudiste va rechercher dans un verset de la Bible les multiples interprétations que l’on pourrait en donner. Tout mot, du fait de l’absence de voyelles, a un sens concret et plusieurs sens abstraits. Pour prendre un exemple, le mot חבל signifie « corde », mais aussi « dommage », « tribunal » ou « élancement ». Aussi un talmudiste peut trouver matière à moult variations de sens lorsqu’il rencontre ce mot dans la Torah, et il le doit, car prendre une phrase au pied de la lettre est péché. Ainsi,  le jeune garçon qui accomplit sa bar mitzvah devra prononcer un commentaire personnel, la derachah, sur le passage de la Torah qu’il a lu. On comprend dès lors que, culturellement, les juifs aient pu tout naturellement adhérer à une science de l’interprétation, fût-elle des rêves.

En ce sens, Jung a fait preuve d’une belle originalité, si l’on tient compte de l’opprobre que suscitait la théorie freudienne dans le monde médical de l’époque. Cronenberg en trace d’ailleurs un portrait attachant, celui d’un homme ouvert, fragile et dénué de préjugés.

Mais le film dépeint aussi, en touches subtiles, l’antagonisme qui existe entre les deux savants. Jung, c’est l’idéaliste, le protestant, moralisateur mais pécheur, passionné de mythologie et d’ésotérisme. Freud n’est pas croyant le moins du monde. Comme il le dira souvent, il n’est juif que face aux antisémites. La relation Freud-Jung achoppera d’ailleurs aussi sur le problème du questionnement de la religion, névrose obsessionnelle de l’humanité pour Freud, invariant de l’humanité à ne pas faire entrer dans le champ de l’étude des névroses pour Jung. Freud écrira, lui, « la répression, le renoncement à certaines pulsions instinctives semblent aussi être à la base de la formation de la religion ». Pas question d’aller aussi loin pour Jung, pour qui sa religion de naissance ne fut pas une entrave, ce qu’elle a pu représenter au plus haut point pour Freud…

Le grand art de Cronenberg consiste en ceci qu’il nous met face à un film somptueux, passionnant, dont beaucoup de scènes baignent dans la douce lumière du lac de Zurich ou dans la splendeur d’intérieurs bourgeois raffinés, et qu’on peut aussi y entendre les débats qui divisaient les chercheurs en psychologie des profondeurs les plus pointus du moment. Sans parler d’un véritable sens oraculaire qui transparaît dans certaines scènes et dont rendront compte, de façon poignante, les cartons de la fin du film.

 

 

 

 

 

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La Couleur des sentiments, de Tate Taylor

 

Les critiques ont tort de bouder leur plaisir. OK, voici un film pétri de bons sentiments, caricatural, mais bon… Un vrai film familial comme on n’en fait plus tellement. Quand les lumières se sont rallumées dans la salle, les mines étaient réjouies, même si quelques âmes sensibles essuyaient encore des larmes…

Adapté d’un roman à succès sorti chez les libraires en 2009, La Couleur des sentiments n’est pas sans rappeler deux mélodrames très populaires comme Hollywood se plaisait à en produire dans les années 1980 et 1990. De ces deux films, La Couleur pourpre de Steven Spielberg (1985) et Beignet de tomates vertes de Jon Avnet (1993), Tate Taylor s’est permis de garder les ingrédients déterminants : la question raciale dans un Mississippi encore marqué par les traditions esclavagistes pour le premier, la rébellion d’une femme blanche face à l’archaïsme des mœurs de ses concitoyens pour le second. La polémique qui a éclaté autour du film aux Etats-Unis tenait au ton ressenti comme condescendant et donc légèrement raciste employé pour dépeindre une révolte sociale à laquelle Martin Luther King et la marche sur Washington avaient donné tout de même un autre poids. Certes, Octavia Spencer, dans le rôle de Minny Jackson, une des « meneuses » noires, évoque plus la Mama d’Hattie McDaniel dans « Autant en emporte le vent » qu’une figure à la Angela Davis. Oui, et alors. Il y eut un film bouleversant sur un militant noir assassiné par le Klu Klux Klan, Medgar Evers, film réalisé par Rob Reiner, sorti en 1996… et totalement oublié aujourd’hui.

