L’arcane XIII n’est pas La Grande Faucheuse…

Que sorte l’Arcane XIII, l ‘arcane Sans Nom, et l’effroi se peint sur le visage du consultant. Sauf si l’on a pris le temps de lui présenter, avant tout tirage et en guise de mise en bouche, cet intéressant personnage.

XIII n’a pas de nom, comme Le Mat n’a pas de nombre. Ils sont à part dans le tarot, car tous deux partent pour un nouveau départ, aventureux, risqué sans doute. Il y a eu rupture, explosion, l’un porte son baluchon sur l’épaule, l’autre sa faux qui laboure curieusement la terre.

Observons-le de plus près. Bien sûr, il fait peur par sa représentation immédiate : La Grande Faucheuse, celle des pestes et des guerres du Moyen Âge, squelette à la faux impitoyable.

La mort, donc. 

Pour les chrétiens, les morts ont droit à leur jour, la Toussaint, la fête “de tous les saints”, c’est-à-dire des “bienheureux” , des ressuscités du Jugement dernier. Chez les juifs, le cimetière s’appelle la “maison des vivants”. L’arcane XIII, c’est “juste” ça, la mort et la vie. La fin et le recommencement.

Regardez-le, ce grand escogriffe. Ce n’est pas un squelette, mais plutôt un écorché. Les muscles sont là et, surtout, voyez sa colonne vertébrale. Tout en bas de celle-ci, on voit comme un oignon de jacinthe : un épi épais et serré en sort et, sous le crâne, s’épanouit discrètement une fleur.

Ses pieds s’enfoncent dans un tchernoziom, la terre noire si riche en humus des fertiles plaines russes. Le grand échalas coupe pieds, mains et têtes… Mais les visages expriment le calme, voire l’amusement pour celui de droite.

C’est cela l’arcane Sans Nom : il déblaie, il sabre, il débarrasse. Car il faut avec lui passer à autre chose. Et on ne progresse pas sans casse, sans rupture, sans abandon des vieilles habitudes. On n’évolue pas en ne changeant rien. Le phénix de l’Antiquité doit se consumer pour renaître de ses cendres.

L’arcane XIII annonce la fin d’une époque et le début d’une autre. C’est parfois douloureux, c’est toujours un travail. Mais quelle énergie il dégage ! Il avance, tenant fermement sa faux par ses deux poignées, il tranche. Il avance vers la droite, vers le futur. Avec lui s’opéreront des changements radicaux et bienfaisants. Si on ne les a pas choisis, il invite à s’en trouver bien, très bien même.

Bien sûr, il peut signifier la mort physique, mais encore faut-il qu’il soit renforcé dans ce sens par les cartes qui l’accompagnent. Et par plusieurs cartes qui iraient dans le même sens. L’Ermite, La Maison-Dieu, Le Diable, Le Pendu, La Roue de Fortune… Que dire alors? Qu’il serait avisé de consulter la Faculté car il y a peut-être un problème de santé qui s’annonce. Calmement, sans s’angoisser, car le tarot n’est pas le destin, il met en garde. Et pour moi, il est tellement la Vie, cet énergique faucheur-semeur !

Si c’est un proche qui semble concerné, annoncer au consultant une possible épreuve : divorce, perte de l’emploi, rupture familiale. Mais là encore, voir qui est présent autour de XIII. Tempérance, L’Empereur, Le Pape, La Papesse, Le Soleil annoncent une guérison rapide des plaies physiques ou morales et un gain de bonheur, d’harmonie et de réalisation – après le grand nettoyage, évidemment !

Parfois, le grand décharné nous invite juste à courber le dos dans la tempête. Souvent Le Pendu ou L’Ermite le suivent, qui vont dans le même sens. Celui de la patience et de l’acceptation.

Personnellement, je ne parle jamais de mort, car je ne crois pas à la signification unique d’un tirage. Le faire serait juste pervers, car rien n’est jamais sûr. Je veux que les consultants repartent pleins de force pour lutter pour eux-mêmes comme pour ceux qu’ils aiment. Qu’ils s’aident et les aident.

J’invite à faire d’autres tirages pour voir comment se sortir d’une passe difficile. Comment traverser une période qui peut être longue avant que le bout du tunnel s’illumine.

Le tarot est très pertinent pour cela. Il indique de vraies sorties de secours, que je n’aurais jamais imaginées seule, qui me surprennent et m’enchantent…

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La Force… ou la pudeur des fragiles ?

Et voici que rêveuse, le regard perdu, se présente La Force, onzième arcane du tarot.

Un Hercule féminin ? 

Traditionnellement, elle est associée au courage, à la détermination, à la confiance en soi. A la capacité de convaincre non par la force, mais par la douceur du raisonnement. Un brin de manipulation n’est pas exclu.

Elle annonce de l’énergie et une grande force vitale. Quand elle se donne un objectif,  elle l’atteint, dit-on. Parfois sa détermination tend à l’autoritarisme, voire à la tyrannie.

Moi, j’acquiesce, bien sûr, puisque c’est la Tradition…

Si elle est bien entourée, avec L’Empereur, La Justice, La Papesse, Le Soleil ou L’Etoile dans les environs, je vois aussi ce sémillant tableau. Avec, cependant, plus de retenue.

