Sils Maria, d’Olivier Assayas

swisspic20040426_4894731_2Beau et mystérieux comme son titre, le dernier film d’Olivier Assayas nous plonge dès les premiers instants dans un huis clos qui réunit une célèbre actrice d’Hollywood de 40 ans, Maria Enders (Juliette Binoche, excellente comme toujours), et son assistante personnelle, Valentine (Kristen Stewart, dont le talent sidère), toutes deux coupées du monde extérieur auquel les relient des appels téléphoniques aussi harcelants que frustrants parce qu’inaudibles. Dans le bruit et l’énervement (on est dans un train à l’ancienne avec couloir étroit et compartiments), Maria Enders doit à la fois préparer un discours-hommage à son pygmalion, auteur et metteur en scène à qui elle doit tout, et régler avec son avocat les conditions matérielles d’un divorce – circonstance qui semble relever d’un autre monde, très éloigné des préoccupations artistiques…

sils mariaDans cette confusion riche de mouvement et d’une certaine alacrité s’abat l’annonce de la mort du « découvreur » de Maria Enders. Et contre toute attente – est-ce le bouleversement émotionnel?, une inconsciente culpabilité qui la rend masochiste?-, Maria va décider de rejouer la pièce, mais dans le rôle de la « perdante ». Alors qu’elle était Sigrid, une très jeune femme ambitieuse et perverse qui pousse au désespoir sa patronne, Maria Enders accepte d’incarner la victime de la pièce, Helena, qui finit par se suicider après son abandon par Sigrid.

L’histoire est connue, c’est celle d’All about Eve, de Mankiewicz, avec la flamboyante Bette Davis et la (fausse) timide Anne Baxter. C’est en plus modeste et moins réussi, bien sûr, mais intéressant quand même, Le Rôle de sa vie, de François Favrat, avec Agnès Jaoui en star capricieuse et Karin Viard en admiratrice maltraitée et éperdue d’amour.

Mais au-delà des thèmes, en eux-mêmes déjà passionnants: la menace de l’âge pour une stewartvedette féminine –  » Vieillir, c’est difficile à vivre pour n’importe quelle femme, mais pour une actrice, c’est emmerdant. Très, très emmerdant! », disait Catherine Deneuve dans une interview à Télérama en 1996 ; la fascination trouble qu’une telle personnalité exerce; de fait, sa solitude et sa fragilité… au-delà des thèmes donc, il faut parler de l’exceptionnelle fluidité du film et de la surprise qu’il provoque sans cesse. En ce sens, il agit comme un thriller : on est captivé, on attend, angoissé et impatient, que se révèlent les personnages – dont l’opacité croît à mesure que l’action progresse. L’héroïne la plus étonnante sur ce plan est Valentine, à qui Kristen Stewart prête un mystère et une épaisseur extraordinaires.

chloeLes personnages ne sont jamais ce qu’on pense qu’ils sont. Le mystère des êtres est comme amplifié sans être caricaturé. On attend une bimbo et voici que naît sous nos yeux une jeune femme mûre, aimante et calme ( formidable actrice que la très jolie Chloë Grace Moretz). Olivier Assayas semble prendre plaisir  à faire jouer ses actrices à contre-emploi, il révèle et exalte des facettes d’elles surprenantes.

La plus grande partie du film a pour cadre l’Engadine, magnifique région des Alpes suisses située dans le canton des Grisons, aux lacs majestueux, à la météo pleine de mystère – un « serpent » de Maloja, une concrétion de nuages qui annonce que le mauvais temps est proche et qu’il pourrait « durer toujours », y est attendu de loin en loin, fascinant d’inquiétante beauté.

Olivier Assayas nous fait découvrir ces panoramiques poignants de splendeur dans la majesté du largo de l’opéra Xerxes de Haendel (https://www.youtube.com/watch?v=uMlxM69ZJFA) ou sur le célèbre Canon pour cordes et basse continue en ré majeur de Johann Pachelbel (https://www.youtube.com/watch?v=ovvxAkRk26o), qu’on redécouvre comme un parfum d’enfance oublié.

Un film juste, précis et d’une beauté à couper le souffle.

 

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De Moscou à Marseille. II. Eugénia Antonia Grünfeld

Le nom de mon père, celui que je porte et qui s’éteindra avec moi, Grünfeld, est le nom de la mère de mon père. Sur ce nom a longtemps plané pour moi un mystère. Comme c’est un nom de consonance juive, j’ai été considérée comme telle toute ma vie, par les juifs, les non-juifs et … les antisémites. A douze ans, en cinquième, ma professeur d’histoire m’a désignée d’office pour faire un exposé sur « La déportation des juifs » durant la seconde guerre mondiale. Nous étions en 1968, on ne parlait pas encore de Shoah. Et de cette tragédie, je ne savais rien. Ma professeur avait semblé stupéfaite de me voir si ignorante.

Alors, j’ai lu tout ce que la bibliothèque du collège recelait à ce sujet, et j’ai été à jamais marquée par les documents, entre autres photographiques, que j’ai découverts à cette occasion.

Toute ma vie, j’ai entendu des remarques qui, jeune, me laissaient perplexe. « D’accord, ton père est né à Moscou, mais il venait de plus loin… » « Tes cheveux frisés, ce n’est pas très russe, ça… » Je n’y comprenais rien. Et plus tard, on m’a carrément posé la question: »Mais enfin, tu n’es pas juive?!… »

Interrogé sur ce point, mon père répondait: « Non, tu n’es pas juive. » Et c’est tout. J’ai longtemps interprété son laconisme comme la trace d’une peur ancestrale d’être ramené à des origines fuies il y a bien longtemps, fuies pour survivre en terres effroyablement hostiles aux juifs, en l’occurrence les pays baltes.

Derrière le silence de mon père se cachait la honte. Celle de n’avoir pas été un enfant que son père a reconnu, d’avoir été un fils dont la venue détruisait à jamais la réputation de sa mère. Une honte intime et une tare sociale. Il m’a raconté un jour, alors que nous déjeunions tous les deux au restaurant lors de ma pause déjeuner, l’humiliation ressentie de n’avoir pu remplir sur les feuilles d’embauche la ligne: nom du père… Il m’a avoué qu’il avait choisi l’armée pour cette seule raison, et qu’il haïssait la guerre.

Et puis l’armée offrait une solde, une vraie paie pour faire vivre sa mère. Celle-ci disparue, mon père quittera l’armée sans le moindre regret. Comme il avait sacrifié, engagé volontaire à dix-neuf ans, les plus belles années de sa vie. De tout son cœur de fils aimant, sans même y penser et aussi, sans doute, parce qu’il y gagnait le graal de la nationalité française.

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Ernest Paul Friedheim ne parlait pas russe. Du moins est-ce ce qui me semble le plus vraisemblable. Ingénieur dans l’usine de Moscou de la société Gnome et Rhône, chargé de la construction des moteurs destinés à l’aviation américaine aux Etats-Unis, depuis octobre 1915, il ne pouvait guère se passer d’un interprète. J’ai imaginé ma grand-mère, Eugénia Antonia Grünfeld, dans ce rôle, elle dont mon père disait avec fierté qu’elle parlait le français, l’anglais, l’allemand et  le géorgien, en plus du russe, bien sûr.

C’est ainsi que j’ai d’abord supposé qu’ils s’étaient rencontrés.

Mais ma grand-mère a survécu avec son fils en Russie, durant les terribles années qui ont suivi la Révolution d’octobre, grâce à la troupe de théâtre qu’elle dirigeait. Que M.Friedheim l’ait connue en tant que comédienne est aussi possible.

Mon père parlait fort peu de sa mère, et je comprends  maintenant qu’il craignait les questions sur son père qui auraient inévitablement suivi. Maman disait qu’il « l’adorait ». ll prenait sur lui son déshonneur de « fille-mère », rien ne devait filtrer qui puisse la salir. J’ai retissé comme j’ai pu la trame ajourée de son récit.

Comment s’est nouée l’histoire d’amour entre M. Friedheim et Mlle Grünfeld, histoire dont je suis l’héritière, moi et mes descendants?… Cette question m’a hantée longtemps. Maillon d’une chaîne dont je ne sais rien des maillons précédents, j’écris pour les suivants, pour mes enfants et la longue suite de ceux que je ne verrai pas, auxquels je rêve parfois. Sans doute cette rêverie me console-t-elle d’avoir senti le vide qui m’aspirait enfant, face au secret de mon père dont je sentais le poids invisible.

Mon père est mort d’une crise cardiaque alors que j’avais trente-deux ans. Je n’avais pas pris le temps, trop jeune et insouciante que j’étais alors, de l’interroger vraiment.