« La Couleur des sentiments » a le mérite d’attirer les foules, à défaut d’être encensé par la critique. L’erreur serait de chercher un film militant là où il n’y a qu’un récit poignant, « bien écrit, avec des images et du son », comme disait Robert Bresson à propos du cinéma, un récit qui provoque émotion et dégoût devant les agissements odieux de Blancs stupides. Le sujet est grave puisqu’il traite du mépris des puissants et de l’humiliation des faibles, mais est-ce un crime de montrer une révolte tranquille, une solidarité toute féminine qui s’y épanouit, une douceur d’un autre âge? Disons-le, les hommes sont les grands absents du film. Et ça fait du bien.

Et puis, la bande son est épatante:Bob Dylan (« Don’t Think Twice, it’s Allright »), Chubby Checker (« Let’s Twist Again »), Ray Charles (« Hallelujah I Love Her So ») et, bonheur complet, Johnny Cash et June Carter dans « Jackson », nom de la ville où se déroule l’action, bien sûr. Plus tous les chanteurs que je n’ai pas reconnus et qui m’ont … enchantée.

Un spectacle complet, images superbes, musiques géniales, sentiments nobles, casting impeccable. J’y allais pour ma fille de douze ans, je n’ai pas boudé mon plaisir…

 

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L’attente

 

Elle a suivi l’allée parsemée de cailloux blancs. Des arbres aux lourdes ramures se dressent contre le ciel clos. Il a bruiné, maintenant il fait glacial. Au bout de l’allée, un rond-point où grince un manège vide, que le vent fait osciller sous la bâche qui pend. La buvette est fermée, les chaises sont empilées, sales, rouillées. Il lui a dit de l’attendre là.

C’était l’été quand elle l’attendait là. Les cris des enfants ne résonnent plus, ni les rires des mouettes qui remontent la Loire, ni les aboiements des chiens qu’on lâche et qui tournent, fous, autour des enfants. La balançoire tourne sur elle-même, dissymétrique, la corde de chanvre, à droite, s’effiloche. Elle ne prend pas une chaise, comme il lui a suggéré s’il tarde, et il tarde.

Elle marche le long de l’enclos aux biches. Les bêtes frémissantes s’approchent, elle caresse le mufle luisant, le velours des poils entre les yeux. Ses doigts se crispent sur le doux pelage. Douleur dans son ventre, elle se plie en deux, ses genoux touchent sa poitrine. Elle se raccroche aux losanges de fil de fer de la grille, se relève. La boue recouvre ce qui fut en été un fin gazon. « Et-le-fruit-de-tes-entrailles-est-béni. »

Elle descend vers le lac, vers le ponton aux  planches grises et scintillantes de givre, poussière d’argent. L’eau sombre, moirée de longs reflets verdâtres, lui souffle au visage une haleine fétide. Les barques colorées de l’été ont disparu, et les groupes nonchalants, les familles, les amoureux. La torsion dans son ventre a repris, elle gémit, elle s’assoit sur le banc, sous le saule, elle couche son ventre sur ses cuisses, elle se parle, tente de s’apaiser : « Calme-toi, mon petit, calme-toi, ça va aller. » Elle se berce longuement, la douleur est rebelle au balancement, elle ne s’endort pas, la bête qui la dévore au-dedans. Immobile maintenant, couchée sur ses cuisses, elle relève la tête et tourne son regard à gauche. Sur un panneau délavé, un gros enfant joufflu que le vent gifle avec violence lui tend une glace en forme de fusée, multicolore, saccadée dans les rafales. Elle plonge son regard vers la terre. Les talons de ses bottines délicates se sont enfoncés, ses pieds reposent  parfaitement à plat dans la boue fine, souple comme l’argile que modèlent les doigts des enfants. Fulgurance au plus profond d’elle-même.

Elle regarde à droite. La cabane du loueur de pédalos, la cabane en rondins. Sous l’auvent de planches grossièrement assemblées, il pourrait être là. Il a toujours aimé la regarder sans qu’elle le sache. Ou plus haut, derrière le bosquet de buis qui cache une statue de Diane. Ou dans la roue d’écureuil géante qui dévide indéfiniment, en été, les rires des gamins. Il pourrait être derrière, son regard filtrant entre les lattes, immobile, les mains dans les poches.

