Folia, de Mourad Merzouki

Une salle debout, hurlant sa joie à pleins poumons, face aux danseurs rayonnants, à la fin du spectacle « Folia » de Mourad Merzouki… Les artistes saluent, ils jubilent, la salle applaudit à tout rompre, riant en retour : c’est l’effet Merzouki, dont on avait déjà pu apprécier les vertus euphorisantes avec Boxe, boxe, en 2017 au Théâtre du Rond-Point. Comme alors, les musiciens sont parmi les danseurs, dans des décors post-apocalyptiques ou Grand Siècle, sous des lumières qui sculptent les corps et enveloppent de mystère la scène.

Pendant une heure, nous avons été emportés par les rythmes populaires et effrénés des tarentelles du sud de l’Italie et par des airs poignants de Vivaldi, joués et chantés par les musiciens baroques du Concert de l’Hostel-Dieu, sur des instruments anciens. Vêtus de somptueux costumes XVIIIe siècle et d’abord dissimulés dans des décors de citrouilles-carrosses, ils glissent parmi les danseurs.

Ceux-ci, écrasés au sol sous le poids d’un inénarrable malheur, rampent et se tordent, désarticulés, dans un océan de sons électroniques sourds et oppressants. Peu à peu, ils se relèvent, aspirés par une tarentelle endiablée, musique littéralement thérapeutique puisqu’elle était censée guérir de la morsure de la tarentule… Et c’est l’explosion, les figures inspirées du hip-hop, deux à deux, en quadrille ou en groupe (cinq couples ou jusqu’à douze danseurs sur la scène) se multiplient dans une harmonie stupéfiante, parmi de grosses planètes élastiques sur lesquelles rebondissent les corps, dans une allégresse communicative.

La chanteuse, Heather Newhouse, voix céleste, tourne autour des danseurs, les musiciens aussi, installés dans leurs coques-citrouilles, le public est bouche bée.  Tout le spectacle baignera dans cette ambiance de dynamisante folie, mêlant les riches figures du hip-hop à la danse contemporaine et à la danse classique. On assistera même à une parodie tendre de Coppélia. Plus tard, deux danseuses, elles aussi en pointes, animeront un amusant duo. Le spectacle se clôt sur la rotation en toupie d’un derviche tourneur habité, apportant une note extatique, sinon mystique.

Tous les genres sont mêlés comme le sont les musiciens aux danseurs : la soprano sera portée comme une danseuse étoile pendant qu’elle chantera son aria de Vivaldi, et le derviche tourneur poursuivra sa rotation de toupie parmi les danseurs lâchés dans une course maîtrisée.

Les cris de bonheur du public à la fin du spectacle sont si impressionnants qu’on ne peut s’empêcher de penser à l’enthousiasmós des Grecs de l’Antiquité qui signait l’inspiration, voire la possession par le divin. Pour Mourad Merzouki, « ce spectacle est un vrai pari ». Il l’a gagné au-delà de toutes les espérances, qu’il soit remercié pour le bonheur que lui et sa formidable compagnie nous donnent. 

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Bonjour les amis, je vous présente un nouveau blog…

… où l’on m’a fait l’honneur de m’inviter, DMPVD (Des mots pour vous dire…). Vous y trouverez des chroniques de spectacles, de films, de concerts, qui vous donneront sûrement envie de sortir et de braver la froidure et la pluie.

C’est un peu tard pour y lire ma critique d’un spectacle créé à partir des « Carnets » de Camus (https://dmpvd.wordpress.com/?s=Camus), mais vous pourrez faire connaissance avec « Trois femmes », de Catherine Anne, au Lucernaire jusqu’au 5 janvier (https://dmpvd.wordpress.com/2019/12/03/trois-femmes-au-theatre-le-lucernaire/), et vous précipiter voir « J’accuse », de Polanski ( si vous me faites confiance et ne l’avez déjà vu!):https://dmpvd.wordpress.com/2019/12/09/jaccuse-de-roman-polanski/

Bons spectacles, les amis!

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Faute d’amour, d’Andreï Zviaguintsev

On m’avait parlé d’un film très sombre, quelqu’un avait même ajouté « glauquissime »… Certes, le dernier film d’Andreï Zviaguintsev, Prix du jury au 70e Festival de Cannes, est poignant, rude, comme les espaces vides et glacés, la désolation spectrale des cités austères qu’il offre comme décor. Mais il est aussi délicat, délié, telles les branches que le gel ourle et illumine dans une lumière magnifique au début du film. On suit alors ce qui est le chemin quotidien du petit héros, Aliocha (Matvei Novikov).

Un entrelacs de branches lourdes de neige penche et s’enfonce dans l’eau d’une rivière. Pas un bruit, et le garçonnet approche maintenant, revenant de l’école. Ce charme qui nous ensorcelle, l’eau gelée, la ramure opalescente, le ciel cotonneux, c’est ce qu’il voit, ressent, et ce partage silencieux est une belle trouvaille de Zviaguintsev. Il est seul sur son chemin, rêveur, mélancolique, s’emparant d’un ruban de chantier – ou de scène de crime… – pour l’accrocher, dérisoire gonfalon, à la plus haute branche de l’arbre où il s’est installé un moment. Il n’est pas pressé de rentrer chez lui, personne ne l’attend.

Les scènes suivantes nous présentent ses parents. Un père, Boris (Alexeï Rozin), et une mère, Zhenia (extraordinaire Mariana Spivak, qu’on espère revoir souvent), qui ne s’entendent plus depuis longtemps. L’invective, l’insulte, le sarcasme leur tiennent lieu de dialogue. L’appartement sera vendu pour cause de divorce, et ni l’un ni l’autre ne veulent se charger de l’enfant. Il ira à l’orphelinat, a décidé la mère, et le père ne se récrie pas. Caché derrière une porte, l’enfant a tout entendu, aucun des deux parents n’y a pris garde. Tel un objet encombrant, il est envisagé sous l’angle du seul problème qui importe pour eux: comment s’en débarrasser au plus vite et à moindres frais.