Car quel est ce masque qu’elle semble porter sur le visage, dont la limite est nettement marquée en haut du décolleté sage, du laçage qui écrase les seins ?

Et quel est ce lion, dont elle ouvre la gueule avec délicatesse et dont le regard levé vers elle exprime calme et confiance ? J’ai toujours trouvé qu’il évoquait une marotte, une marionnette animale, avec son manche qui traîne en bas de l’image. Si c’est une patte, quel gentil lion, la domestication est totale…

Dans les tirages de mes consultants, j’ai plus d’une fois vu La Force signaler… une fragilité cachée, celle que l’on dissimule car elle nous “amoindrirait”, celle qui ne permet pas la vraie confiance en soi. Peut-être parce que la confiance tout court, en l’autre, dans l’avenir, dans la vie fait défaut.

Que voilà une lame polysémique, à laquelle seule l’intuition pourra donner sens en fonction de son environnement ! Tiens, l’intuition, justement une des qualités que l’on attribue à La Force, du fait de son regard profond qui ne regarde pas le lion, mais semble tourné vers l’intérieur.

Mal entourée, La Force  vit un conflit, une opposition interne ou externe. Elle ne peut lâcher prise. Elle veut forcer les choses et fait naître des conflits. Elle est entêtée et ne sait pas persuader. Elle est même sujette aux crises de nerfs, comme on disait autrefois…

Vous l’avez compris : c’est alors L’Etoile inversée.

Mais, même dans cette configuration, sa volonté de réussir mise au service de sa propre évolution, affective, intellectuelle, psychologique, voire spirituelle, la fera inéluctablement bouger. Regardez son étrange chapeau, la lemniscate, le huit couché symbole de l’infini en mathématique. C’est un symbole de vie qui nous accompagne dans tout processus d’évolution personnelle.

Le Bateleur avait le même type de couvre-chef. Arcane I, il démarrait un cycle. Notre arcane XI a bien avancé sur cette route. Mais La Force tâtonne encore, forte et fragile, maîtrisée ou nerveuse. Il faudra attendre l’arcane XXI pour arriver au plein épanouissement.

Patience, La Force, il ne sert à rein de t’énerver : tu vas y arriver…

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Retour au pays – II

Petit-duc scops

                                                                             II

Le matelas est trempé de leur sueur. Mariette se tourne et se retourne, elle ne veut surtout pas réveiller Bastien. Il dort pesamment à ses côtés, du sommeil du juste, comme disait sa mère. Du juste ? Mais qu’est-elle devenue brutalement,  elle qui est travaillée jour et nuit par des pensées obsédantes, des images d’une netteté cinématographique ? Une mauvaise femme, une épouse infidèle qui caresse son mari en pensant à un autre ?

Pas une nuit depuis sa rencontre inopinée avec Matthieu où elle n’ait été réveillée par la violence de ses rêves. Plutôt par l’incroyable réalisme des vies qu’elle y mène, l’intensité du bonheur qu’elle y vit. Le réveil la plonge dans une sidération, puis un désespoir oubliés depuis si longtemps.

Le sifflet plaintif et flûté du petit-duc rythme le silence et son angoisse. Elle compte les « tiou ! » qu’il jette dans la nuit, l’imagine avec son plumage d’écorce, caché dans les feuilles, puis volant sans un son vers sa proie. En revenant de la fête de l’école avec Bastien et les enfants, ils avaient trouvé un petit tombé du nid. Un adorable hibou miniature de la taille d’un gros moineau. Ils lui avaient fabriqué un nid de brindilles dans une caissette, sur une étagère haute du garage, avaient essayé de le nourrir, capturant des sauterelles qu’ils lui offraient en bouillie.  Mais il n’ouvrait pas la pince délicate de son bec. Ils l’avaient retrouvé mort dans son nid improvisé au bout de quelques jours. Et voilà que ce fait minuscule revenait à sa mémoire avec une acuité douloureuse, lui brisait le cœur, redoublait ses larmes.

La chatte miaule faiblement dans le jardin, derrière les persiennes qui laissent passer un souffle chaud, aux odeurs de foin et de bouse. Les Pratelles ne sont plus une ferme d’élevage depuis bien longtemps, mais l’ancienne étable a gardé l’odeur chaude des bêtes qu’elle y voyait petite. Ces gros animaux paisibles dont elle aimait tant caresser le mufle humide et frémissant et qu’elle voyait avec désespoir monter dans le camion qui les emmenait à l’abattoir. Elles avaient comme une résignation dans le regard, sauf une ou deux parfois avec lesquelles il fallait employer la force, des coups de bâton sur l’échine qui la révoltaient. Mariette sent les larmes couler sur ses joues, tellement abondantes, une hémorragie de larmes.

Le rêve de cette nuit l’a plongée dans un désespoir qui l’inonde, irrésistible. Comme a-t-elle pu faire un tel rêve ? Si vivant, si fort ? Elle est au bord de la mer, avec un couple de copains, les Laure-et-Alain, et Matthieu est à ses côtés. Elle est folle de joie, elle le regarde, c’est bien lui, avec son regard profond et son sourire si doux, et puis il éclate de rire brusquement. Dans le rêve, elle vient de le retrouver, là, miraculeusement, sur cette plage de carte postale. Et elle sait comment le reconquérir. Par son corps, oui, par la puissance de son désir, revenu, intact, près de deux décennies après leur été d’amour.