La douleur a légèrement reflué. Elle se met debout. Quand elle retire ses pieds de la boue, elle entend un léger bruit de succion et deux petites mares oblongues se forment aussitôt. Elle remonte le sentier bordé d’eucubas. Certains massifs portent des boules rouges parfaitement sphériques, luisantes. « Et-le-fruit-de-tes-entrailles-est-béni. » Elle arrive à la placette circulaire, là où le manège dresse sa tente de toile cirée vert sombre. Sur le toit en forme de cône, un creux rempli d’eau reflète l’argent plombé du ciel. « Poche des eaux. » Un filet d’eau dégouline jusqu’à terre, puis crée un ruisselet qui disparaît dans la boue. Deux rouges-gorges sautillent devant elle. « Egorgés. » La douleur ferraille de nouveau dans son ventre. Elle s’appuie contre le tronc d’un hêtre, doux et plissé comme la peau d’une bête. L’écorce est glacée, sombre, presque aussi sombre que le gant de cuir noir qui la caresse. Un jour, elle n’aura plus peur d’être observée à son insu, un jour elle sera libre de ses mouvements et de ses rêves, pour l’instant elle doit suivre les voies que d’autres ont tracées pour elle, et  obéir à leurs ordres silencieux. Contre elle-même, contre son corps, elle a une fois encore obtempéré. Ce n’est sûrement pas la dernière fois. Mais elle sait qu’un jour viendra où la lumière de ce ciel d’hiver qu’elle aime tant l’enveloppera de sa paix et qu’elle sera libre d’en jouir.

Il n’est pas venu, ou il viendra trop tard. Elle ne l’attend plus. Elle a froid mais la douleur a cessé. Elle remonte l’allée déserte, dépasse les grilles blanches sans jeter un regard au parc derrière elle.

 

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L’Invisible Elina, de Klaus Härö

C’est un film que j’ai découvert à « Mon premier festival », formidable manifestation de cinéma pour petits et grands enfants qui a lieu tous les ans aux vacances de la Toussaint. Il faut croire que j’ai gardé une âme d’enfant, car j’ai beaucoup aimé ce très beau film.

L’action se passe en Tornédalie, région frontalière entre la Finlande et la Suède, en 1952, nous est-il précisé… Elina, 9 ans, vit avec sa plus jeune soeur, un frère bébé et sa mère dans une ferme, au milieu d’un paysage somptueux et sauvage de bois de bouleaux et de marais. Quand le film commence, son père est mort depuis peu et elle-même sort d’une tuberculose qui a fait craindre pour sa vie.  Elle doit reprendre l’école après une longue absence et sera dans la classe de la sévère maîtresse principale, Tora Holm. Cette terrible femme, psychorigide et pleine de condescendance envers les pauvres, est magistralement interprétée par Bibi Andersson, une des égéries de Bergman, ce qui ne manque ni de charme ni d’émotion. Tora Holm s’est donné pour mission d’apprendre coûte que coûte aux enfants le suédois et pourchasse avec acharnement tout manquement à la règle : aucun enfant, à aucun moment, ne doit parler finnois. Or les petits paysans les plus pauvres ne savent pas le suédois. Elina, elle, est bilingue mais est indignée par sa cruauté et défend ceux qu’elle persécute. Le choc entre ces deux fortes personnalités sera explosif, et la maîtresse décide d’ignorer totalement Elina, qui désormais sera « invisible » pour elle.

Elina voue un culte à son père disparu, qu’elle pense retrouver quotidiennement dans les marais et auquel elle parle longuement, au grand dam de sa mère. Les scènes du marais sont magnifiques, la somptuosité de la lumière du Nord est superbement rendue et le retour à la ferme nous vaut des vrais Le Nain, voire des Rembrandt.

Bien sûr, tout s’arrangera car nous sommes dans un film destiné aux enfants et la méchante évoluera vers la fragilité et la douceur. La dureté n’était que le masque du sens du devoir qui muselle l’émotion, tout rentrera dans l’ordre après l’effondrement du personnage.