La scène de la visite de l’appartement mis en vente est lourde du futur du jeune couple d’acheteurs éventuels. On ne peut s’empêcher de penser qu’ils connaîtront le même sort que les parents héros du film. A quoi cela tient-il? A la brutalité des échanges entre le mari acheteur et la mère qui vend, peut-être. Les questions sont abruptes, le garçonnet reçoit une gifle sans raison. Aucune empathie, on ne fait même pas mine de s’occuper des sentiments des êtres, on reste strictement dans les questions matérielles:prix, surface, raison du départ.

Chacun des parents d’Aliocha a reformé un couple ailleurs. Là aussi, le couple nouvellement formé par le mari est gros de la débâcle future de leur amour. Là aussi, la mère de la jeune femme, Macha (Marina Vasilieva), très enceinte, tient des propos venimeux contre son gendre. Macha fait mine de ne pas voir les nuages qui s’amoncellent. Eternelle répitition de l’échec.

L’autre couple, celui de Zhenia et de son nouvel amant, Anton (Andris Keishs), semble singulièrement mal assorti. Il a l’air calme, cultivé, très amoureux, plus âgé qu’elle. Elle est comblée dans son narcissisme, folle qu’elle est de selfies et de réseaux sociaux, constamment plongée dans son téléphone, même au cours du dîner romantique auquel il l’a conviée. Lui est ébloui par sa jeunesse, sa beauté, son animalité. Et nous savons, nous, jusqu’où l’égocentrisme de cette jeune femme peut aller, et nous ne pouvons oublier la violence des injures, la brutalité de la mère envers son enfant.  Il faut souligner combien Mariana Spivak est stupéfiante, dans un rôle difficile où elle passe d’un registre à l’autre avec un talent remarquable, aussi crédible en jeune mégère qu’en séductrice au sourire enjôleur. Et défaite aussi, face à la violence haineuse de sa propre mère, qui nous la rend, du coup, plus humaine. Là encore, fatal recommencement des mêmes maux.

Dans l’un et l’autre couple nouvellement formés, le seul mode de communication passe par le sexe, et ces scènes-là sont belles, passionnées sans exhibitionnisme, justes. Mais la pauvreté des dialogues avant, après, et je ne sais quel art du metteur en scène ne laissent ni espoir ni souffle aux nouveaux couples.

L’enfant disparaît. Il n’est pas rentré la nuit où chacun de ses parents vivait sa vie loin de l’appartement « familial ». Sa recherche est l’occasion d’une plongée dans le fonctionnement délétère des services publics russes:police, hôpitaux. Personne n’est odieux, les policiers sont juste impuissants et fatalistes, l’hôpital et sa morgue, en particulier, d’une vétusté repoussante.

Après la froideur d’appartements sans âme, Zviaguintsev nous mène dans des bâtiments publics suintant la pauvreté, le manque d’entretien, la négligence généralisée. Le film tout entier est servi par une photographie sobre, austère, un choix de tonalités froides, des verts métalliques, des gris, des bleus glacés. La musique concrète d’Evgeny Galperin déchire de loin en loin le silence d’images toujours admirablement composées, tels d’inquiétants Vermeer baignés de lumière pâle tombant de fenêtres qui coupent du monde.

Mais dans ce chaos qui ne fera qu’aller croissant au cours du récit, un autre visage de la Russie émerge, loin du matérialisme déchaîné et de la violence. Des bénévoles ont constitué une sorte de brigade, extrêmement efficace, qui prend le relais, quasi institutionnellement puisque ce sont les policiers qui les présentent aux parents. Leur engagement, leur dévouement forcent l’admiration. Ils ne perdent pas de temps, ils organisent battues et visites des hôpitaux, ils prennent l’affaire en main, puisque l’Etat ne s’occupe plus des citoyens. Et c’est très beau.

Une jeune amie, Laura Geisswiller, que je remercie de tout cœur, a réalisé un documentaire magnifique sur ce thème du bénévolat en Russie et, au-delà, du courage, de l’engagement, quoi qu’il en coûte : Герой (« Héros »). On y voit une femme ayant consacré tout ou presque de sa fortune à améliorer les conditions de vie des orphelins, très nombreux, abandonnés dans des institutions sans moyens. Elle ne donne pas seulement de l’argent, mais offre son temps et son énergie à les soigner, les nourrir, jouer avec eux. D’autres bénévoles viennent en aide aux SDF, de courageux activistes tentent de sauver une forêt de la destruction. C’est un document formidable. (Il faut cliquer sur chaque rond pour accéder à la séquence qui concerne le « héros ».)

http://www.lemonde.fr/europe/visuel/2014/02/07/guerois-des-heros-qui-veulent-sauver-la-russie_4360760_3214.html?xtref=acc_dir

Dans Faute d’amour, ces gens incroyablement méthodiques et dévoués, qui se mettent au service de parents ravagés par l’angoisse, offrent une alternative aux effets mortifères d’un individualisme forcené, avec ses obsessions matérialistes et narcissiques. Au cœur de la cellule familiale s’opère la destruction de l’être en général, du plus faible en particulier, à l’image de la nouvelle société russe, assoiffée de réussite et de biens matériels, nous dit Zviaguintsev. Et ce n’est pas la religion, allusivement évoquée avec le patron si « pieux » de Boris qu’il ne tolère aucun employé divorcé, qui apporte un souffle de spiritualité, d’élévation. Ce sont eux, ces « sauveurs », modestes, organisés en brigades qui évoquent les communistes des films de propagande, ces « travailleurs au service du peuple », qui redonnent espoir en l’humanité.

Pour reprendre une expression de Zhenia, on trouve dans Faute d’amour « Dieu et le diable dans le même sac » – les ténèbres du matérialisme et la faible lumière de la fraternité.