Elle ne comprend pas. Mais qu’est-ce que c’est que ce rêve ? Et ce soleil, et cette mer bleue comme sur les photos de Croatie que leur ont montrées Laure et Alain. Des plages au sable doux, fin, chaud, elle s’y prélassait dans son rêve, avec lui et avec eux. Deux jeunes couples heureux qui partagent repas, baignades et visites touristiques en attendant que tombe la nuit, où ils pourront faire l’amour enfin seuls et s’endormir dans le bruit du ressac.

Elle est dévastée et a tellement honte. Qu’est-ce que ça veut dire ? Quatorze ans avec Bastien et, quoi ?, deux mois à peine avec Matthieu, et une telle intensité, un tel réalisme, comme si elle avait passé sa vie avec lui, comme si elle avait eu des enfants de lui ?

Elle n’en peut plus, vite, il faut qu’elle se lève, les larmes l’étouffent.

Bastien s’est tourné vers elle.

« Ça va ? 

– Oui, oui, Grégoire gémit. J’y vais. »

Qu’est-ce qui lui a pris de mentir comme ça ? C’est ce rêve, si affreux et si doux. Elle a encore dans les yeux le bleu intense de la mer, la chaleur de ce sable sur son corps et lui qui lui sourit.

La chatte l’a entendue, elle a sauté par la fenêtre du jardin dans la cuisine. Mariette enfouit son visage plein de larmes dans la fourrure soyeuse, la chatte ronronne faiblement, heureuse, complice.

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Retour au pays – I

Camille Pissarro – Route d’Osny à Pontoise

I

J’ai été, jusque-là, un homme sans histoire. Peut-être parce que je suis né dans un
village isolé, au milieu de rien. Car c’est ça, Saint-Fourneau, un trou perdu. Y
revenir m’a toujours paru compliqué. Il faut dire que ma mère, elle, y vit encore.

Ce début est emprunté au beau livre de Vincent Almendros, Faire mouche. Il est riche de suites possibles, je trouve. Il lance merveilleusement le récit. Le bref roman est très réussi (Editions de Minuit). J’ai remplacé le “je” par un “il” de narrateur omniscient.

En descendant du car, la violence de la lumière d’août lui brûle les yeux. Il met
ses lunettes de soleil et commence à suivre le raidillon qui mène au bourg.
Les cailloux entrent dans ses sandales et leurs aspérités déchirent ses pieds
blancs et vulnérables de citadin.
Il respire avec délice l’odeur d’herbes, peut-être de menthe, de thym et de laurier
mêlés, de serpolet, comment le saurait-il ? En dehors du thym et de la menthe, il serait bien incapable de reconnaître quoi que ce soit.
La falaise à sa gauche offre un appui pour se reposer. Un peu plus loin, un banc a
été grossièrement creusé dans le rocher, mais il ne s’y assoit pas, il a trente-six
ans, que diable!, il peut grimper un peu sans être épuisé. Il se sent fort et vivant.

Arrivé sur le plateau, les premières maisons le regardent et il les reconnaît.
D’abord, la maison des Mauvin, qui vendaient sur les marchés les plus beaux et les
plus goûteux légumes du monde. On appelait leur fils aîné “Mauvais”, il avait
d’ailleurs été son tortionnaire durant toute sa scolarité en primaire. Plus loin, trois
petites maisons, chacune isolée sur sa parcelle, avec quelques rosiers et des pâquerettes, une balancelle, un portique, une piscine en plastique à fleurs pour les enfants.
Il poursuit sa route maintenant un peu angoissé, mal à l’aise, il ne sait trop
pourquoi. Il ne voit personne, et d’ailleurs le saluerait-on? Il n’appartient plus à
ce monde.

Au loin se profile la ligne austère des toits de la ferme fortifiée des Platelles. Le
visage de Mariette lui revient en mémoire avec une instantanéité et une précision
qui le sidèrent. Mariette, potelée et rose, aux grands yeux clairs d’animal confiant.
Mariette, plus âgée et plus dégourdie, qui lui a fait perdre son encombrante virginité
comme on rend service à un ami et qu’il a oubliée après un été plein de fougue et
de cachettes dans les bois, de bains dans la Louvière et de folies sous la tente.
Il avait obtenu de ses parents qu’ils admettent qu’il campe dans le jardin, il avait
prétendu avoir trop chaud dans sa chambre située sous le grenier surchauffé,
il avait besoin de l’air de la nuit…
Avaient-ils été dupes? Son père le regardait d’un air goguenard au petit déjeuner et
sa mère pinçait plus que jamais ses lèvres minces en essuyant nerveusement la
vaisselle. Ça lui était bien égal, quelle fête cet été avait été pour lui ! A la rentrée,
il était reparti à la ville suivre ses études en fac.