Il n’en reste pas moins qu’on ressent très bien le mépris qu’engendrait la pauvreté en ces temps pas si lointains, et combien on reprochait aux miséreux l’aide que l’Etat leur fournissait. On attendait d’eux reconnaissance et humilité. C’est justement à cette loi de gratitude soumise qu’Elina refuse d’obéir, elle réclame respect et attention et est prête à mourir plutôt qu’à y renoncer. Au contraire, on voit sa mère agenouillée dans les couloirs de l’école nettoyer à la serpillière le sol, humble, résignée, déférente lorsque Tora Holm s’adresse à elle, suppliante lorsqu’elle doit lui demander des chaussures pour sa fille aînée.

A la fin du film, chacun a trouvé sa place et la fillette peut enfin commencer un vrai deuil, apaisée, libérée du lien pathologique et mortifère à son père : pour la première fois, elle accepte d’aller au cimetière avec sa mère et sa soeur. Elle accepte de laisser son père dans la paix du caveau et sa jeune vie éclater de vigueur. Un très beau film, totalement méconnu en France.

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We Need to Talk about Kevin, de Lynne Ramsay

Il aurait vraiment fallu parler de Kevin. Avec son père, avec un psy, avec un éducateur. Eva, la jeune mère, a eu semble-t-il des difficultés à l’accueillir et à s’attacher à lui. C’est ce que suggère un flash-back qui nous la montre à la maternité, dans une chambre sinistre, au décor glacial. Elle regarde fixement devant elle, dévastée, et le père berce le bébé dans ses bras. Un peu plus tard, on la verra s’approcher au plus près d’un marteau-piqueur pour ne plus entendre les hurlements du bébé dans son laudau.

A huit ans, il porte toujours des couches.

Mais voilà, le père ne remarque rien, les psys n’existent pas en cette étrange contrée et il est apparemment possible de ne pas mettre son enfant à l’école pour cause d’encoprésie, sans que personne n’y trouve rien à redire… Cet éloignement de toute réalité sociale m’a personnellement empêchée d’entrer dans le film, d’y croire tout simplement. On a l’impression d’assister à un exercice de style, éprouvant, très éprouvant : nous allons souffrir avec la mère près de deux heures durant.

On le comprend dès la première minute à voir le voilage blanc de la fenêtre gonflé par le vent, puis aspiré, très inquiétant tout ça… Cette fenêtre rappelle celle d’où se jettera Trelkolsky, dans « Le Locataire » de Polanski, pour s’écraser dans la courette sinistre de son immeuble. Mince, serait-on allé voir sans le savoir un film d’horreur?

La séquence suivante ne va pas nous rassurer. C’est pourtant la vraie scène d’ouverture du film.

On y voit Tilda Swinton à Bunol (province de Valence) se rouler dans le jus orgiaque de la Tomatina, grande fête aux accents païens où les participants se battent ludiquement, au corps à corps, en se lançant des tomates bien mûres. Le spectacle, filmé en plongée, donne l’impression d’un gigantesque organisme vivant aux anneaux reptiliens baignant dans ce qui ressemble quand même drôlement à du sang et des sanies.

Le rouge sera le fil conducteur du film. On le retrouvera à chaque scène. Comme Lady Macbeth,  Eva ne parvient pas à effacer la peinture rouge de ses mains. Peinture dont elle essaie si difficilement de laver la façade de sa maison, barbouillée par ses nombreux persécuteurs, par ceux que l’horreur de l’acte de son fils criminel a rendus fous de rage et de désespoir.

Ses collègues ne sont pas au courant, semble-t-il, mais eux aussi sont hostiles. Cette noirceur généralisée ne laisse aucune place à l’espoir. L’homme qui est attiré par elle finit par l’insulter, sans que l’on comprenne au juste pourquoi.