 

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Brooklyn Yiddish, de Joshua Z. Weinstein

Une chronique tout en délicatesse, un trésor de sensibilité et d’empathie : Joshua Z. Weinstein (aucun lien avec « l’autre », Weinstein est un nom très répandu dans les communautés juives originaires d’Europe centrale), cinéaste issu du documentaire, nous plonge dans les désarrois d’un père, Menashe, privé de son enfant parce que veuf. Ainsi le veut la tradition de sa communauté, les hassidim: un enfant ne saurait être élevé par un homme seul – ce qui, par parenthèse, démontre au moins une chose : les hommes souffrent ici durement des règles rigides édictées par les religieux, rien à envier aux femmes de ce côté-là…

Joshua Weinstein a trouvé son acteur en se fondant dans le milieu hassidique de Borough Park, quartier juif ultraorthodoxe de Brooklyn, et c’est son histoire qu’il relate. Quel directeur d’acteur et quel talent pour Menashe Lustig (lustig signifie « joyeux » en allemand…), l’interprète principal! Joyeux, Menashe le demeure d’une certaine façon, et rebelle aussi.

Il se refuse à retrouver une autre femme, il n’obéit pas, de même qu’il ne s’habille pas avec le haut chapeau et le costume noir ajusté que la tradition exige – ce que pourtant son fils chéri aimerait… Parce qu’il est un veuf inconsolable, pense-t-on. Pas du tout! Parce qu’il est bien plus tranquille comme ça, lui qui a déjà connu un mariage arrangé malheureux. Si malheureux même, qu’il avouera à ses amis latinos qui travaillent dans la même boutique que lui qu’il s’est senti soulagé à la mort de sa femme.

Car Menashe ne sait pas mentir, il est humble de l’humilité des maladroits et des perdants – et humilié aussi par son beau-frère à qui a été confiée la garde de l’enfant. Ce dernier personnage est saisissant, sa barbe et ses papillotes très longues font de lui un être stupéfiant qui évoque les loups-garous des gravures du 19e siècle. C’est d’autant plus remarquable qu’il ne cesse d’intimer l’ordre à son beau-frère de devenir enfin un mensch, c’est-à-dire un être humain, avec toute la dimension morale que le terme recouvre. 

Le « rav » (rabbin qui édicte les règles et énonce les jugements au sein de la communauté) est épatant, lui aussi, il n’est pas un acteur professionnel non plus, mais quelle présence! Et il y a dans le personnage une vraie sagesse, ce qu’on n’imagine pas au début du film, et une réelle bonté aussi. Notons que les personnages secondaires sont tous à la fois extrêmement pittoresques et attachants. Joshua Weinstein pose sur ce petit monde un regard empathique et légèrement narquois.

Le film est très documenté, juste, aucune scène n’est inutile: on y voit la joie bruyante et obligatoire du shabbat, dût-elle être encouragée par quelques verres d’alcool, les danses des hommes, la tristesse des foyers austères…

Le doux Menashe traverse tout cela avec le rayonnement discret de sa candeur et de sa farouche détermination. Le film nous montre un homme qui recouvre l’estime de lui-même, que l’amour paternel a poussé hors de ses humbles limites et qui, si rondouillard et maladroit qu’il soit, suscite l’admiration et l’empathie. Un personnage exceptionnel, dans un film touchant et sans mièvrerie, profondément universel, dont il serait dommage – car il recèle un vrai suspense – de dévoiler la fin…

Précisons encore que les acteurs s’expriment tous en yiddish, ce qui, pour qui est sensible à la disparition des langues et des cultures qu’elles portent, ajoute à l’émotion.

 

 

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Bribes de vie

J’ai vécu quatorze ans à Belleville. Ce fut la période la plus heureuse de ma vie. Je venais d’une banlieue triste, habiter Paris fut pour moi un bonheur de tous les jours, surtout dans un quartier plein de couleurs et d’odeurs, aux rues pentues et sinueuses. J’y ai eu mes deux aînés, un garçon puis une fille. Leur petite enfance a pour moi le goût du paradis perdu.

Vanves. Je revois mon père rentrant à la maison, sa journée de travail terminée, trempé de la pluie traversée à scooter. Son grand imperméable mastic dégouline dans l’entrée. Il me prend dans ses bras, me soulève très haut, je ris de peur et de ravissement, il me frotte contre ses joues qui piquent, je sens son odeur d’homme. Il parle de la « portebrancion ». Ce mot-là appartient au mystérieux cortège des « fruit-de-vos-entrailles-est-béni », « ticket-modérateur » et autres mots magiques, incompréhensibles, et qui, surgis plus tard dans ma mémoire, m’évoqueront mon père et ma mère plus sûrement qu’aucune photo, parce qu’en eux résonne une voix unique, dépourvus qu’ils étaient alors de la moindre signification.

Mon père se lave les mains, l’odeur  du savon de Marseille se mêle à celle de la soupe qui mijote, il est temps pour mon frère et moi de cesser nos jeux et de passer à table. Dans l’appartement, il y a une chambre où nous dormons tous les quatre, mes parents dans le grand lit, mon frère dans un lit une place et moi dans mon petit lit à croisillons de bois. Je n’ai qu’à tendre le bras pour sentir la chaleur de ma mère endormie. Je la caresse comme un grand animal endormi.  Sur son visage, je sens des larmes aussi parfois. Elle saisit ma main, l’embrasse. Je suis pétrifiée. Dévastée. J’ai tellement peur de son désespoir muet.