Il est mort alors que j’attendais mon deuxième enfant, ma fille Lucie. L’annonce de mes grossesses le remplissait de crainte. Un enfant, c’était pour lui le risque de voir basculer ma vie, un facteur de désordre, une menace. Il se vivait comme ayant entraîné par sa venue inopinée une chute dans le vide, un effondrement pour sa mère. J’ai tant de regrets de n’avoir pu lui dire, alors qu’il n’y avait sans doute jamais songé, qu’il l’avait sauvée, petit enfant pour lequel elle avait traversé l’Europe dans des conditions dramatiques.

Mon père disparu, un rideau tombait sur ses origines. Par chance, maman en savait un peu plus que moi.  Ces bribes me reviennent aujourd’hui. J’ai quitté depuis longtemps la ronde brutale et joyeuse de la jeunesse. Je n’ai plus une maman dépressive et de jeunes enfants à surveiller de près. Du temps m’est enfin donné.

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La Place Rouge dans les années 1900

La Place Rouge dans les années 1900

Eugenia Antonia est née à Moscou, le 23 avril 1885. Je ne l’ai pas connue, puisqu’elle est morte deux ans et demi avant ma naissance. Le fonctionnaire français, à son entrée sur le territoire, a lu 1888. Elle n’a pas rectifié l’erreur, s’est trouvée heureuse, semble-t-il, de ce rajeunissement subit…

Ses parents étaient facteurs de pianos, à Riga puis à Moscou. Peut-être faisaient-ils partie de ces Allemands de la Baltique, installés depuis sept siècles dans les pays baltes et notamment en Estonie et en Lettonie (1). Peut-être avaient-ils émigré plus récemment sur ces terres avides de populations nouvelles.

L'église Saints-Pierre-et-Paul en avril 2008, avant la reconstruction du clocher

L’église Saints-Pierre-et-Paul en avril 2008, avant la reconstruction du clocher

Lorsqu’elle naît, les parents de ma grand-mère habitent Moscou. Comme chez nous sous l’Ancien Régime, c’est le clergé, avant la Révolution, qui tient le registre de l’état-civil, et l’extrait de naissance est en fait un extrait de baptême. Le sacrement intervient en général très rapidement après la naissance, du fait de la forte mortalité en bas âge. Née le 23 avril, Eugénia Antonia a été baptisée en l’église luthérienne de langue allemande des Saints-Pierre-et-Paul de Moscou, le 15 juin 1885, par le « pasteur supérieur » G. Dikhoff. Le père, nous dit-on, s’appelle August Friedrich Gustav Grunfeldt, et la mère Juliane, née Firchow.

J’ai imaginé, ou bien on m’a dit, qu’elle avait plusieurs sœurs. Que sont-elles devenues pendant et après la révolution, durant la tourmente des années de guerre civile qui ont suivi? Aucune trace d’elles dans les maigres papiers de ma grand-mère.

Les parents d’Eugénia parlaient allemand à la maison. J’y vois naïvement un rapport avec mon affinité immédiate pour cette langue, rencontrée au collège et que j’étudierai plus tard.

saint dimitri de thessaloniqueDes années qui séparent la naissance d’Eugénia Antonia Grünfeld de celle de son fils unique, je ne sais rien. Le 2 août 1916,  elle donne naissance à  un petit garçon, à Moscou. Il est baptisé le jour même en l’église orthodoxe Saint-Dimitri-de-Thessalonique, une belle église datant de 1791, près de la porte de Tver (2).

Baptisé le jour de sa naissance. La jeune mère n’a guère eu le temps de souffler, les circonstances, sans doute, ne s’y prêtaient pas. La naissance n’est pas ébruitée, clandestine peut-être. On l’appelle Eugène (Ivguéni), « en l’honneur du saint martyr célébré par l’Eglise le 7 novembre ». Dans la filiation ne figure que le nom de ma grand-mère « célibataire, bourgeoise, inscrite à la corporation »… Quelle corporation? Encore une interrogation, mais il s’agit d’une traduction…

Le parrain est Dmitri, fils de Viktor Tarassenko, « du corps des métiers des bijoutiers de Moscou ». La marraine est Ludmila, fille de Nicolas Soiedova, « de la noblesse ». Ce sont des « fils » et « fille » de…, des jeunes gens donc, sans profession encore et célibataires. On peut imaginer que des gens plus installés, mariés, ne pouvaient accepter de tenir sur les fonts baptismaux le fils d’une mère célibataire…

Ernest Paul Friedheim était-il à ses côtés, sinon réellement, au moins symboliquement? Ont-ils vécu ensemble dans les mois qui ont suivi la naissance de mon père? Je l’espère. La Russie est en guerre depuis juillet 1914 (3), et cette guerre-là n’est pas populaire du tout.

Les revers militaires, les pertes énormes provoquent le désespoir et un immense sentiment de révolte dans tout le pays. Dès le début de 1917, des mouvements sociaux éclatent dans les grandes villes, que la troupe refuse de réprimer. Révolution de février 1917, puis révolution d’Octobre opérée par le parti bolchévique, qui renverse à Saint-Pétersbourg le gouvernement par les armes (4): les temps sont violents et les lendemains terriblement incertains.

Les parents de mon père vivent à Moscou. Mais l’usine de moteurs pour laquelle travaille M. Friedheim est hors d’état de produire quoi que ce soit dès novembre 1917. Pourtant sa mission russe semble se poursuivre jusqu’au 1er juin 1918.

Située à plus de 700 kilomètres de Saint-Pétersbourg, capitale impériale et cœur de la révolution bolchevique, la « provinciale » Moscou connaîtra une onde de choc révolutionnaire moins violente (5). La vie continue, les grèves et les manifestations, les réunions politiques font désormais partie intégrante du quotidien. Une jeune femme dans la situation de ma grand-mère avait toutes raisons d’adhérer avec enthousiasme au rejet violent de l’ancien monde, de la religion et des valeurs traditionnelles qui lui étaient attachées. C’est une intellectuelle, les thèses nouvelles représentaient sûrement à ses yeux une forme de libération.

Le 12 mars 1918, Moscou devient la capitale de la République socialiste fédérative soviétique de Russie. Les appartements communautaires ont été instaurés dès les lendemains de la révolution d’Octobre. Les parents d’Eugénia ont forcément été touchés par cette mesure. A-t-elle habité « en collectivité » chez ses propres parents, les avait-elle fuis dès l’annonce de la future naissance?

Une chose est sûre : elle n’a plus rien à perdre. Elle doit juste mettre son petit à l’abri sans plus regarder en arrière. Elle sait que Paul Ernest doit bientôt retrouver la France. Et sa vie « d’avant ».

1918 : depuis le 3 mars et la signature du traité de Brest-Litovsk, la Russie bolchévique n’est plus en guerre contre les puissances centrales (Empire d’Allemagne et Autriche-Hongrie). Mais la guerre civile fait rage en Russie, « Blancs » contre « Rouges », mais aussi paysans et anarchistes contre la Terreur rouge qui met hors la loi quiconque ne partage pas la vision du monde bolchévique. Que fait Eugénia Antonia dans cet effroyable désordre, au cœur de la famine qui gagne le pays, malgré les réquisitions forcées qui révoltent la paysannerie et provoquent des répressions sanglantes?

Elle dirige une troupe de théâtre, où elle joue elle-même. Tout en veillant sur son bébé, bien sûr. Le père de son enfant a regagné la France depuis le 1er juin.

Affiche du 17 mars 1918

Affiche du 17 mars 1918

Affiche du dimanche 7 avril 1918

Affiche du dimanche 7 avril 1918

J’ai retrouvé, dans les rares documents de ma grand-mère qui ont été conservés, quatre programmes de théâtre. Sur ces affiches, on peut lire le nom abrégé de ma grand-mère en caractères cyrilliques : Е. ГРЮНЬ (E. GRIOUN). Il n’y a pas d’année inscrite sur les programmes, mais les jours et les dates (dimanche 3 et 17 mars, 7 et 14 avril du calendrier grégorien) correspondent à l’année 1918. Les pièces semblent être des créations dans l’air du temps, puisqu’on y voit un « tovarich » (camarade) dans le titre de la première affiche, celle du 17 mars. Sur une autre, apparaît un titre d’oeuvre, « Femme à louer » (« Жена на Прокат »), aux accents comiques… Mais on donne aussi « Счастливая Любов », « Amour heureux » (affiche du 7 avril), une bluette peut-être, quelque chose de léger, puisque la vie continue et que ni la guerre ni la révolution ne peuvent venir à bout de l’amour.