Le montage du film participe de ce côté plutôt chichiteux. Les allers-retours présent-passé sont systématiques et vains. Ils soulignent sans fin la « mauvaiseté » du garçon puis du jeune homme, ils apportent toujours plus d’éléments d’alerte face à la tragédie en marche  – et jamais l’ombre d’un remède ne se profile. La déshumanisation des décors, les dialogues glaciaux, l’absence de toute bienveillance, de toute chaleur composent avec complaisance un environnement fatal qui finit par en devenir risible. Fatalité que vient renforcer une bande son oppressante, musique sinistre, sons de la séquence suivante démarrant à la fin de la scène en cours…

Dommage, car le thème est passionnant et terrifiant. Comment devient-on un monstre et peut-on arrêter le mal en marche quand il naît en notre propre sein, au coeur de ce qui nous est le plus cher? Un peu plus de nuance et d’empathie, et l’on assistait à un film captivant…

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Stéphane Hessel à La Grande Librairie: un vrai « Glückskind »!

François Busnel reçoit, jeudi 6 octobre 2011, Stéphane Hessel (qu’on ne présente plus), avec François Bizot (« Le Silence du bourreau ») et David Grossman (« Une femme fuyant l’annonce »). Une belle leçon d’histoire et de morale en perspective…

Stéphane Hessel a tout de l’adorable vieillard que la nature a doté d’un doux visage, souvent éclairé d’un malicieux sourire. Et voici que cet homme charmant nous parle, à propos de son dernier livre coécrit avec Edgar Morin, « Le Chemin de l’espérance », d’un des plus grands philosophes de notre temps, Walter Benjamin, qui mit fin à ses jours en septembre 1940 à Portbou, dans les Pyrénées-Orientales, à la frontière franco-espagnole. M. Hessel l’a rencontré quinze jours avant sa mort. C’était un ami de son père et, nous apprend-il, il était déprimé, il ne se remettait pas de ses « échecs universitaires »… Sans doute Stéphane Hessel ne souhaite-t-il pas nous ennuyer en nous rappelant que Walter Benjamin fut un immense philosophe, historien de l’art, critique littéraire, critique d’art et traducteur – notamment de Balzac, Baudelaire et Proust. Alors il ne précise pas tout ça.

Avant cette forte annonce, on avait une autre idée des raisons d’en finir de Walter Benjamin. L’horreur de la persécution subie en tant que juif en Allemagne, dès 1933, le désespoir de l’exil, de l’enfermement au camp de Vernuche près de Nevers, puis la crainte de se voir reconduire en France par le gouvernement espagnol et livrer aux nazis : on croyait que toutes ces petites choses avaient eu raison de ses dernières forces. « Echecs universitaires », c’était donc ça…

Est-ce la médiocrité de leurs résultats à l’école primaire qui poussa un Stefan Zweig, un Klaus Mann, un Primo Levi, un Ernst Toller et tant d’autres sans doute au suicide? L’effroyable indifférence de leurs contemporains, l’inextinguible haine de l’esprit et la chute de tout leur univers intellectuel (« Le Monde d’hier », comme Stefan Zweig intitula son autobiographie, postée à son éditeur une heure avant sa mort) n’ont pu pousser au désespoir ces âmes fortes et douces, ces écrivains reconnus. Sinon ça se saurait.

Par ailleurs et sans aucun rapport, il existe pour M. Hessel une merveilleuse raison, entre autres,  de croire en l’avenir: la persécution de l’homosexualité a, grâce à Dieu, disparu aujourd’hui. Si, si, il le dit, radieux, donc ça doit être vrai. Tant de carrières et de vies ont été brisées par cette haine du différent, mais, ouf, c’est fini! Hélas, faut-il lui rappeler que cependant, en pays tout à fait fréquentables, sans doute, elle continue à être punie de mort:Mauritanie, Nigeria, Soudan, Somalie, Arabie saoudite, Yémen, Iran? Sans parler de ceux, plus nombreux encore (Egypte, Kenya, Tanzanie…), où elle vaut à leurs auteurs des peines de prison de plusieurs années, dans les conditions qu’on imagine… Bon, mais je ne voudrais pas l’attrister, hein, n’en parlons plus.