Et puis il y a la cuisine où nous vivons, et une petite salle de bains. Je ne me souviens pas de m’être lavée dans cette salle de bains, je crois qu’il y avait juste un lavabo.Mais je revois ma mère à genoux, les paires de chaussures étalées devant elle, les cirant, les brossant les unes après les autres. Ses boucles brunes s’agitent en cadence tandis qu’elle fait reluire le cuir énergiquement. A la fin, on les dirait toutes fraîchement achetées. Je l’imagine chantonnant doucement dans la maison silencieuse, mais je ne suis pas sûre…

Un soir, après le repas, mon père ne nous a pas envoyés  nous coucher tout de suite. Il a voulu parler devant nous avec ma mère. Il n’a pas attendu que nous « dormions » pour chuchoter longuement avec elle comme à l’accoutumée. Il a parlé d’un ton plutôt gai. Je ne sais pas ce qu’ils se sont dit exactement. Je me souviens seulement combien nous étions heureux, mon frère et moi, d’être autorisés à rester à table avec eux et comme nous avons été surpris par la tournure prise par les événements. Ma mère a réagi vivement aux paroles de mon père, elle lui a fait, je crois, de violents reproches. Soudain, mon père s’est mis à pleurer. Il a enlevé ses lunettes cerclées de métal doré et il a pleuré. Après un moment de stupeur, ma mère m’a demandé d’aller le consoler, moi, son « rayon de soleil », sa fille unique, puisque mon frère était né d’une précédente union de maman.Je me suis blottie contre lui, contre mon père si fort et qui pleurait. J’ai caché ma tête dans son cou. Je ne sais plus si ce sont mes larmes ou les siennes qui ruisselaient sur mes joues.

Aujourd’hui, je pense que ma mère a senti sa vie basculer à ce moment-là. Elle s’est débattue en vain, telle une noyée attirant au fond ceux qui essayaient de la sauver. Et  elle a peu à peu sombré.

Mon père avait fini par trouver, en pleine crise du logement, un appartement en HLM en lointaine banlieue, à Vitry-sur-Seine. Nous n’y connaissions personne, étions coupés des parents de ma mère, seule « famille » que nous fréquentions, et de tout ce petit milieu chaleureux que mes parents s’étaient construit à Vanves. Sur ma mère, qui ne travaillait pas, tomba la solitude de l’exil.

Quelques jours après ce soir-là, nous sommes partis un matin dans la grisaille humide pour une étrange expédition. Nous avons pris beaucoup d’autobus, sommes descendus à l’arrêt indiqué à Vitry. Il n’y avait pas de trottoir. Les fines chaussures de cuir de ma mère s’enfonçaient dans la boue. Au loin se dressaient des barres d’immeubles, immenses, toutes semblables. Nous sommes restés interdits. Nous n’avons pas dit un mot et sommes montés jusqu’à l’immeuble 2, escalier C, qui serait notre immeuble désormais. L’appartement 88, au neuvième étage, sentait la peinture fraîche, il m’a semblé très vaste avec ses deux chambres et sa salle à manger. Mon père et ma mère parcouraient les pièces d’un air lugubre. Personne ne pouvait regarder par la fenêtre, le vide nous happait. Nous sommes restés peu, nous avons fui. Longtemps, nous avons attendu l’autobus dans la même boue jaune de l’arrivée. Ma mère a dit : « C’est un cauchemar. »

Il m’a fallu des années et la mort de ma mère, deux ans après mon propre déménagement en banlieue, à Malakoff, pour me rappeler qu’elle chantait souvent lorsque j’étais toute petite, avant le déménagement. Elle chantait en faisant le ménage, un foulard noué sur ses cheveux pour les protéger de la poussière. Elle chantait en descendant l’escalier, sa main serrant la mienne, pour aller faire les courses. A Vanves, je veux dire. Elle commençait toujours par Mme Flamant, l’épicière rose et blanche, au grand nez pointu. Par la suite, j’en ai conclu qu’on portait le nom de l’animal auquel on ressemblait le plus. Ma mère lui rapportait les pots de yaourt en verre, achetait quelques bricoles et Mme Flamant me donnait une tranche de saucisson à l’ail. Et puis nous allions chez la boulangère au nom gravé en lettres d’or sur la porte de verre : Dardonville. Je revois ses gros bras farinés et sa bonne bouille.Un jour, elle a raconté à maman comment elle était « tombée dans les pommes » à la cave. Et je l’ai imaginée alors  avec son grand corps replet, ses beaux bourrelets en mie de pain fraîche, étalée parmi des pommes, des monceaux de pommes, dans le demi-jour que laissait filtrer le soupirail. Je n’ai pas compris pourquoi ma mère prenait une mine tellement compatissante. Mme Dardonville aimait beaucoup ma mère, parce que ma mère prenait le temps de l’écouter. Ne lui parlait jamais d’elle.

Depuis que maman est morte, seules des images très douces d’elle me reviennent en mémoire. Une alchimie inattendue a transformé celle que je décrivais autrefois comme redoutable à maints égards, parfois violente, en une personne douce, effacée, profondément aimante. Sa mort, pénible, solitaire, m’a plongée dans un abîme de chagrin et de culpabilité, dont seule la naissance, tardive, de ma deuxième fille a pu me tirer. A celle-ci j’ai donné entre autres prénoms celui de ma mère, c’est une idée qui ne me serait jamais venue pour mes autres enfants. Je crois que j’ai essayé de me comporter avec cette fillette-là comme je revois ma mère se comporter avec moi quand elle était douce et tranquille. Je dois maintenant faire un effort pour me la rappeler telle que j’ai pu la décrire à mes amis,  il y a si longtemps de cela.

L’après-midi, nous allions au parc de Vanves. La pluie nous surprenait parfois en chemin. Un jour, nous sommes entrées sous un porche où s’étaient déjà réfugiées d’autres personnes. Nous avons regardé la pluie tomber sur la chaussée grise. Un grand bonheur m’a envahie, serrée contre ma mère silencieuse, observant les ricochets de la pluie sur les pavés, les ruisseaux qui se formaient, dévalant la rue suivant la pente.