J’ai pris le temps d’interroger chaque mot, chaque signe de ces affiches. Elles sont les restes matériels d’une vie dont je ne sais pratiquement rien, mais à qui je dois d’être ici, maintenant. Bien protégée dans un pays fort et doux, qu’en plus de soixante ans je n’ai pas vu vaciller. Qui m’a protégée. Où je ne me suis jamais sentie menacée ni par la faim, ni par la guerre, ni par la violence. Je n’oublie pas qu’il a fallu une détermination et un amour farouche de la vie pour que mon père puisse à son tour avoir une postérité. Et me permettre d’en avoir une, à moi dont le plus grand bonheur fut d’avoir des enfants.

L’affiche du 7 avril 1918 annonce trois pièces, d’importance inégale. La plus longue, semble-t-il, « Amour heureux », est encadré de « Bouquet » et de « L’affaire est dans le sac ». En russe, on dit littéralement :  » l’affaire est dans le chapeau »…

J’ai trouvé sur ce fragile témoin de papier quelques précieux renseignements. Ma grand-mère y figure comme directrice et actrice, les noms de ses amis acteurs s’y lisent aussi, bien sûr, au-dessus d’étranges notations. Ainsi, il est annoncé qu’il n’y aura pas de vente aux enchères. Reflet de temps si difficiles qu’on vend tout ce qu’on peut pour se nourrir et se vêtir. 1918, année de la guerre civile, où plus rien ne fonctionne, où la désorganisation est à peu près générale et le combat pour survivre quotidien.

Les billets sont vendus à partir de 16 heures dans le magasin de livres Chomer et le spectacle commence à 20 heures précises. Six tarifs pour les billets: 1 rouble, 1 rouble et demi, deux roubles, deux roubles et demi, 3 roubles et 4 roubles. Il y en a pour toutes les bourses.

Et puis, à côté de ces indications si concrètes, on trouve des plaisanteries d’un goût douteux, des blagues de potaches: « on soufflera la fumée de cigarette sur les belles-mères », « épouses à louer »… Folle gaieté de la jeunesse, des amours, et mon père, dans cette joyeuse bande, qui doit passer, jeune enfant ravi, de bras en bras. Ernest-Paul est-il encore parmi la troupe? Je le pense, à sentir la joie de vivre qui, envers et contre tout, se dégage de ces lignes.

La pièce est donnée à Alouchta, station balnéaire de la côte méridionale de Crimée, célèbre dès le temps des tsars pour ses longues plages (six kilomètres) de galets bordant une mer chaude et paisible. Son climat très méditerranéen et l’abondance des forêts sur les collines qui enchâssent la ville font d’elle une ville de sanatoriums. Du temps des tsars, seuls les nobles et les classes aisées fréquentaient ces lieux de santé, et de belles demeures aristocratiques émaillaient les collines. Désormais, ce sont les ouvriers qui s’y reposent et s’y refont une santé…

Colonel Leonide Souline (2)Eugénia Antonia en a fait du chemin, depuis novembre 1917, où l’usine d’Ernest-Paul a cessé de produire des moteurs! Elle n’a alors plus d’emploi et le père de son enfant non plus, je suppose. Est-elle partie seule fonder sa troupe, avant même la naissance de mon père, qui sait? Une jeune femme enceinte sans mari pouvait-elle continuer de mener une vie « normale », rester dans son travail? j’en doute. Le théâtre n’a-t-il pas toujours été le refuge et l’écrin des tempéraments originaux, fantasques, voire déviants ou scandaleux?

En août 1916, elle donne naissance à mon père. Quand a-t-elle quitté Moscou? Je n’ai aucun moyen de le savoir. Sans doute à la fermeture de l’usine, en novembre 1917, et elle s’est rapprochée lentement de la mer Noire, porte de sortie de l’enfer de la guerre civile.

Elle s’est mise au goût du jour. Avec ou sans conviction. Une chose est sûre, si elle adhéra dans un premier temps aux idéaux révolutionnaires, elle les abandonna en France. Mon père n’était pas tendre pour le régime communiste, et elle-même vécut jusqu’à sa mort avec un colonel cosaque, un soldat du tsar, un homme que mon père appelait avec affection le « père Souline ». J’ai chez moi son sabre de cavalerie, forte relique dont la longue lame courbe continue de m’impressionner.

Caucase

Avec sa troupe et son bébé, Eugénia donne un spectacle puis repart. Elle descend lentement, de ville en ville, vers le sud de la Russie, devançant l’Armée rouge, bientôt rattrapée par elle. Elle a un plan. Elle veut  rejoindre la mer Noire, puis la Méditerranée, voie d’accès pour la France.

Je suppose qu’elle avait gardé le contact avec Paul Ernest dans les mois qui ont suivi son retour à Paris. Avaient-ils déjà décidé de ce qu’elle ferait si elle parvenait à rejoindre la France? J’en doute. Sauver la vie de son petit et la sienne propre, c’est son seul objectif. On verrait après.

Eugénia Antonia arrive ainsi à Bakou (6), sur la mer Caspienne, capitale actuelle de l’Azerbaïdjan. Y dirige-t-elle toujours sa troupe, est-ce cela qui lui permet de vivre? Impossible pour moi de le savoir… Je la sais prête à tout. Elle s’est débrouillée.

Depuis 1883, le chemin de fer transcaucasien relie Bakou à Batoum, en Géorgie (7). Eugénia Antonia  fuit vers ce pays dont elle maîtrise la langue et qui ouvre sur la mer Noire, et donc, par le détroit des Dardanelles, sur la Méditerranée et ses rives occidentales…

Mon père évoquait souvent devant moi le voyage de Bakou jusqu’à Batoum, sur la mer Noire, en Géorgie. Bakou-Batoum : l’écho lourd de l’allitération me ramène à lui et à sa volonté de graver ces noms dans ma mémoire, coûte que coûte.  A sa tristesse, aussi, de voir que je ne m’y intéressais pas.

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Eugénia Antonia prend le train qui relie Bakou à Batoum, à travers les monts du Caucase, avec son petit, ce trésor qu’il lui faudra protéger envers et contre tout. Celui, aussi, qui lui donne cette fabuleuse énergie. L’aurait-elle eue si elle n’avait dû sauver que sa vie?

Je n’en suis pas sûre. Les enfants nous protègent du désespoir et de la lassitude du combat. Les enfants nous sauvent. Je voudrais tellement avoir eu le temps de le dire à mon père.

A Batoum, ils montent à bord du bateau qui les doit les conduire jusqu’à Constantinople (actuelle Istanbul). Ils naviguent sur la mer Noire.

La traversée de Batoum à Constantinople se déroule dans les terribles convulsions de la guerre d’indépendance turque menée par Atatürk contre les Français et les Britanniques (8). Quoique âgé de quatre ans et demi seulement lors de la traversée, mon père gardait le souvenir des coups de canon, de l’odeur de la poudre et des matelas dressés par sa mère contre la porte de la cabine, dérisoire protection contre la mitraille.

Descendre vers le sud de la Russie, prendre le train qui traverse les montagnes du Caucase d’est en ouest, naviguer sur la mer Noire jusqu’au détroit du Bosphore: cela leur a pris des années, trois, peut-être quatre, impossible de le savoir, puisque je ne connais pas la date du départ de Moscou.

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Le 23 mars 1921, le passeport ci-dessus est délivrée à Eugénia Antonia, curieusement nommée  » Eugénie Goustavovna Grunefeld, citoyenne russe âgée de 35 ans, qui se rend en Europe avec son fils Eugen âgé de 4 ans et demi « , par la Mission diplomatique russe à Constantinople. La femme qui nous est présentée sur cette photo d’identité n’a plus grand chose à voir avec la jeune Moscovite élégamment chapeautée du début. C’est une combattante, son visage est étrange, on dirait celui d’un garçon qui ressemblerait à mon père. Ses yeux sont las et doux, aucune dureté dans l’expression. Juste une détermination tranquille dans les lèvres fermées.

Papa 5

papa6image3Ce petit bonhomme-là, blond et frisé, dans son manteau usé trop juste pour lui, Eugénia Antonia l’a mené  depuis Moscou jusque sur ce bateau entre Smyrne (actuellement Izmir, en Turquie orientale) et Marseille. Nous sommes en 1921. On lui a prêté une casquette et il fait le salut militaire. Déjà. En ce jour, c’est un petit émigrant que sa mère emmène vers la France. Il ressemble, de façon étrangement frappante, à mon fils Florent au même âge.