Il passe devant les Platelles et il sent son cœur telle une pierre dans sa poitrine.
L’enclos a été refait, tout un champ de cyclamens sauvages a poussé, du rose le plus doux au violet le plus sombre, à l’ombre des grands chênes. La bâtisse semble avoir été ravalée.
Il scrute en passant les divers bâtiments silencieux. Rien, il entend juste le
grincement de la balançoire du portique qu’un vent chaud agite.
Il continue son chemin, il va bientôt atteindre le hameau où il retrouvera la
maison crochue de sa mère. Il n’y est pas retourné depuis des années. Son frère Vincent y sera sûrement déjà, il l’espère, il n’aimerait pas se retrouver face à face avec elle, ils n’ont jamais eu grand chose à se dire. Leurs deux solitudes, de celles qu’on ne choisit pas, n’ont rien arrangé. Il fallait la brusque décision prise par sa mère de vendre ses terres pour l’obliger à revenir à Saint-Fourneau dans la touffeur de l’été.
Il sent ses cuisses frotter contre la toile rêche de son pantalon. Il aurait dû mettre
un pantalon léger, de ceux qu’on porte dès le printemps. La sueur coule entre ses aisselles, imprègne sa chemise et la toile de son léger sac à dos. A sa main droite, le sac de voyage se fait pesant. Il s’arrête pour souffler.

Il entend le vrombissement lointain d’une voiture derrière lui, le bourdonnement
se rapproche, la voiture le dépasse, une Peugeot cossue striée de boue sèche, qui
ralentit et s’arrête une centaine de mètres devant lui.
Une femme en descend, un peu forte, jeune, blonde. Elle s’approche. Mariette… Son
cœur a bondi, il cogne contre ses côtes presque douloureusement. Elle s’arrête à
quelques mètres de lui et il la rejoint à pas rapides.
“Matthieu, j’étais sûre que c’était toi!” Il voit bien qu’elle a pâli sous son hâle de grand
air. Ils se font la bise, et les pommettes de la jeune femme sont maintenant très rouges.
Ils échangent des “Comment vas-tu?” faussement enjoués. Pour lui, c’est vite fait.
Prof en fac après de longues études, rien à dire de plus.
Elle, c’est plus long. Elle s’est mariée avec Bastien, un copain du village, et ils ont
trois enfants : Céline, 12 ans, Mia, 8 ans, et Grégoire, 6 ans. Tout le monde va bien.
Elle emploie un journalier en permanence à la ferme, deux au moment des récoltes.
C’est dur, mais ça va. C’est surtout le verger bio donné par les parents de Bastien qui leur permet de vivre décemment.

Le silence est retombé entre eux. Il la regarde mâchouiller une brindille ramassée
sur son corsage.
Elle lève son regard bleu vers lui : “Pourquoi tu m’as plus jamais donné de
nouvelles, après?…”
Il se sent incroyablement moite, perdu, asphyxié.
“Je ne sais pas. Franchement, Mariette, je ne sais pas.”
Elle se tait, elle a baissé son regard vers le macadam, il voit la blondeur adorable
de ses longs cils qui balaient sa joue.
“ Bon. Je ne te propose pas de te ramener chez ta mère, ça ferait jaser dans le
village. Bonne continuation, alors.
– C’est ça. Bonne continuation à toi aussi, alors.”
Ils se sont refait la bise et elle a tourné les talons. Elle est remontée dans la Peugeot
et a tourné avant l’entrée du village, vers Montferrand, le hameau des parents de
Bastien.

Il reprend sa route, il se sent vide, las, écœuré. Cette histoire : l’avortement, la
maladie de Mariette, c’est incroyable, il l’avait sinon oubliée, en tout cas
délibérément ignorée. Comme si elle appartenait à quelqu’un d’autre. Et voilà qu’elle
est entrée dans sa chair comme une lame, fouaillant dans son coeur et ses tripes.
Elle est entrée dans son corps avant même d’envahir son esprit. Elle n’en sortira
plus, il le sent, du moins pas sans laisser des plaies vives et des cicatrices.
Comme un mantra, il se répète inlassablement : “Pourvu que Vincent soit là quand
j’arriverai”…
Il se sent incapable d’affronter les questions sans chaleur de sa mère, tout en
buvant le jus de pommes et en mangeant le gâteau aux poires, spécialement
préparé pour eux – comme à chacun de leurs retours.