Il fallait aller chercher mon frère à l’école. C’en était fini de la paix. Il était turbulent, taquin, ou peut-être pas, en tout cas je n’étais heureuse que seule avec ma mère. Le soir tombait, mon père rentrait du travail, trempé de la pluie qu’il lui avait fallu affronter sur son scooter.

Fabienne Clairambault

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Petits portraits effacés

Les morts ne sont pas absents, ils sont juste invisibles. – Saint Augustin

Nos morts aimés s’imposent à nous à des moments que nous ne choisissons pas et selon une scénographie dont nous ne sommes pas maîtres.

Ils se présentent à nous dans le frôlement d’un passé éternel, vibrant de vie. Ils choisissent leur moment, celui de nos absences, à l’orée du sommeil, dans la torpeur d’une sieste estivale, quand nous nous oublions enfin.

Ma belle-mère, la mamet des enfants, chemine de son pas menu à mes côtés devant l’étal des marchés, je la vois choisir précautionneusement les fruits et les légumes qu’elle nous donnera à midi. Elle est heureuse que je sois là, je le sais, je le sens, heureuse que je parle pour elle au marchand, que je porte son panier. Sa timidité maladive l’empêchait parfois, jeune fille, d’entrer dans une boutique, tant lui était pénible le fait de s’adresser à quelqu’un qu’elle ne connaissait pas.

Il ne lui reste plus qu’une ombre de voix, un souffle léger, séquelle de sa radiothérapie contre le cancer du sein : les cordes vocales ont été brûlées par le traitement, et elle souffre, elle déjà si réservée, d’avoir si peu de force, désormais, pour s’exprimer.

Elle est fière de marcher avec ses petits-enfants, blonds et frisés, frisés, croit-on, « comme elle » – qui ne l’est pas naturellement. Elle ne dément pas quand on lui en fait la remarque. Et moi, je suis toute baignée de la douceur de cet amour qu’elle nous porte, dans le silence de son cœur – émue aussi par la tendresse poignante que je ressens pour elle.

 

Image0108Pour Maman, les images se bousculent, confuses, et parfois celles de sa maladie prennent toute la place, je ne peux les chasser. Elles sont lourdes de profonde mélancolie et de culpabilité.

Mais, d’autres fois, j’entends, surprise, les mots de la maman de mon enfance. Pas sa voix à proprement parler, j’ai l’impression que la voix est ce qu’on ne peut retrouver quand les êtres ont disparu, non, ce sont ses mots que j’entends.

Les expressions de maman jaillissent dans ma bouche, tels les phylactères de l’art chrétien médiéval, délicieuses petites banderoles sur lesquelles se déploient les paroles prononcées par les saints. Je les reconnais, je ne savais pas qu’elles existaient, si vivaces, en moi. La langue de maman, ses tournures pleines de vie et de saveur, gouailleuses, me rappellent qu’elle fut, un jour, une jeune femme enjouée, éclatante de vie, révoltée aussi devant le manque de considération des importants pour les petites gens.

Petit florilège:

Il rit chaque fois qu’il se brûle

Il rit chaque fois qu’il lui tombe un œil

Cela ferait rire des chevaux de bois

Il est patient comme un chat qu’on étrangle : bien que l’image soit cruelle, celle-ci m’a toujours fait rire…

Elle est comme une poule qui a trouvé un couteau (déconcertée face à une situation nouvelle)

Elle a un polichinelle dans le tiroir

C’est la croix et la bannière pour obtenir ceci ou cela

C’est le tonneau des Danaïdes

Ce qu’il peut être radis noir : il revient toujours sur le même sujet, il nous harcèle en répétant toujours la même chose (par allusion à la difficulté de digérer ledit légume!). Elle reprochait à mon père de l’être, et j’ai d’ailleurs hérité de lui ce détestable travers : revenir sans cesse sur les mêmes griefs, sur ce qui, décidément, « ne passe pas ».

Il est poilu comme un verre de lampe

Elle a les lèvres en rebord de pot de chambre (et voilà comment maman traitait les lèvres sensuelles. Quel n’aurait pas été son effarement devant la mode des bouches botoxées!)

Je ne vais pas poireauter 107 ans (j’ai appris depuis peu que Notre-Dame de Paris aurait mis 107 ans à être construite…)

Il ment comme un arracheur de dents

Elle a des cannes en bâton de Zan

Il a des mollets de coq

Elle a la figure en coin de rue, en lame de couteau : ça, c’était pour moi, à qui elle trouvait toujours mauvaise mine et maigre figure. Elle aurait aimé que j’aie de bonnes joues rondes, et j’en étais loin.

Un nez à piquer les gaufres, en pic à glace, en quart de brie : toutes expressions qu’elle s’attribuait devant le miroir, complexée qu’elle était par son nez, trop long et trop pointu à son goût… Un complexe qui la rendait malheureuse, elle pourtant si belle.

Après lui, on peut tirer le cordon. C’est une expression que seule maman employait, car on dit habituellement : après lui, on peut tirer l’échelle. Elle parlait ainsi de quelqu’un de prétentieux, qui prétend tout savoir et se comporte avec dédain.Cette expression-là la vengeait, je crois, de tous ceux qui l’humiliaient, elle leur renvoyait leur mépris avec une réelle satisfaction. Ce qu’elle aurait aimé, c’est qu’ils se sentent enfin « dans leurs petits souliers ».

Je ne revois jamais maman avec autant de vivacité et de joie que lorsque cette verve maternelle me revient involontairement.

F.G.

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Belleville

Octobre 2009

Camaïeu de gris des façades délavées. Rues tortueuses où glissent, légers fantômes, des papiers froissés, vieux  journaux, prospectus criards, feuillets griffonnés. Les rues s’étagent et se surplombent, reliées — quand on ne s’y attend plus — par des escaliers pentus, à  la double rambarde de fer. Des enfants aux cheveux  fous y  jouent au  toboggan, les murs décrépis résonnent de leurs rires, un rideau empesé de poussière  se soulève puis retombe. Les arbres de l’avenue sont gris, eux aussi,  robiniers fatigués, platanes chenus. Des mères pressées  poussent des landaus, capote relevée, vers le parc aux sombres ramures.