Le 12 avril 1921, le tampon violet du commissariat spécial au débarquement apposé sur la quatrième page du passeport de ma grand-mère témoigne de l’arrivée à Marseille de la mère et du petit garçon. Ils sont sains et saufs, un soleil printanier les accueille dans un air très sec et froid. J’imagine Eugénia serrant son fils contre elle, découvrant avec lui la ville, et lui, petite main dans la grande main, plus joyeux que jamais.

Ils ont été aidés. Dans un petit portefeuille en cuir de ma grand-mère, j’ai retrouvé, soigneusement plié sous la photo de Paul Ernest et en face de photos de mon père, ce document daté de 1920.

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Le 8 novembre 1920, M. Friedheim a versé 3 460 francs, soit (selon le convertisseur de l’Insee) 3 265 de nos euros, à l’Agence maritime A. Nunzi, sise 43 rue La Fayette, à Paris, pour payer la traversée d’Eugénia et de son fils de Batoum à Marseille.

L’a-t-il fait par devoir, par amour? Se réjouit-il de retrouver un fils et une amante qui sont sortis de sa vie depuis près de trois années?

Et elle, totalement démunie, sans ressources ni relations autres que cet homme, le père de son petit, que peut-elle espérer?

Laissons-les profiter de ce présent qui leur sourit, de la ville qui leur ouvre ses bras, de Marseille aux cieux cléments. A chaque jour suffit sa peine.

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Notes 

(1) La colonisation germanique avait commencé dès le XIIe siècle dans les régions côtières peuplées de païens, avec l’arrivée de missionnaires et de commerçants. On appelait ces terres la Livonie et, en 1199, Albert de Buxhoeveden, issu de la noblesse germanique, y avait été nommé évêque et avait fondé Riga en 1201. Dès le XVIe siècle, la conversion au luthérianisme avait été massive. Il y eut des guerres incessantes, contre les Polonais, puis avec les Polonais contre les Suédois, contre les Russes. Et pourtant le peuplement allemand a continué de se développer, des villes ont été créées.

En 1721, Riga, peuplée majoritairement d’Allemands, est annexée par la Russie. Les « barons baltes » protestants sont protégés par le tsar, qui maintient leurs privilèges et leur confie l’administration du territoire. Ils conservent leurs vastes propriétés et leurs titres de noblesse.

(2) Son clocher, plus ancien (1653), était le seul clocher rectangulaire de son style. Elle sera détruite en 1933, comme tant d’autres, par la volonté de Staline d’en finir avec « l’ancien monde ».

(3) Pour venir en aide à la Serbie, son alliée, et contre la Prusse et l’Autriche-Hongrie, qui avait déclaré la guerre à Belgrade peu après l’assassinat à Sarajevo de l’archiduc François-Ferdinand, héritier du trône d’Autriche-Hongrie.

(4) Début 1917 éclatent des mouvements sociaux, suscités par le poids de la guerre sur l’économie, les pertes sur un front réduit à une stratégie défensive, l’instabilité des dirigeants et la défiance vis-à-vis du tsar, hostile à toute réforme. Le refus des troupes de réprimer les manifestations et la lassitude des classes dirigeantes obligent le tsar Nicolas II tsar à abdiquer ; ainsi éclate la Révolution de février 1917, et la Russie devient une république. Un gouvernement provisoire est alors constitué, présidé par Alexandre Kerenski. Tout en esquissant des réformes, celui-ci tente malgré tout de respecter les engagements de la Russie vis-à-vis de ses alliés en poursuivant la guerre. L’impopularité de cette dernière mesure est exploitée par le parti des bolcheviks qui, le 25 octobre 1917 (dans le calendrier julien), renverse le gouvernement à Saint-Pétersbourg par les armes (Révolution d’Octobre). La paix est signée à Brest-Litovsk avec les Allemands au prix d’énormes concessions territoriales (Pologne, partie de l’Ukraine, pays Baltes, etc., soit environ 800 000 km²). Une guerre civile oppose durant près de cinq ans les «blancs» (républicains ou monarchistes), assistés par les puissances occidentales, aux bolcheviks.

(5) Aux élections municipales de Moscou, en juin 1917, les socialistes-révolutionnaires, parti réformateur et principale force concurrente du Parti bolchévique, recueillirent plus de 60 % des suffrages, les bolchéviques 12%.

(6) Depuis 1805, Bakou fait partie de l’Empire russe. Le traité de Brest-Litovsk signé entre les représentants de la Russie soviétique et les pays de la Quatrième Union (Allemagne, Autriche-Hongrie, Bulgarie, Turquie) avait permis la création de la République démocratique d’Azerbaïdjan. Mais à la mi-avril 1920, la 11e Armée rouge ouvrière et paysanne, victorieuse de ce qui restait de l’armée de Denikine, arrive à la frontière nord de l’Azerbaïdjan. Le 27 avril, elle traverse la frontière et, le 28 avril, elle prend Bakou. La République démocratique d’Azerbaïdjan tombe : elle aura duré 25 mois. Le pouvoir soviétique est instauré en Azerbaïdjan.

Des multitudes de migrants (russes, juifs, allemands, arméniens, azerbaïdjanais), venus de Russie ou de Perse, ont depuis toujours trouvé refuge à Bakou, ville ouverte. La vie culturelle y est prospère depuis le boom pétrolier de la deuxième moitié du dix-neuvième siècle, on s’y enorgueillit d’un opéra et de moult théâtres. On appelle Bakou le « Paris du Caucase ». Une ville exceptionnelle dont l’historien américain Tom Reiss, Prix Pulitzer de la biographie ou de l’autobiographie en 2013, nous dit qu’elle est l’unique place de l’Empire russe où les juifs se sentent en sécurité. « Les juifs jouaient un grand rôle dans le mélange cosmopolite de Bakou, comme c’était le cas dans d’autres coins du monde. Dans les temps soviétiques, les juifs éprouvaient de nombreux problèmes. Mais Bakou était la ville la moins antisémite de l’Empire russe et la moins antisémite de l’URSS… Bakou était une ville très russe, mais, notamment ici, l’élément russe a supprimé l’un de ses traits —l’antisémitisme, principalement en raison du bilan ethnique et religieux unique qui s’y était formé. Bakou était un endroit où les musulmans devenaient des intégrationnistes extrêmement modernes et regardant vers l’avenir. » (Tom Reiss, The Orientalist).

(7) Tout comme l’Azerbaïdjan, la Géorgie a connu une brève période d’indépendance. Le 26 mai 1918, la République démocratique de Géorgie avait été proclamée au nom de tous les partis par Noé Jordania, porte-parole du Conseil national géorgien et l’un des leaders du Parti social-démocrate ouvrier géorgien. Mais malgré une coopération déclarée et une reconnaissance mutuelle de la part de la Russie soviétique, malgré la reconnaissance internationale, l’Armée rouge envahit le territoire géorgien en février 1921 et met fin à la République démocratique de Géorgie en mars 1921.

(8) Entre 1920 et 1923,  Mustafa Kemal Atatürk mène la guerre républicaine destinée à récupérer une grande partie des territoires perdus par le traité de Sèvres. Signé le 10 août 1920 entre les mandataires du  sultan Mehmed VI et les Alliés (Britanniques, Français, Italiens et Grecs), ce traité consacrait le rétrécissement de l’Empire ottoman, qui ne gardait en Europe  qu’Istanbul et en Asie que la partie occidentale de l’Anatolie, moins la région de Smyrne, soit un territoire de seulement 420 000 kilomètres carrés.

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L’entraîneuse de saloon du CNRS

critique-femme-ou-demon-marshall7La fin d’après-midi de novembre est tombée sur la classe, les hautes et larges fenêtres ouvrent sur la nuit, les rideaux bleu sombre de lourde toile qui les encadrent se confondent avec les vastes surfaces vitrées.

On est bien, il fait chaud et dehors le vent mugit. C’est pour ça qu’on est si bien. La classe sent la craie, le vieux bois, le fer rouillé, et il y a même un petit fond d’odeur d’urine. Les cabinets sont tout près. C’est le cours préparatoire de l’école Lakanal, à Vitry-sur-Seine, Mme Baud en est la maîtresse. C’est une femme grande et forte, trente-cinq ans peut-être, douce, calme, et ferme pourtant. On a bien travaillé, et c’est le moment de l’expression orale. Cela ne s’appelait sûrement pas comme ça, le terme n’existait pas. C’est juste qu’il faut répondre aux questions de la maîtresse, qui n’ont plus grand-chose à voir avec la lecture ou le calcul.

« Qu’est-ce que tu veux faire, quand tu seras grande, comme métier ? As-tu une idée, déjà? » Les petites filles réfléchissent, porte-plume dans la bouche, drôlement perplexes. Elles ne savent pas. Et puis l’une dit: »Maîtresse! » Ah, ça, c’est une sacrée bonne idée, alors les vocations éclatent en bouquets joyeux. Elles veulent être institutrices, comme Mme Baud. Une se verrait bien infirmière, comme sa marraine. Une autre boulangère, comme sa tante.