On l’aime aussi tellement, Stéphane Hessel, parce qu’il a un vrai souci de ne jamais nous déranger ou nous peiner. Racontant avec son bon sourire sa capture et son internement à Buchenwald puis à Dora, et combien c’était horrible, bien sûr, il ne trouve à aucun moment l’occasion de citer le martyre juif. Pas une seule fois le mot « juif » d’ailleurs ne sera prononcé. C’est fort, non, quand on parle de Walter Benjamin ou des horreurs de la seconde guerre mondiale et des camps? Allez, M. Hessel, vous êtes trop délicat, trop gentil, les victimes juives, ouh la la, on en entend bien assez parler comme ça…

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L’Impératrice ou la féminité puissante

L’Impératrice est pour moi une carte ambiguë. On la dit celle de la féminité et de la séduction mêmes. Il me faut admettre que je perçois cette féminité comme légèrement dominatrice et ce charme comme parfois proche de la manipulation.

D’abord, je suis impressionnée par la place qu’elle prend au milieu de la carte. On ne voit vraiment qu’elle. Ensuite, elle regorge d’accessoires de la puissance. Le blason-bouclier, avec l’aigle aux ailes déployées, symbole de la force conquérante, mais aussi de l’esprit vainqueur de la matière, est fièrement arboré. Il est vrai qu’elle tient le sceptre qui la définit mollement appuyé sur son épaule, ce qui lui confère une certaine nonchalance. Rien à voir avec l’empereur, qui le brandit fièrement. J’aime son collier en forme de coupe, qui révèle combien l’affectif tient de place dans sa vie. La couronne est surmontée de rouge et de piquants, qui font penser qu’elle pense pour agir, qu’elle n’est pas une intellectuelle pure, comme la Papesse, mais qu’elle met son intelligence au service de l’action qu’elle envisage, au plus près de ses intérêts. La matière, symbolisée par la jupe rouge qu’enserre et « maîtrise » le tablier bleu, on la retrouve sur/dans sa tête. Créative, l’Impératrice l’est surtout pour l’élaboration de ses propres plans.

Mais le plus troublant pour moi demeure ce que la tradition indique comme étant un bénitier, à droite de l’image, à hauteur de ses fesses, sauf le respect que je lui dois. D’abord, que viendrait faire un bénitier sur un trône, de surcroît à cet endroit pour le moins insolite? J’y vois moi une aile, une aile d’ange ou d’oiseau : en tout cas, une créature céleste ou terrestre est bel et bien écrasée. L’Impératrice s’est assise dessus, tout simplement. C’est très étrange, d’autant que, du fait du blason-bouclier qu’elle enserre maternellement, de son ventre rebondi (la ceinture est haute, juste sous les seins), on en fait souvent le symbole de la maternité. Et je ne peux, du fait de cette petite aile qui annonce l’écrasement de … quoi?, au fait, on ne sait pas…, me départir de l’idée d’une maternité triomphante, maternité de puissance où la douceur animale du lien à l’enfant tient peu de place.

On l’aura compris, c’est une carte pour l’interprétation de laquelle l’environnement est fondamental. Bien « aspectée », avec l’Etoile, le Monde, le Jugement, le Soleil à ses côtés, elle indiquera une femme intelligente, chaleureuse, élégante physiquement et moralement, certes dans une certaine maîtrise, avec une autorité naturelle que renforce son charme. La beauté, les capacités de discernement, l’intuition lui ouvrent bien des portes. Attention, pour une personnalité si rayonnante, il faudra un Empereur. Un homme moins solaire risque de se faire écraser par elle…

Mais si l’Impératrice fraie avec le Mat ou le Bateleur,  elle annoncera de la fausseté, de l’hypocrisie, une coquetterie manipulatrice. Avec le Diable, elle pourra organiser des sortes de complots, lancer des rumeurs, distiller la médisance pour faire rendre gorge à ses ennemis. Avec la Maison-Dieu ou plus encore avec l’arcane XIII, elle pourra mettre en garde contre une réelle capacité de nuisance du consultant, qui n’en n’a pas forcément conscience, ou d’une personne de son entourage. Enfin, avec le Pendu, il faut s’attendre à une forme de passion pour l’ignorance, voire à la franche bêtise.

Mais me voici face aux côtés les plus sombres de l’Impératrice, il ne faudrait pas oublier qu’il s’agit d’une carte favorable, qui annonce en particulier l’arrivée de bonnes nouvelles, un arcane qui est excellent pour le commerce et tout ce qui concerne la communication et les contacts. Mais n’oubliez pas: vous ne ferez affaire avec l’Impératrice que si elle y trouve son compte.

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