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Les poupées russes

Tableau de Marlène Godet

La lumière vacillante du néon au-dessus de la table semblait avoir adopté le rythme
de la douleur intense et pulsatile de la migraine.
Mathieu achevait son rapport sur la possibilité de trouver, dans un délai raisonnable,
un vaccin pour venir à bout de cette saloperie de SARS-CoV-2.
“Si les mutations pérennes affectent souvent l’antigène de surface, la protéine
Spike, alors le vaccin unique ne sera pas efficace, mais le SARS-CoV-2 peut aussi,
en perdant de sa virulence, finir par se comporter comme ses autres cousins
coronavirus, ceux qui sont responsables de nos rhumes saisonniers (OC43, ou
229E), devenant ainsi totalement anodin et finir par ne plus nécessiter de vaccin.”
En gros, il fallait envisager des travaux complémentaires à l’infini, des dizaines de
rencontres par visioconférence avec les équipes du monde entier et la lecture de
centaines d’articles sur le sujet… On avançait toujours à tâtons.
Il se dégourdit les bras, les tirant vers le haut et en arrière avec le peu de force qui
lui restait, et il eut l’agréable sensation de ses omoplates qui se rapprochaient.
Comme s’il devenait un oiseau allongeant ses ailes pour s’élancer du haut d’une
falaise. Il revécut bizarrement le spectacle des vautours s’élançant depuis les crêtes
d’un causse cévenol, se jetant dans le vide, pour planer, puissants, majestueux et
immobiles, sur l’air qui les portait.
Oh, comme il avait aimé ces moments-là, ces paysages, ces rencontres après une
marche épuisante à travers les halliers… Irina le précédait toujours dans leurs
balades et il aimait suivre ses jambes musclées, insensibles aux griffures des
fourrés, au froid, à la pluie même. Irina, une de ses “poupées russes”, comme disait
Mickaël, étonné de ne le voir sortir qu’avec de belles Slaves, yeux clairs légèrement
bridés, joues hautes d’Inuits, peau et cheveux clairs.
Avec leurs manières rustiques, elles respiraient la santé, ça devait être ça. De belles
plantes, naturelles et fraîches, toutes regroupées dans un foyer de jeunes filles du
neuvième arrondissement, à deux pas de chez lui, quoi. L’endroit s’appelait Le
Home familial et était tenu par des sœurs de la Congrégation de la mère de Dieu.
Pas question de ramener qui que ce soit dans les lieux. Il fallait se quitter devant la
porte. C’était délicieux.
Irina était repartie à Saint-Pétersbourg et lui avait présenté Tamara, qui prenait sa
suite chez les sœurs. Et pourquoi pas, dans son lit à lui.
C’était involontaire, cette succession ininterrompue d’amantes russes. D’abord, elles
étaient vraiment pratiquement toutes belles, ne cherchaient pas à se caser ni à
fonder une famille, voulaient juste un amoureux pas trop exigeant en temps pour les
deux ou trois ans de leurs études parisiennes. Ça tombait bien, parce que lui, avec
sa recherche, les articles à rédiger avec deadline toujours plus rapprochée, les
congrès aux quatre coins du monde, le temps, c’est ce qu’il avait de moins…
Epuisé comme il l’était par le rythme d’enfer du travail au labo depuis l’apparition du
coronavirus, il songeait avec angoisse qu’il lui faudrait passer l’aspirateur dans la
chambre et la serpillière au balai dans la cuisine et la salle de bain, ce soir ou
demain matin. Il s’était promis de donner un coup de peinture pendant l’été dans
toutes les pièces de l’appartement, mais, bon, pas eu le temps, évidemment.
Demain soir, Tamara viendrait prendre un verre chez lui et elle n’aurait, comme les
autres, que la permission de 22 heures…
En sortant, il croisa Franck, le vigile. “Eh, monsieur Grenier, vous avez entendu,
c’est dès demain le confinement, aujourd’hui couvre-feu, demain confinement!
Chacun chez soi, on bouge plus. Sauf pour le boulot, hein!”
Ah, mais oui, ils avaient vaguement parlé de ça ce midi, il n’avait pas tout suivi, il
devait finir le rapport. Les battements redoublèrent dans son crâne. Il verrait ça
demain.

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Des chevaux et des hommes

Rémi aimait les histoires d’enfance de son grand-père. Le recul les transformait
en petites nouvelles, en anecdotes historiques. Mais de certaines, il aurait voulu
se débarrasser en s’ébrouant – comme les chevaux quittant le fleuve se libèrent
de l’eau…
Le Vieux n’était descendu dans la mine qu’enfant, avec son père, fier de lui
montrer le travail des “gueules noires”. Lui n’y avait jamais travaillé. Il avait
préféré se faire embaucher comme ouvrier dans une tannerie près de Roubaix. Plutôt
le nez dans les énormes cuves où bouillonnait une solution puante que dans la
fermentation des boyaux de la mine.
Le père du Vieux lui avait raconté le calvaire des chevaux haleurs de berlines,
qu’on descendait dans la mine pour ne plus les en laisser sortir. Au début, on les
remontait avec les hommes, le soir. Mais le matin, à la descente, c’était
l’épouvante, ils hennissaient lamentablement, certains étaient pris de
convulsions, tous tremblaient d’effroi. Les câbles de la cage qui descendait
hommes, bêtes et matériel gémissaient dangereusement.
On avait fini par les laisser en bas, dans une écurie improvisée où l’air frais du
dehors leur parvenait par quelques trous taillés dans la roche vers de fines
galeries, inaccessibles pour les mineurs, mais bien ventilées.
Au bout d’un moment, les chevaux devenaient aveugles, capables pourtant de
suivre leur trajet dans les galeries. Ils ne sortaient de là que pour aller à
l’équarrissage.
L’histoire avait bouleversé Rémi. Les chevaux, ces bêtes magnifiques et tendres
dont il aimait sentir dans la main la bouche humide et douce, alors qu’il leur
offrait trognons de pommes et de poires… Se mirer dans leur œil saillant, petit
homme en miniature sous les cils raides et sombres, ça lui ouvrait tout un monde
de mystère. Il aimait caresser leur crinière, flatter leur encolure, comme on dit –
il détestait l’expression, c’est l’homme qui devrait se sentir flatté que l’animal
lui fasse encore confiance… Leur dos frémissant lui donnait envie de les
monter, mais, bon, il apprendrait plus tard, un jour…
Il allait souvent voir sa nounou, très vieille dame maintenant, qui habitait dans le
manège de sa fille, à quelques kilomètres du Quesnoy. Elle était touchée de sa
fidélité, ils buvaient un petit verre de genièvre ensemble, puis il allait vite voir
les chevaux. Il avait un peu honte : cet attachement, c’était du bluff, ce qui lui
importait, c’était ce face-à-face avec les bêtes, dans l’odeur chaude du crottin.
Cet été, il les avait trouvés dans leur pré transformé par la sécheresse en vaste
paillasson. En août, il avait déjà fallu attaquer le fourrage prévu pour l’hiver. Et
les hommes devaient maintenant arroser massivement en été les champs de
pommes de terre et de betteraves. Faudra bientôt demander aux Provençaux
comment irriguer les cultures du Nord-Pas-de-Calais!
Ouais, ça le dégoûtait. Les humains faisaient leurs conneries, les bêtes
trinquaient. La vision des mineurs d’autrefois, courbés dans les étroits boyaux
avec leur pioche, rampant parfois quand le filon se resserrait, assoiffés et brûlant
dans la touffeur de la mine, le remplissait de tristesse. Mais ce qui le révoltait au plus profond, c’était l’image de ces chevaux aveugles, rendus fous par leur
réclusion sous terre et qui ne sortiraient que pour être abattus. Ça le hantait.