Belleville, comme tu es beau, mon quartier, en ta  rumeur sourde et marine, dans le piaillement de tes gosses délaissés, petits Africains en fratries répandus sur tes trottoirs aux fresques de craie, petits Asiatiques aux yeux timides, sautillant aux abords des magasins odoriférants, petits Blancs aussi, si roses et pâles parmi les teints cuivrés.

Des mains caressent les boucles, la queue s’allonge le long du tabac-PMU,  la rue s’engorge brusquement — et sonnent les klaxons, et fusent les injures. La broche verticale tourne chez  le Grec, et l’agneau rôti emplit mes narines d’un parfum qui m’enivre, mais les petites mains ne sont plus là pour  se saisir du cône de papier graisseux où, d’un geste délicat, le Grec a déposé les fines tranches de viande. Le vieil Africain du métro fait roussir ses épis de maïs sur le Caddie qui s’improvise grill, et les petites mains ne se tendent plus vers lui, impatientes, impérieuses.

Sur le terre-plein du boulevard, le manège Majestic tourne et fait éclore les  visages fatigués des gosses du quartier, yeux  cernés, bouches rieuses, une tristesse pourtant dans le regard. Il grince, le vieux manège, où mes petits ne dévident plus les longues minutes de fins d’après-midi pluvieuses.

La nuit est tombée comme un masque, les lumières maquillent les façades, l’or et la pourpre des néons racolent le passant pressé, et je n’y  tiens plus. Puisqu’aucun foyer ne nous accueillera ici, puisque nul escalier de bois ciré, à la forte odeur d’église, n’appelle nos pas, tournons les talons et, dérisoires expatriés, reprenons le chemin de lieux où il nous faudra bien apprendre à vivre.

Juin 2015

Lucie est revenue par hasard à deux pas du lieu qui l’a accueillie toute petite fille. Du 87 quitté en juin 1994 dans le déchirement, elle est arrivée au 62 rue de Belleville avec son compagnon. Retour vers un passé confus pour elle. Découverte pour Mathilde, la « toute petite dernière », et pour Marie, douce fiancée, d’un territoire dont elles n’ont que trop entendu parler…

J’ai pu y retourner sans tristesse, dans une douce euphorie. Le parc rue Piat s’est étoffé, les arbres ont grandi en vastes frondaisons. Les fontaines en escalier accueillent toujours les petits pieds et les cris joyeux.

Le passé poignant s’éloigne discrètement, pour laisser la vibrante jeunesse de mes enfants éclater en un nouveau printemps. Magie des saisons de nos vies.

Belleville

 

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Petites Pâques

Belle photo de maman

J’ai une fois de plus rêvé de maman. Elle était avec moi dans une cuisine inconnue et cependant mienne,  elle s’occupait d’un de mes enfants, sans doute Mathilde, assis dans une chaise haute. Je la serrais dans mes bras, sentant sous mes mains son corps osseux de vieille femme, et je lui disais, follement heureuse : « Tu es revenue d’entre les morts, maman, ainsi, tu es revenue ! Tu gisais dans ton cercueil, je t’avais bien vue, et tu es revenue ! Quelle merveille, merci, merci ! »

Christ lag in Todes Banden (Christ gisait dans les liens de la mort) , Bach (1685-1750), cantate BWV4

Comme il est fort, le mythe de la Résurrection, comme il est puissant et nous transporte ! Et elle riait, elle aussi, elle riait comme elle le faisait de temps en temps, jeune, joyeuse, aimant la vie… Avant le départ sans retour pour une triste banlieue, pour un domicile sans âme, à l’horizon barré par une tour tout aussi grise que celle qui l’abriterait désormais.

Et voici qu’éveillée je ne puis m’empêcher de penser qu’elle est vraiment présente à mes côtés, précieux ange gardien qui veille sur moi. Elle m’encourage, guide mes pas sur les sentiers escarpés, me retient par le coude quand je flanche.

Man singet mit Freuden vom Sieg ( On chante la victoire sur la mort avec joie), Bach, cantate BWV 149

Man singet mit Freuden vom Sieg ( On chante la victoire sur la mort avec joie), Dietrich Buxtehude (1637-1707), cantate BuxWV A2

Et je rêve qu’elle sera là aussi, au bout du chemin, tranquille, souriante. Ondulant doucement au rythme d’une céleste musique.

Alleluja! Lobe den Herrn  (Louez le Seigneur), Heinrich Schütz (1585-1672), cantate  SWV 38

Tel le Seigneur des Cantates accueillant les défunts.

4 avril 2o15

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Snow Therapy, de Ruben Östlund, ou la fragilité des hommes

2-145 snowSnow Therapy a obtenu le Prix du jury « Un certain regard » au Festival de Cannes 2014. L’intitulé de cette section de la sélection officielle du Festival lui va comme un gant.

Il y a chez Östlund la justesse et la cruauté de ceux qui regardent le couple sans complaisance, qui secouent la pâte figée des bons-beaux sentiments, qui nous l’exposent dans ce qu’il est : au-delà de l’amour, une construction sociale où entrent souci de l’image, convention et implacable obéissance aux codes les plus éculés. Bergman n’est pas si loin, mais aussi le Michael Haneke de Code inconnu ou l’Ashgar Farhadi d’Une séparation.

Une jolie petite famille, suédoise en l’occurrence, part skier pour une semaine dans les Alpes françaises. Intendance pénible des sports d’hiver, chaussures et skis encombrants, photos sur les pistes, épuisement du premier jour. Tout va bien, même si , pour d’aucuns (j’en suis!), c’est déjà le cauchemar… Le deuxième jour, alors que papa, maman et leurs deux adorables têtes blondes déjeunent sur une terrasse d’un restaurant d’altitude, une avalanche, en principe contrôlée, descend majestueusement de la montagne.