« Et toi, Fabienne, qu’est-ce que tu aimerais faire plus tard?

– Moi, je voudrais être entraîneuse de saloon.

– ???!Comment? »

Alors je répète, mais je vois bien que ça ne plaît pas du tout à la maîtresse, elle hausse les épaules, et passe à ma voisine, Patricia, qui est très bonne élève, comme moi, mais aussi très sage. Je sais qu’elle l’aime beaucoup plus que moi, et cela me fait grand-peine, elle l’aime parce que Patricia n’est pas agitée et bavarde comme moi.

Patricia veut être maîtresse, elle aussi. Mme Baud lui a fait un beau sourire, très doux.

Je ne comprends pas. Dimanche, nous sommes allés avec maman voir ses parents, mon frère et moi. Mon grand-père a acheté une télévision depuis peu, et c’est un objet extraordinaire, nous regardons chez lui le film du dimanche après-midi. Et là, c’était un western plein de beaux chevaux et de beaux cow-boys. Je n’ai rien compris, bien sûr, mais on m’a expliqué qui étaient les bons et les méchants. Le bon très blond ne me plaisait guère et j’aimais beaucoup le méchant, très brun et l’air sauvage, qui est tué à la fin. J’en ai été très dépitée. Maman trouve que je n’ai pas bon goût en matière d’homme. Mais une scène m’a beaucoup plu.

Les cow-boys se détendent au saloon. Ils discutent , boivent du whisky et parlent avec des dames très séduisantes, à qui ils offrent des verres. A un moment, ils dansent avec elles, tout le monde rit et s’amuse follement. Je demande: »C’est qui, les dames? » C’est vrai, on ne les avait pas vues avant, il y avait bien une fiancée très ennuyeuse qui échangeait des baisers avec le blond, mais le brun la suivait partout et elle était très revêche avec lui. Ces dames-là sont gentilles avec tout le monde.

« Ce sont des entraîneuses de saloon.

-Des quoi? »

On m’explique. En gros, c’est leur métier. Etre aimable, boire avec les cow-boys, danser et s’amuser. Je ne savais pas qu’il existait des métiers aussi joyeux…

biologiste_480x270Mon papa, qui pense que je suis extrêmement intelligente, que je calcule très vite et résous tous ses problèmes de maths à vive allure ( je veux tellement qu’il soit content et fier de moi, je fais tout ce que je peux pour faire fonctionner mon petit cerveau au mieux: le chat a quatre pattes, cinq griffes à chaque patte, combien en tout, alors, hein, combien?), mon papa a dit que je serai chercheuse au CNRS. Mais ça, je ne me souviens jamais de ce que c’est au juste et ça n’a pas l’air drôle. Sinon, je pourrais aussi être polytechnicienne ou la première femme préfète de France. Mon cher papa, à l’ambition démesurée pour sa petite fille, son seul enfant…

Mon frère a un autre papa, qu’il ne voit jamais. Celui-là, je connais juste son existence par les appels téléphoniques de maman chaque mois. Elle se rend à la poste avec moi, mon frère est au collège, et elle crie dans la petite cabine en bois, elle crie dans l’appareil en bakélite, elle exige sa pension, elle va faire appel à la justice. Moi, je regarde à travers la vitre de la porte en bois de la cabine, j’ai honte, je vois bien que les gens nous jettent des regards indignés. Et je sens combien ma mère souffre, quelle colère la submerge et quelle humiliation elle ressent. Je baisse les yeux en sortant, je ne veux pas voir les gens qui attendent derrière la porte, qui disent: « C’est pas trop tôt! »

Je n’ai pas raconté l’histoire de l’entraîneuse à mes parents. Je sens bien combien mon père serait déçu. A l’école, il ne faut pas dire la vérité, même si la maîtresse est très gentille. J’ai senti ce soir-là comme une pierre lourde qui prenait la place de mon coeur, qui m’empêchait de bien respirer. Et au matin, quand maman a ouvert les rideaux de la chambre, la pierre est revenue écraser ma poitrine et elle ne m’a pas quittée de toute la journée. Le sourire de la maîtresse, désormais, il faudra le gagner ou y renoncer.

 

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A propos des ressemblances. I. Ernest Paul Friedheim

Dans Les Airs de famille, le philosophe François Noudelmann remet en question, avec subtilité, les fausses évidences de la ressemblance génétique.

Je ne rendrai pas compte de l’ouvrage, je ne l’ai pas lu en entier. Mais il y est dit, entre autres, que sans information sur les liens de parenté, nous serions bien peu compétents pour mettre au jour ces fameuses ressemblances: si elles nous sautent aux yeux, c’est parce que nous ne faisons en fait que les déduire… Dans une interview au « Monde des livres », François Noudelmann précise: « Même dans les familles les plus « biologiques » (par opposition à « recomposées »), un travail imaginaire de ressemblance et de dissemblance est à l’oeuvre. »

La vie de mon père a basculé d’une minute à l’autre parce qu’un inconnu, innocemment, a été frappé par une ressemblance qui ne devait pas être vue.  D’après ce que j’ai pu entendre, du moins, des bribes d’une histoire qui me furent offertes avec précaution par ma mère, après la mort de mon père, à propos d’un passé dont je me demande toujours s’il ne fut pas fantasmé, tant le fil m’en semble romanesque et terrible…

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Cet homme s’appelle Ernest Paul Friedheim. Il est né le 27 octobre 1881 à Paris et est ingénieur. Il est mort le 2 août 1938 à Boulogne-Billancourt, vingt-deux ans, jour pour jour, après la naissance de son unique enfant, Eugène, mon père. La coïncidence des dates est frappante…

Mon père lui ressemblait beaucoup. Le même regard, le nez droit et fin, le grand front. La lèvre inférieure est comme aplatie, légèrement. Les cheveux sont noirs, frisés, très disciplinés. Il est relativement grand pour l’époque : 1,76 m (« signalement » dans son livret militaire). Il est élégant, une aiguille à perle pique son col de chemise à sa cravate. Je ne sais de quand date la photo. Pour moi, il a autour de 35 ans. J’aime l’austère beauté de ce visage.

Mon père ne m’a jamais parlé de son père. Alors que j’avais 6 ou 7 ans, je lui ai un jour posé la question: « C’est qui, ton papa à toi? » Il m’avait répondu: « Moi, je n’ai pas de papa. » Quand les enfants sentent que la douleur ou la honte affleurent chez leurs parents, ils n’insistent pas. J’avais juste compris que c’était une question à ne pas poser. Une question taboue.

Il m’a  fallu faire des recherches à partir des archives d’état civil, anglaises en l’occurrence, pour trouver trace de la famille d’Ernest Paul Friedheim, dont je n’avais que cette photo, précieusement conservée dans un portefeuille de ma grand-mère, Eugénie Grünfeld.

Les parents de M. Friedheim vivent à Londres, quand commence cette histoire, celle de mon père. Le père d’Ernest Paul est rentier, sa mère était une demoiselle Bertha Heinrich. Ernest a une soeur, Else Margaretha, qui se mariera en février 1920, à 41 ans, avec M.Arthur Porter Springthorpe, 37 ans. Deux mois plus tard, en avril 1920, M. Friedheim père se suicide par pendaison. Le certificat de décès précise qu’il était dément. Il est peu vraisemblable que la soeur de M. Friedheim ait eu des enfants. C’est tout ce que je sais de la famille du père de mon père. C’est peu, et il n’y a pas de descendants proches à retrouver pour en apprendre davantage…

Ernest Friedheim est ingénieur. On trouve trace d’un brevet d’une durée de 15 ans qui lui a été accordé le 4 mars 1907. Il concerne des perfectionnements apportés à des radiateurs d’avion par voie électrolytique. Je pense à mon fils Florent, âgé d’à peu près deux ans, regardant rêveusement par la fenêtre les voitures qui circulent en bas, dans la rue de Belleville, et prononçant nettement et sentencieusement un de ses premiers mots articulés: »moteur »…

*  *  *

Départ de soldats français pour le front en août 1914

Le 10 août 1914, Ernest Friedheim se marie à Paris avec Augustine Adolphine Pavy, née le 17 mai 1864, dernière fille d’une fratrie de six enfants. Les parents sont agriculteurs à Continvoir (Indre-et-Loire), en Anjou. Il a 32 ans, elle en a 50. J’aimerais en savoir plus sur Mlle Pavy… Les recherches généalogiques n’ont rien donné. J’attends. Ce texte est aussi une bouteille lancée à la mer.