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Loin de Marathon

La Charité-sur-Loire

C’est décidé. Elle fera sa déclaration à Loïc ce soir. Après la leçon, de préférence. Enfin… elle verra bien.

Elle reprend sa serviette éponge à fleurs et sort de la cabine de bronzage. Sous les ardeurs du soleil artificiel, bercée par la musique sirupeuse, elle en a pris la ferme résolution. Tant pis si elle demeure un peu rosée comme gigot à l’os, rien cette fois ne la fera reculer…

Elle prend sa leçon de piano avec Loïc à 19 heures. 9h37, annonce son portable, ça lui laisse du temps pour devenir éblouissante. Libre, si libre aujourd’hui, elle a pris un jour de congé. Yvan a rompu avec elle la semaine dernière, elle n’a plus qu’à annuler leur voyage à Athènes en novembre. Ce grand sportif qui voulait renouer avec l’Histoire et emprunter la route suivie par Philippides en 490 avant JC entre Marathon et Athènes (quel raseur, ce type!), cet athlète superbe l’a laissée tomber brutalement. C’était tout à fait vexant, mais en dehors de ça, quel soulagement! 4 jours, 3 nuits, 830 euros, mais quel bonheur d’échapper à ça – courir de relais en relais pour l’encourager, bichonner son champion, lui masser les pieds, assister à ses mouvements de gym au ralenti pour se détendre, l’encourager toujours, tout le temps… 

830 euros, à peu près ce que lui coûteraient la trop jolie robe jaune paille en soie naturelle (y en aurait-il de l’artificielle?, se demande-t-elle maintenant) et les chaussures gris souris dont elle rêve…

Elle trottine gaiement, insouciante, cheveux au vent et joues brûlantes malgré la fraîcheur toute printanière de la matinée.

Petit détour par Unitarif: nouveau rouge à lèvres au parfum frais (“comme des chairs d’enfants”, se souvient-elle brusquement, voilà que son Baudelaire de terminale lui revient en mémoire, n’importe quoi!), et elle pense à sa petite nièce… Et crayon à yeux. Et… quelle jolie bague chez Jade Bijoux: elle est raisonnable, mais… comme elle ferait bien à l’un de ses doigts, surtout qu’elle a pris le temps de vernir ses ongles minces.

Elle traverse le fleuve, si beau, si lisse, avec l’église un peu plus loin, parmi les maisons du centre, pas trop hautes, comme dans les gravures.

Juste avant d’arriver chez elle, à deux numéros de là, on sort un cercueil d’un immeuble, précautionneusement. Le corbillard est garé tout près, les quatre hommes l’y mettent avec douceur, la mine grave. Derrière eux, une petite foule éparse. Les uns entrent dans le corbillard, d’autres vont vers les voitures garées alentour.

Ça lui fait drôle, la mort, comme ça, si proche, près de la rive où coule son fleuve aimé, près de la porte cochère qu’elle emprunte vingt fois par jour. Quelque chose remue en elle, une boules de larmes, on dirait, qui monte et qui descend. Il y avait une femme, elle l’a bien vue, jeune comme elle, toute fripée de chagrin avec un petit à chaque main. Elle portait une robe bleu marine à fleurs blanches, elle était belle et comme effondrée au dedans. Juste une enveloppe, un masque.

Elle rentre chez elle. Le soleil inonde la pièce et les fleurs du balcon oscillent dans le vent.

Elle va chercher une bière dans le réfrigérateur. Et aussi les biscuits salés, ceux qu’Yvan aimait prendre avec l’apéritif en regardant le coucher de soleil sur la Loire.