Snow the

La scène est d’un réalisme saisissant. Car, contrôlée, l’avalanche ne semble pas l’être du tout. On voit à l’écran la masse neigeuse fondre sur les clients d’abord médusés, puis fuyant à toutes jambes. Le père, cela ne nous échappe pas, à nous les spectateurs impartiaux, ramasse ses gants, son téléphone et fuit hors champ. La femme protège ses enfants, et tous disparaissent bientôt dans un blanc sépulcral.

Rien de grave. L’avalanche s’est écrasée contre le bas du restaurant et la poudre de neige retombe lentement. Chacun reprend curieusement sa place, devant des plats refroidis à l’unisson de l’ambiance, le père, Tomas, revient à son tour. Pas un mot n’est échangé au sein de la famille si jolie. La mère, Ebba, cherche le regard du père. De ce dernier, on ne voit que le dos. Personne ne pipe mot. C’est tout.

Sur Télérama.fr, Ruben Östlund explique que, « dans nos cultures, l’archétype masculin le plus représenté et le plus reproduit est sans doute l’homme-héros, le protecteur de la famille, le sauveur des faibles. Bien des films américains épousent ce modèle : une famille vivant en paix se retrouve soudain ébranlée par une menace extérieure ; pour régler le problème, le pater familias doit recourir à contrecœur à la violence, puis tout rentre dans l’ordre et la normalité. Quand le mari ne se conforme pas aux attentes sociales et familiales forgées par ce mythe, les liens familiaux s’en trouvent profondément éprouvés. D’où l’effet boule de neige : l’explosion du nombre de divorces en post-situation de crise. »

Ailleurs, il raconte s’être inspiré de l’histoire d’un couple ami pour écrire son film : alors qu’ils étaient en Amérique latine, des hommes armés étaient entrés dans le lieu où ils se trouvaient et avaient commencé à tirer. Suivant malencontreusement son instinct, son ami s’était enfui, laissant sa femme seule.

Mais ce n’est pas cela pour moi, le cœur poignant du film. L’instinct de survie ou le courage.  Ce qui est bouleversant et si cruel, c’est ce qui va se nouer ensuite entre cet homme et cette femme face au récit qu’elle fait, qu’elle répète, dont elle le harcèle, prête qu’elle est cependant à lui pardonner, par amour et parce qu’elle admet sa fragilité, sa faiblesse.

snow ther

Ce récit, sa fuite désastreuse face au danger, il le récuse, le nie. Il comprend « son ressenti », son « interprétation », elle en a le droit, etc. Magnanime, il ne lui en veut même pas, du moins plus après plusieurs « relances », de sa « paranoïa ». Il voudrait juste qu’elle arrête, que tout redevienne comme avant. Des amis de passage lui démontrent que ce n’est pas grave, que l’instinct de survie, ça ne se commande pas, et puis certainement qu’on peut imaginer qu’il allait chercher de l’aide… Rien n’y fait : elle « délire » et… il n’a pas pris la fuite.

Plus Tomas essaye d’éviter le conflit, plus elle cherche la confrontation, pour sortir du sentiment d’abandon total qu’elle ressent. Et pourtant le film ne vire jamais au psychodrame, Ruben Östlund y injecte une grande dose d’humour, un sens du ridicule et aussi une poésie contemplative qui l’éloignent complètement du drame. La virtuosité de la mise en scène, l’excellence du jeu des acteurs et de l’écriture, l’atmosphère générale, soulignée par la photographie majestueuse, en font un film d’une beauté captivante et d’une grande profondeur psychologique… jusqu’aux dernières scènes du film, à mon avis totalement ratées. Fausse scène de drague dont on ne voit ni le sens ni l’intérêt, réhabilitation du père sauveur (lors de la perte de tout repère dans la neige, puis dans la scène de panique dans le car) : les derniers plans banalisent, hélas, un film qui brillait par sa sensibilité et son originalité  et dont le happy end aurait pu être tout autre.

Ne gardons du film que ce qui en fait la réussite : au-delà du thriller psychologique, un hymne à l’amour conjugal, à l’indulgence des femmes aimantes et à la fragilité des hommes.

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Pas son genre, de Lucas Belvaux (2014)

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J’avais lu le livre tout à fait par hasard, parce que ma plus jeune fille, alors âgée de 14 ans, se l’était choisi en librairie. Je ne connaissais pas l’auteur, Philippe Vilain, le titre m’avait alléchée.

Une vraie découverte. J’avais aimé son ton si sobre, teinté de cynisme – ou d’un réalisme social impitoyable, comme on voudra. Pour le héros, professeur de philosophie, « le principe de l’amour se fonde sur l’intérêt, sur le choix d’un prétendant qui vaut sur notre échelle et nous paraît le plus estimable, le plus digne de ce que nous croyons valoir ». Pour lui, « l’amour  a un prix, (…) la grande question de l’amour n’est sans doute, au fond, que de savoir à qui l’on peut prétendre ». Pour le romantisme, on repassera, mais les sociologues soulignent le fait : l’endogamie sociale est plus forte aujourd’hui qu’au cours des « trente glorieuses », on se marie désormais de plus en plus entre gens du même milieu social ou qui ont au moins suivi les mêmes études. A ceux – naïfs ou angéliques – qui seraient encore portés à croire que l’amour est un sentiment vertueux, s’élevant au-dessus des contingences sociales et matérielles, Pas son genre apporte un démenti, sinon cinglant, du moins sans illusion.

Jennifer (Emilie Dequenne)  – prononcer « Djenifère », c’est anglais, dit-elle -, coiffeuse à Arras, et Clément (Loïc Corbery), professeur de philosophie et auteur reconnu, né et habitant à Paris, se rencontrent (au salon de coiffure). Elle lui plaît, il la charme, les voici devenus amants.