La guerre vient d’éclater et il s’est engagé volontaire la veille, le 9 août, pour la durée du conflit, au titre du 1er groupe d’aviation, comme mécanicien.

Le mariage fut sans doute célébré dans une ambiance très particulière. Dramatique imagine-t-on, mais c’est méconnaître le climat d’euphorie qui présida à la mobilisation générale.

Un officier porté en triomphe gare de l’Est (journal « Excelsior », 2 août 1914)

Bref rappel. Le 28 juin 1914, un nationaliste serbe de Bosnie a assassiné l’archiduc François-Ferdinand, héritier du trône austro-hongrois. C’est l’étincelle que les états-majors de nombre de pays européens attendaient pour déclencher la guerre. Le 31 juillet, Jean Jaurès, pacifiste militant, est assassiné par un étudiant nationaliste à Paris, alors qu’il dîne à deux pas du siège de son journal, L’Humanité. 

Le 1er août, la France ordonne la mobilisation générale. Le même jour, l’Allemagne déclare la guerre à la Russie, puis, le 3 août, à la France et à la Belgique. La première guerre mondiale commence: les Allemands envahissent la Belgique.

On peut légitimement supposer, à propos de ce mariage célébré dans des conditions si particulières, qu’il s’est alors agi de « régulariser » une liaison déjà ancienne. La mariée n’est pas jeune et la différence d’âge entre les époux insolite. La différence de milieu social aussi. Sans doute est-elle de surcroît catholique – Friedheim est un nom d’origine juive… Je ne peux rien dire de plus sur cette question: le silence de mon père et l’absence d’autres descendants me réduisent aux conjectures. Quoi qu’il en soit, dix mois plus tard, Ernest partait pour la Russie, pour trois ans.

Il est envoyé en mission à Saint-Pétersbourg puis à Moscou, du 8 juin 1915 au 1er juin 1918, comme ingénieur-mécanicien dans l’usine de la société Gnome et Rhône, qui fabrique des moteurs d’avion. Il est, semble-t-il, plus spécialement chargé de la construction des moteurs destinés à l’aviation américaine aux Etats-Unis. Il ne retournera définitivement en France que le 1er juin 1918.

Grève dans une usine proche de Moscou en mars 1917

Ernest Paul Friedheim a nécessairement vécu la Révolution russe de 1917 dans sa plus brûlante actualité. L’hiver très rude de 1917, les pénuries alimentaires, la lassitude face à la guerre provoquent des grèves spontanées, des révoltes sporadiques. Début février, des ouvriers des usines de la capitale, Petrograd (nouveau nom que Saint-Pétersbourg a pris au début du conflit), cessent le travail et réclament du pain. Et la paix.

Le 2 mars 1917, Nicolas II renonce au trône en faveur de son frère, le grand-duc Michel. Devant la protestation populaire, celui-ci refuse la couronne dès le lendemain. En cinq jours, l’Ancien Régime russe s’écroule tel un château de cartes, sans combattre vraiment, sans non plus chercher à fuir. Les gouvernements provisoires se succèdent, que ne combattent pas encore les soviets, malgré la poursuite de la guerre. Le petit parti bolchévique de Lénine se radicalise de plus en plus et se nourrit du mécontentement populaire.

Scène de fraternisation entre soldats et insurgés en mars 1917, à Petrograd

La révolution gagne la Russie tout entière, les soldats fraternisent avec les insurgés, l’échec de l’offensive russe en Galicie des 3 et 4 juillet 1917 parachève la démoralisation des troupes.  Lénine voulait « transformer la guerre impérialiste entre les peuples en guerre civile des classes opprimées contre leurs oppresseurs » (conférence de Zimmerwald, du 5 au 8 septembre 1915). Le 3 mars 1918, la Russie bolchévique signe à Brest-Litvosk un traité de paix séparée avec l’Allemagne, qui entraînait pour elle la perte de nombreux territoires : Finlande, pays baltes, Pologne, Ukraine, une partie de la Biélorussie et la moitié de l’Arménie.

Dans la nuit du 17 au 18 juillet 1918, Nicolas II et les siens seront assassinés à Ekaterinbourg. Dans des conditions affreuses, achevés à la baïonnette.

Comment Paul-Ernest Friedheim a-t-il été touché par ces événements extraordinaires? Le détail des services et mutations diverses obtenu auprès des archives militaires est peu explicite. Il est bel et bien en mission à Moscou dans les usines Gnome et Rhône jusqu’au 29 novembre 1916. Ensuite, il travaille toujours pour les mêmes usines, mais curieusement, le lieu n’est plus précisé. Une chose est sûre : portée à bout de bras par la France (techniquement et financièrement), l’usine Gnome de Moscou est ruinée par la révolution russe. En proie à des grèves permanentes au cours de l’année 1917, elle ne peut plus rien produire. Fermée en octobre, rouverte en novembre, elle est fermée définitivement à la fin de l’année.

Et pourtant… La mission russe d’Ernest Friedheim court jusqu’au 1er juin 1918, toujours selon les archives militaires.

Le 3 août 1917, il est fait mention d’une « demande du gouverneur militaire de Paris numéro 11892 13/6 »  concernant Ernest Friedheim. Je voudrais être historienne et comprendre ces archives aux abréviations cryptées.

Le 20 juillet (selon le calendrier russe julien, soit le 2 août pour notre calendrier grégorien) 1916, à Moscou, naît son fils, mon père, Eugène Grünfeld. La maman est Eugénia Antonia Grünfeld. Ernst Paul Friedheim n’a pas donné son nom au bébé, ce qui fera de mon père, à jamais, un enfant illégitime, un « bâtard », selon le mot infamant de l’époque – mot qui, aujourd’hui encore, demeure une insulte. Et de sa mère, une fille-mère.

Si Ernest Friedheim est réellement resté à Moscou jusqu’au 1er juin 1918, il a sans doute vécu avec le bébé et sa mère et les a quittés alors que mon père avait 22 mois. Il a dû les abandonner en pleine tourmente révolutionnaire, livrés à un destin incertain.

A Paris, il retrouve une épouse qu’il n’a pas vue depuis quatre ans. A-t-il seulement pu lui écrire régulièrement et dans ce cas que lui a-t-il raconté de sa vie en Russie? Je ne peux imaginer – peut-être à tort – que la douleur de ces retrouvailles.

 

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Les enfants d'Annie Ernaux

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L’énergie des tarots

Licenciée en psychologie clinique, je pratique… les tarots depuis plus de 20 ans. C’est pour moi un instrument de connaissance de la psyché et d’évolution intérieure, à la fois précis et rapide. Car je pense que nos vies, en dehors des événements qui nous dépassent et auxquels nous ne pouvons rien, sont le fruit de nos choix et des décisions que nous prenons – sans comprendre, parfois, pourquoi nous choisissons une voie plutôt qu’une autre.

Nous allons là où nous poussent nos valeurs, notre morale et aussi, bien sûr, ce que nous pensons être notre intérêt. Mais notre inconscient, nos habitudes, y compris les mauvaises, nous inspirent aussi, et nous l’ignorons. Nous avançons sur des chemins que nous pensons avoir choisis et qui ne sont parfois que la répétition de chemins déjà connus, ceux éventuellement de la souffrance ou de l’illusion, si tel fut notre apprentissage de la vie. Au moins ce sont des routes sans surprise, c’est toute l’ambiguïté de nos démarches inconscientes…

Ce que je vois à ma grande surprise s’exprimer dans les tarots, parfois avec une clarté aussi aveuglante que déroutante, ce sont les désirs et les virtualités des êtres. Je ne comprends toujours pas comment ces cartes si simples peuvent, dans leurs rapports entre elles, apporter un éclairage aussi précis sur les êtres et les situations. Ce qui m’apparaît, lors d’un tirage, ce sont les forces et les freins qui aident ou qui entravent. C’est dire combien, pour moi, la notion de destin ou de déterminisme entre faiblement en compte.

Souvent aussi, c’est comme si, face à une question, s’en révélait une autre, la vraie, celle qu’on ne veut (ou ne peut ou ne sait) pas poser et qui est pourtant au cœur de la problématique.