Ce soir encore, elle sent bien qu’elle ne fera pas de déclaration à Loïc. Pourvu qu’elle puisse seulement bien jouer le long morceau qu’il lui a demandé d’étudier.

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Le chant de la mésange

Le feuillage argenté du tilleul se détache sur le bleu insolent du ciel et la pelouse est déjà émaillée des boutons d’or qu’Adée aime tant…


Elle redresse les oreillers, s’y adosse et quitte le doux spectacle que lui offre le jardin au matin pour se plonger dans son Républicain du Berry chéri. Rubrique Nécrologie. Elle commence toujours par là, des fois qu’elle y déniche une ancienne copine de classe, ou une commerçante, une vieille voisine. L’autre fois, elle y a trouvé la femme du docteur Merchaut. D’ici à ce qu’il se soit trompé de dosage, ce médecin si pieux toujours fourré à la messe et… tellement empressé auprès de Delphine, la nouvelle propriétaire de la Pharmacie de l’église. Fallait voir comme il lui parlait d’un nouveau traitement contre l’asthme dont on lui avait dit monts et merveilles. Elle n’avait rien lu à ce propos dans Le Moniteur des pharmacies, par hasard?


Pour une fois qu’Adée avait eu la force d’aller seule à la pharmacie, le spectacle valait le coup… Il bombait son maigre torse, épaules étroites, petit ventre saillant, et son sourire légèrement asymétrique, où pointait une canine mal venue, trahissait bien son amour de la science, des conversations scientifiques avec ses quasi-pairs…Tu parles! Il en voulait à ses jolies petites fesses galbées, oui, et à l’arrogante finesse de sa taille qui…
Bon, elle n’allait pas s’énerver avec tout ça, valait mieux que Mme Merchaut soit morte que cocue, non? N’empêche que s’il voulait s’afficher avec une femme trophée, Merchaut, faudrait qu’il rame parce que… il était pas seul sur le coup. Le fils du notaire, il s’y intéressait aussi, le beau Damien, et lui pouvait l’emmener dans les endroits chics.
Scarlett, la fille de sa femme de ménage qui est serveuse à “La Suite”, le restaurant cher très à la mode à Bourges, les y avait servis un soir. Paraît qu’il regardait la Delphine avec des yeux de merlan frit toute la soirée, et clairement ils n’avaient pas quitté les lieux pour aller faire des mots croisés…


Bon, Adée est contrariée, quand même. Elle n’arrive pas à se concentrer. Pourquoi Martial est-il devenu si nerveux? Elle ne pouvait plus lui faire la moindre réflexion, les remarques les plus anodines lui valaient claquements de portes et paroles désagréables. Quand elle pensait à ce qu’il lui disait avant de l’épouser: “Tu es ma reine et je serai ton indéfectible serviteur, ton soutien éternel, et rien de mauvais ne pourra t’arriver si tu acceptes de m’épouser…”


Ah! on en était loin, de tout ça! Bien sûr, maintenant qu’elle était faible, si faible, qu’elle avait besoin de soin et de réconfort, qu’elle souffrait du dos et de reflux gastriques atroces, sans parler de son arthrose qui la clouait au lit (cet imbécile de Merchaut lui disait toujours qu’elle devait marcher, faire du sport pour arranger tout ça, du trapèze volant pendant qu’on y était!), il n’y avait plus personne.
Elle lui a demandé gentiment, avant qu’il parte faire les courses, de lui prendre de l’Eau de Cologne de Roger et Gallet à la pharmacie, elle n’en a plus. Les courses, il adore ça, elle sait bien que c’est une détente pour lui, même s’il dit, histoire de se faire plaindre, qu’il aimerait bien qu’elle les fasse de temps en temps, que parfois il se sent fatigué, enfin, n’importe quoi! Elle, avec ses bras sans muscles et ses mains si fines qu’elle a du mal à empoigner les choses… Et la clim’ dans les magasins maintenant, ça lui donne immédiatement la migraine, et, parfois, direct la crève. Quelquefois, elle le trouve vraiment égoïste sous ses airs bonasses…


Voilà que maintenant il l’insultait, c’était nouveau! Il revient sans son eau de Cologne, bon, elle n’est pas très contente, mal comme elle est encore aujourd’hui (parfois, ses maux empirent tous en même temps), elle soupire : “Bah, et mon eau de Cologne?”.
Et là, il devient furieux: “Samedi matin, c’est la folie à la pharmacie! Une queue d’enfer, des clients jusque dehors! J’y retournerai cet après-midi…
– Ah oui, et comment je vais faire pour ma petite toilette, hein?” Elle lui a répondu, un peu énervée (ça, sans doute…), mais c’est qu’elle souffre, elle! “J’en ai marre”, elle a ajouté, c’est vrai, elle aurait peut-être pas dû… “quand je pense qu’avant le mariage, tu m’avais promis d’être mon fidèle soutien! Un mari minable, oui!”

Elle aurait pas dû dire ça. A la rubrique Psycho, Le Républicain du Berry dit toujours qu’il ne faut pas rabaisser son mari, ni ses enfants, enfin personne, et ça, “minable”, elle sent bien que ça doit être un petit peu rabaissant… Faut voir le mari et les enfants, aussi, on ne peut pas généraliser. Alors, il a lui rétorqué: “J’en ai ras-le-bol de vivre avec un dragon, un tyran domestique, incapable de foutre quoi que ce soit! J’en peux juste plus!”