Le roman comme le film se présentent dès lors comme le récit d’une mésalliance annoncée. Pari audacieux, surtout pour le romancier, puisque le thème est rabâché, que Proust l’a si cruellement ciselé dans Un amour de Swann, et Pascal Lainé dans sa Dentellière (là aussi, l’auteur avait disséqué une liaison entre un intellectuel et une shampouineuse) et tant d’autres encore…

Le bref roman est cruel et captivant, l’adaptation de Lucas Belvaux pour le cinéma est parfaitement réussie. Du narrateur en « je » du récit on passe à un personnage sur le même plan que l’héroïne: les pensées de Clément dans le livre s’expriment dans ses cours de philosophie au lycée et dans les dialogues, riches, denses, avec Jennifer. On le voit avec elle comme avec ses élèves porté par une sorte de souci pédagogique de faire progresser, évoluer vers plus d’autonomie la pensée de l’autre, maniant l’outil intellectuel qu’il maîtrise et voudrait transmettre. Et bien sûr, c’est une forme d’amour. « Car aimer n’est sans doute pas tant d’admirer l’autre que de vouloir le perfectionner, le réussir », écrit Philippe Vilain.

Deux mondes se rencontrent qui devaient s’ignorer. Il lui fait découvrir des auteurs, elle lui parle d’astrologie et de Jennifer Aston. Mais elle le surprend, elle ne lâche rien, elle lui tient tête, ce n’est pas si simple. Elle aussi lui fait découvrir un univers dont il ignorait tout. Le karaoké, par exemple, géniale trouvaille du scénario, qui nous emmène insensiblement, spectateurs fascinés que nous sommes, dans un monde à la Jacques Demy, où des princesses en robe de paillettes chantent et explosent de joie de vivre et de générosité.

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Géniale Emilie Dequenne! On l’avait vue à 17 ans en  combattante qui ne s’avoue jamais vaincue et se bat coûte que coûte pour son travail dans la Rosetta des frères Dardenne. L’extraordinaire film de Joachim Lafosse A perdre la raison lui avait permis de donner toute sa dimension tragique, elle y était déjà inoubliable en mère meurtrière. Le film de Belvaux en fait une héroïne de la lutte pour le triomphe de la vie, une guerrière au monde de pacotille, qu’elle incarne avec une force et une subtilité époustouflantes.

A l’opposé, le réalisateur se fait mordant lorsqu’il nous présente le monde austère, glacé, de Clément. Il nous convie à assister à un colloque de philosophie à la Sorbonne que le professeur coanime autour d’un thème aussi alambiqué qu’incompréhensible. Belvaux esquisse en quelques scènes rapides les relations qu’il a eues dans le passé avec des femmes auxquelles il n’a rien pu donner, qu’il a meurtries. Au-delà de la différence sociale et culturelle, le cas est clair : cet homme-là ne peut rien offrir que la vanité d’un savoir inutile, infécond, purement narcissique.

Pour Lucas Belvaux,  « la violence culturelle est la pire, car elle a à voir avec le plus profond de chacun de nous » (http://www.allocine.fr/personne/fichepersonne-26884/interviews/?cmedia=19545088), pire, dit-il, que la violence sociale. On pourrait nuancer le propos en disant qu’elle vient renforcer la violence sociale, le puissant économiquement ayant toujours plus de facilité à « se cultiver » que celui qui est né dans un milieu populaire.

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A Clément qu’elle était venue chercher au train, sa collègue Marie avait annoncé d’emblée: «Mon mari dit qu’on ne vit pas à Arras. On y meurt.» Mais Clément est déjà mort. Aux émotions, à la joie des sentiments simples et partagés, à la douceur d’une complicité sensuelle, à l’espoir d’un bonheur à construire. Presque caricaturalement, la jeune femme incarne la vie en son élan, qui ne sait pourquoi elle palpite, et qui humblement veut se poursuivre, coûte que coûte. Vive, intuitive, courageuse, elle tient tête aux raisonnements alambiqués, retors, mortifères de Clément. Elle n’abdique pas. Mais on sait bien que la lutte est perdue pour elle, moins du fait de la différence sociale et culturelle entre eux, finalement, que du fait de sa faiblesse vitale à lui, de cette incapacité à vivre la plénitude dont il a fait un système.

L’élément déclencheur de la crise, et de la séparation, sera l’humiliation ressentie par Jennifer lors d’une scène poignante au beau milieu des couleurs éclatantes et du tumulte de la fête des Géants. Jennifer est heureuse, il l’enlace, il l’embrasse, et voici qu’ils croisent dans le charivari du défilé la collègue professeur, son mari, leurs deux enfants. La collègue présente, très fière, sa famille à Clément, qui sourit, parle avec animation: il est dans son monde. A Jennifer personne ne prête attention, il ne la présente pas, elle demeure, mutique et comme invisible aux autres, à ses côtés. Le jeu subtil de l’actrice exprime la surprise, puis la douleur et la honte. Alors, puisqu’elle n’existe pas pour eux, pour lui, elle disparaîtra. Une dernière nuit à l’hôtel, une autre soirée karaoké où Jennifer et ses copines, bouleversantes, interpréteront « I Will Survive » et, sans drame, sans menace, avec la dignité des humbles, elle s’efface de la vie de Clément. La quête éperdue de celui-ci, ses courses affolées à travers la ville et sa banlieue seront vaines…

« Le comble de l’intelligence, c’est la bonté », disait Proust. Mais combien de malheurs Clément devra-t-il provoquer avant d’accéder à cette idée si simple et si belle? Jennifer a pour Lucas Belvaux ce savoir-là, inné, mais les mots lui manquent. Reste l’endurant courage de vivre de ceux à qui rien n’a été donné.

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