Une telle pratique ne peut se faire qu’humblement. Elle ne saurait représenter qu’un petit coup de pouce et un premier pas vers une nouvelle façon de voir les choses et surtout de se voir soi. Les fragilités et les forces, qui pourtant nous aideraient si nous en prenions vraiment conscience, si nous les acceptions, se révèlent. Et si l’on comptait avec, si on en faisait quelque chose de dynamique? Dès lors, cela peut être le début d’un autre travail : intérieur, psychologique ou d’interrogation sur son orientation professionnelle, sur sa façon d’envisager les relations humaines, sur ce qui nous a été transmis ou ce que nous transmettons…

Face aux tarots, une situation, un problème, une décision à prendre sont analysés de l’extérieur. Quelque chose passe entre la personne qui consulte et les lames du tarot, d’aucuns parlent d’énergie. Je n’ai pas de mots pour cela, mais je pense que les tirages que l’on fait, ce qui s’y lit selon la tradition permettent de tirer parti de la situation exposée. C’est comme si le hasard n’intervenait pas dans le choix spontané et aveugle d’une carte par celui qui consulte. Si mystérieux que cela puisse me sembler à moi aussi, c’est comme si quelque chose voulait se « dire » dans un tirage. Non seulement se dire mais se répéter – inlassablement. Tirage après tirage, les lames si belles et symboliquement si riches donnent une réponse, à la fois précise et ouverte, sur l’orientation à choisir, sur les pièges à éviter.

Dès lors, l’appréhension du problème peut se modifier légèrement, apportant une sérénité jusqu’alors inconnue, à tout le moins un soulagement. Comme  une épure fragile de l’équilibre parfait et de l’accomplissement promis par le dernier des arcanes du tarot, le Monde…

 

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Crise d’adolescence ou crise de la pré-sénescence?

Les enfants entrent en crise à l’adolescence. Voilà qui est admis. Cela commence de plus en plus tôt (8 ans?), finit de plus en plus tard (30 ans? Oui, ça se voit, s’ils n’ont pas fondé de famille ni trouvé de travail). Un calvaire pour les parents.

C’est une nouveauté sur le plan de l’histoire humaine. Connaît-on beaucoup de romans du dix-neuvième siècle ou du début du vingtième qui traitent du sujet ? Sans parler, bien sûr, de temps plus anciens où l’on voyait les enfants se sacrifier pour leurs parents, leur honneur bafoué ou autre… Le Cid de Corneille ou la Bérénice de Racine sont plus exotiques dans le don de leur amour ou de leur vie pour leur père que la plus secrète des peuplades amérindiennes actuelles.

Mais ne remontons surtout pas si loin. Les grands-parents de nos parents, dès qu’ils n’étaient plus de tout jeunes enfants, aidaient aux champs ou à la ferme, entraient à l’usine ou descendaient à la mine. De caprices ou de mauvaise humeur, il n’était alors pas question.  Ils représentaient très vite des bras ou une paie en plus. Nous retrouvons le phénomène sous d’autres cieux et il nous indigne légitimement.

Connaissez-vous le Potlatch?

Aujourd’hui et dans notre monde occidentalisé, nous comblons les enfants de cadeaux. Les petits enfants et les grands, voire les déjà mûrs! L’anthropologue Marcel Mauss a montré dans l’ « Essai sur le don » (1924) que le lien social est recréé en permanence autour de la triple obligation du donner-recevoir-rendre. Mais chez les Indiens de la côte Pacifique en Amérique du Nord, le Potlatch ou don excessif est aussi une façon d’humilier un rival dans un conflit : on donne tant et de si belles choses que l’autre ne peut rendre la pareille, est incapable de « revanchieren », comme disent les Allemands. Ce mode d’échange suscite un sentiment d’humiliation : on ne sera jamais à la hauteur.  « Le don exprime toujours une supériorité du donateur sur le donataire. Il façonne la dette et produit de la dépendance », écrit Marcel Mauss (Dupuy 2008, p. 75).

Nos enfants, dont l’indépendance économique se fait toujours plus tardive, ne sont-ils pas prisonniers de ce processus? Dans les familles de nos ancêtres, un jeune homme s’illustrait souvent, et d’une façon absolument naturelle, en aidant ses vieux parents pauvres, qu’il entretenait jusqu’à la fin de leurs jours. Le respect présidait aux relations filiales – si le père Goriot est traité avec tant de mépris et de froideur par ses filles, c’est avant tout parce qu’il se ruine pour elles, vivant misérablement dans sa pension de famille pour qu’elles puissent s’offrir les magnifiques tenues et la vie luxueuse qu’elles jugent indispensables à leur statut. Nombreux sont aujourd’hui les cas de parents travaillant dur pour subvenir aux besoins d’enfants adultes que leurs revenus insuffisants ou leur absence de revenus privent d’un confort jugé indispensable. Le chômage et les conditions économiques en sont la cause, mais la nature des relations humaines n’évolue pas à la même vitesse que le marché du travail et la toujours présente violence faite au donataire ne peut disparaître d’un coup de baguette magique.

Et l’amour entre parents et enfants, mais qu’en fais-je donc? Il existe, à condition d’être induit par la culture, il n’est sans doute pas si naturel que cela. L’idée d’une égalité quasi politique entre enfants et parents, que des théories psychanalytiques mal digérées ont pu répandre dans le public parental, n’implique pas le respect avant tout, et comme les parents doivent parfois tout de même sévir… L’idée d’un traitement injuste, a minima, se fait jour :  et pourquoi aimerait-on de « mauvais » parents?

La crise d’adolescence pourra se prolonger fort longtemps… jusque cesse la dépendance. Mais qui le souhaite vraiment?

Homard et vieux crabe

Un autre point m’apparaît, qu’on voit aussi surgir pour « expliquer » la crise d’adolescence.

Le corps se transforme, nous dit-on. Françoise Dolto parle du « complexe du homard », lequel a bien du mal à muer et se sent si fragile avec sa toute nouvelle et tendre carapace. Sa vulnérabilité le rend agressif ou replié sur lui-même. On ne saurait aller contre une si belle et juste image.

Mais au même moment souvent, et en miroir, les parents, eux aussi, changent, plus ou moins insensiblement, d’apparence. Les jolies mamans de tout jeunes enfants, auréolées et vivifiées par leur fraîche maternité, gagnent, les petits trésors devenus adolescents, quelques rides et bourrelets, des cheveux blancs. Elles ont parfois comme une petite gêne à avancer en âge. Peut-être ont-elles négligé leur carrière, abandonné toute ambition sociale ou intellectuelle, cela avait si peu d’importance à côté du grand bonheur, de la véritable caresse pour leur ego que représente de nos jours la maternité…  Peut-être n’ont-elles renoncé à rien du tout et entrepris de réussir une belle carrière ou de réaliser une noble ambition, sociale, humanitaire. Mais, tout de même, sans parler des regards admiratifs (désormais plus rares) qui suivent la silhouette d’une jeune femme, executive woman ou non, elles sont parfois confrontées à d’étranges rivalités:celles de femmes aussi diplômées, des battantes, elles aussi, à peine trentenaires et si talentueuses…

Les pères impavides qui jetaient en tout bien tout honneur des regards conquérants sur la gent féminine ou sur le monde, selon leur capacité d’action sur le réel, et qui n’accrochent plus de regard en retour, ils ne se sentent pas mal dans leur peau? Tous ceux qui se voyaient « grimper » professionnellement ou  artistiquement et qui stagnent, ils n’ont pas comme une sourde colère en eux? Bien sûr, restent ceux que leurs « obligations professionnelles » bloquent au bureau jusqu’à des heures indues. Ceux-là passent à côté des crises des enfants, ou ne les subissent que par contrecoup.

L’avenir ne semble pas tellement plus encourageant pour le futur vieillard que pour le futur jeune homme. Quand l’enfant atteint l’âge de l’adolescence, le couple parental, s’il n’y a pris garde, a eu le temps d’user sa relation, le désir n’y préside plus ou plus de la même façon.  S’il est séparé, le beau-parent n’accapare-t-il pas, au moins un peu, l’amour du parent? Et si c’était ressenti comme injuste? Voir la détestation immédiate de Baudelaire pour cet intrus, le général Aupick, qui lui vole l’amour de sa mère…

Quant au parent resté seul, son sort risque d’être peu enviable face à son enfant grandissant. Comment croire qu’on va être aimé un jour si son père, sa mère ne le sont pas? L’aîné offre alors le tableau si effrayant pour l’adolescent de la solitude, de la non-appartenance à un groupe intime, à une famille. Image terrifiante pour un être en devenir…

Et si nos adolescents étaient de vrais petits saints?

J’ai vu dans mon entourage de terribles orages émotionnels survenir du fait d’adolescents déscolarisés, suicidaires, qui se détruisaient avec une assiduité remarquable. Les parents sont accablés, soudain de nouveau proches, serrés l’un contre l’autre comme ils n’avaient pas été depuis longtemps. Le jeune guérit, car tout finit par passer dans la plupart des cas, et… le couple se sépare. Et reconnaît, s’il est honnête, que cela allait mal, très mal et depuis bien longtemps.