Et elle a entendu la porte de la maison claquer très fort. Ça se trouve, la vitre derrière la petite grille en fer forgé de la porte s’est fendue. Mais quel barbare! Elle ne peut plus lire. Même pas la rubrique Conseils gastronomiques, qu’elle aime bien lui découper, par obligeance, parce qu’il aime faire la cuisine et que ça lui fait plaisir à elle de lui faire plaisir. Elle va lui faire la tête un petit paquet de jours, on peut compter sur elle, bon sang!, ça lui apprendra à l’insulter comme ça.

Adée regarde les mésanges sur la branche du poirier. Elles sont gracieuses, pense-t-elle, mais quel chant trop moche…

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Folia, de Mourad Merzouki

Une salle debout, hurlant sa joie à pleins poumons, face aux danseurs rayonnants, à la fin du spectacle “Folia” de Mourad Merzouki… Les artistes saluent, ils jubilent, la salle applaudit à tout rompre, riant en retour : c’est l’effet Merzouki, dont on avait déjà pu apprécier les vertus euphorisantes avec Boxe, boxe, en 2017 au Théâtre du Rond-Point. Comme alors, les musiciens sont parmi les danseurs, dans des décors post-apocalyptiques ou Grand Siècle, sous des lumières qui sculptent les corps et enveloppent de mystère la scène.

Pendant une heure, nous avons été emportés par les rythmes populaires et effrénés des tarentelles du sud de l’Italie et par des airs poignants de Vivaldi, joués et chantés par les musiciens baroques du Concert de l’Hostel-Dieu, sur des instruments anciens. Vêtus de somptueux costumes XVIIIe siècle et d’abord dissimulés dans des décors de citrouilles-carrosses, ils glissent parmi les danseurs.

Ceux-ci, écrasés au sol sous le poids d’un inénarrable malheur, rampent et se tordent, désarticulés, dans un océan de sons électroniques sourds et oppressants. Peu à peu, ils se relèvent, aspirés par une tarentelle endiablée, musique littéralement thérapeutique puisqu’elle était censée guérir de la morsure de la tarentule… Et c’est l’explosion, les figures inspirées du hip-hop, deux à deux, en quadrille ou en groupe (cinq couples ou jusqu’à douze danseurs sur la scène) se multiplient dans une harmonie stupéfiante, parmi de grosses planètes élastiques sur lesquelles rebondissent les corps, dans une allégresse communicative, une absence de compétition, une étrange sensation de solidarité…

La chanteuse, Heather Newhouse, voix céleste, tourne autour des danseurs, les musiciens aussi, installés dans leurs coques-citrouilles, le public est bouche bée.  Tout le spectacle baignera dans cette ambiance de dynamisante folie, mêlant les riches figures du hip-hop à la danse contemporaine et à la danse classique. On assistera même à une parodie tendre de Coppélia. Plus tard, deux danseuses, elles aussi en pointes, animeront un amusant duo. Le spectacle se clôt sur la rotation en toupie d’un derviche tourneur habité, apportant une note extatique, sinon mystique.

Tous les genres sont mêlés comme le sont les musiciens aux danseurs : la soprano sera portée comme une danseuse étoile pendant qu’elle chantera son aria de Vivaldi, et le derviche tourneur poursuivra sa rotation de toupie parmi les danseurs lâchés dans une course maîtrisée.

Les cris de bonheur du public à la fin du spectacle sont si impressionnants qu’on ne peut s’empêcher de penser à l’enthousiasmós des Grecs de l’Antiquité qui signait l’inspiration, voire la possession par le divin. Pour Mourad Merzouki, “ce spectacle est un vrai pari”. Il l’a gagné au-delà de toutes les espérances, qu’il soit remercié pour le bonheur que lui et sa formidable compagnie nous donnent. 

Théâtre 13ème Art, Place d’Italie, dans le Centre commercial Italie 2, au cœur du 13e arrondissement.  01 53 31 13 13 ou adresse e-mail : billetterie@le13emeart.com 

Jusqu’au mardi 31 décembre, 21h. Durée: 1h15
De 29 à 65 euros.

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Bonjour les amis, je vous présente un nouveau blog…

… où l’on m’a fait l’honneur de m’inviter, DMPVD (Des mots pour vous dire…). Vous y trouverez des chroniques de spectacles, de films, de concerts, qui vous donneront sûrement envie de sortir et de braver la froidure et la pluie.

C’est un peu tard pour y lire ma critique d’un spectacle créé à partir des “Carnets” de Camus (https://dmpvd.wordpress.com/?s=Camus), mais vous pourrez faire connaissance avec “Trois femmes”, de Catherine Anne, au Lucernaire jusqu’au 5 janvier (https://dmpvd.wordpress.com/2019/12/03/trois-femmes-au-theatre-le-lucernaire/), et vous précipiter voir “J’accuse”, de Polanski ( si vous me faites confiance et ne l’avez déjà vu!):https://dmpvd.wordpress.com/2019/12/09/jaccuse-de-roman-polanski/

Bons spectacles, les amis!

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