Je soupçonne parfois nos enfants d’avoir un tel amour et un tel sens du sacrifice qu’ils prennent sur eux la souffrance de leur père, de leur mère ou des deux, et qu’ils se font offrande au dieu du malheur qui exige qu’éclatent les conflits, que coule le sang, qu’explosent les apparences, que la vérité perce enfin, enfin.

Mais ce sont eux qui seront enfermés dans les hôpitaux psychiatriques, interrogés, ramenés de force à la raison: comme ils résistent, comme ils s’efforcent de faire entendre cette vérité que les adultes enferment, cadenassent, refusent:le mal-être adulte, la confrontation à la finitude, la fin des illusions.

La petite enfance est une drogue dure pour les parents. Un baume pour l’amour-propre, l’assurance qu’on est une vraie femme, un vrai homme, et aussi un délice pour les yeux, une pluie d’amour -comme on n’en connaît qu’avec les animaux, toujours si heureux de nous retrouver, chiens, chats courant vers nous lorsque nous ouvrons la porte, fût-ce dix fois dans la journée. Les bébés aussi et les tout jeunes enfants sourient de toutes leurs gencives roses ou de leurs perles inégales dès qu’ils nous retrouvent, et ils se jettent dans nos bras, dans un ralenti que l’on ne peut oublier. Nous, parents mûrs qui nous acheminons sereinement ou dans le désespoir vers le vieillissement et la mort, il faut nous consoler, comme on peut, de cette perte-là. Et s’ils nous y aidaient, ces toujours-aimants, ces précieux gardiens de nos vies, en devenant si détestables?

 

Photo de Chris Killip

 

 

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Augustine, d’Alice Winocour

 

 

 

 

 

 

 

 

             Une leçon de Charcot à La Salpêtrière, d’André Brouillet

J’aurais tellement voulu aimer ce film, à la démarche si généreuse et solidaire envers les femmes… Il est hélas trop long, assez ennuyeux et surtout pas très bien documenté.

La première demi-heure est très réussie, on y voit Augustine dans sa tâche de servante dans une grande maison bourgeoise. Elle contemple, fascinée et horrifiée, des araignées de mer ébouillantées dans une casserole et les vains efforts de l’une d’elles pour échapper à une mort effroyable. La crise menace, la paralysie gagne les mains d’Augustine, les articulations. Les images sont fortes, sobres. Les convulsions arrivent, scandaleuses dans leur expression et leur violence : le bel arrangement de la table valse, Augustine arrache en tombant la nappe, l’argenterie est jetée à terre. Elle se tord, ahane, sous les regards sidérés des convives, la maîtresse de maison finit par verser sur elle le contenu d’un broc d’eau, dans un mouvement mêlé de mépris et d’indignation.

On l’emmène à La Salpêtrière, où officie le professeur Charcot, le grand spécialiste des maladies nerveuses et donc de l’hystérie. La reconstitution se veut fidèle, mais elle est caricaturale. Certes, le respect pour les malades n’était pas la caractéristique de ces messieurs, et les fameuses « leçons du mardi » devinrent rapidement des événements spectaculaires et mondains auxquels assistait le tout-Paris. Augustine est fascinée par le personnage et ses séances d’hypnose.

Le film imagine une attirance réciproque, et pourquoi pas? Mais il y a beaucoup de dialogues indigents au cours de ces scènes si prégnantes, le trouble ne gagne ni le spectateur ni la mise en scène, qui demeure froide, le point de vue médical et aristocratique.

Or Charcot fut un grand théoricien et le film ne fait vraiment pas honneur au maître adulé de Freud, dont on se demande bien ce que celui-ci aurait eu à faire dans cette galère… ou plutôt ce cirque.

La grande nouveauté de Charcot fut de se mettre à l’écoute de ses malades, hommes comme femmes. Il n’a cessé de démontrer que l’hystérie n’était pas le domaine réservé des femmes, mais se voyait tout autant chez les hommes. Il a travaillé d’abondance sur Pinaud, un maçon, et Porczenska, un cocher de fiacre, tous deux atteints de paralysie hystérique. Il ne s’intéressera qu’ultérieurement aux femmes…Il ne se contentait pas de « monter » des spectacles de femmes hypnotisées se livrant au « grand arc hystérique », il se faisait longuement raconter par les malades leur histoire – parce qu’il croyait (déjà!) à un traumatisme initial.

Dans le tome III des œuvres complètes de Charcot, que Freud a partiellement traduit en allemand à son retour à Vienne, dans la 21e leçon, Charcot mentionne l’ouvrage de Russell Reynolds : Remarks on Paralysis and Other Disorders of Motion and Sensation Dependant on Idea. Il en tire la remarque si lumineuse, inattendue, fertile pour l’esprit avide de science et sans préjugés de Freud:

« On sait fort bien sans doute que, dans certaines circonstances, une paralysie pourra être produite par une idée et aussi qu’une idée contraire pourra la faire disparaître ; mais entre ces deux faits terminaux, combien de chaînons intermédiaires restent dans l’ombre…»

Bon. passons, cela pourrait devenir de plus en plus « technique » sur le plan psychanalytique… En tout cas, cela démontre la géniale intuition de Charcot qu’existaient dans l’esprit humain des forces souterraines et actives, idée que Freud développera dans ses études sur l’inconscient.

Charcot intime maintenant : pourquoi avoir donné à sa demeure un aspect si gothique, légèrement effrayant, en tout cas peu conforme à la réalité d’un intérieur bourgeois de cette fin du 19e siècle?Juste un détail : c’est la femme de Mozart qui s’appelait Constance, celle de Charcot s’appelait… Augustine! Pourquoi avoir modifié une réalité si simple et riche de poésie? Augustine n’était-il pas déjà un prénom troublant pour Charcot?

Charcot eut deux enfants, Jeanne et Jean-Baptiste, qui ne fut sûrement pas élevé dans cette ambiance à la Nosferatu, puisqu’il voyagea dans le monde entier avec son père et devint l’explorateur que l’on sait des régions antarctiques et du Groenland.

D’accord, Alice Winocour ne voulait pas faire une reconstitution historique ni un traité d’histoire médicale de l’hystérie.  Le problème est que l’histoire d’amour ne s’incarne jamais, surtout pas dans la scène de possession érotique entre Charcot et sa malade, dont la tiédeur est plus que stupéfiante.  Est-ce cette brève et peu satisfaisante étreinte qui a « soigné » Augustine? A la fin du film, elle s’échappe de l’hôpital-prison, et sa mine conquérante nous la fait imaginer courant vers de nouveaux et riches horizons…

Petit détail amusant: Serge Michel, rédacteur en chef du Monde, et Rémy Ourdan, un journaliste du même quotidien, jouent les figurants à un repas de Mme Charcot. Indépendamment de cela, toute la presse a adoré le film. Il  n’empêche, les spectateurs le boudent et les psychiatres rigolent: un peu plus de fièvre et de folie, que diable, et on y était!

 

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Les hirondelles et la boulangère

Je me suis réveillée d’une courte sieste avec un étrange sentiment de sécurité et de paix. J’étais une petite fille et maman était là dans la maison à vaquer comme vaquent les mamans. A préparer le repas ou à étendre le linge. Ma petite soeur si douce était là aussi, tranquillement occupée dans sa chambre.

De plus en plus souvent, je me réveille avec ce genre de sensation. Des décennies après, je revis un sentiment très ancien, oublié: la sécurité, la protection apportée par une mère puissante et bienveillante. La vie trépidante est passée, déjà la retraite approche, et voici que je redeviens une toute petite fille.  De vieilles personnes m’avaient décrit cela, et j’y suis déjà wow po.

Ma benjamine, que j’ai eue si tard, vit avec moi et je me sens, il faut croire, plus soeur que mère avec elle, ce qui ne manque pas de me surprendre. Car dans les faits, je me vis comme sa grand-mère, ne serait-ce que parce que l’âge m’a rendue tellement plus calme et qu’il m’est impossible désormais de la gronder, de crier et de fulminer comme j’ai pu le faire pour ses aînés. Elle m’attendrit comme les petits-enfants émeuvent leurs grands-parents.

Peut-être que le grand âge, que je n’ai pas encore, est la porte rouverte sur l’enfance. Le temps n’y a pas le même goût, il passe lentement : admirer les hirondelles qui strient le ciel si bleu en tous sens, jetant leurs cris de joie communicative occupe longtemps le regard, c’est affaire importante, alors qu’il a fallu tant s’activer, sans jamais avoir fini, pendant tant d’années.

Je revois les croisillons de mon petit lit, et le linoléum vert de la chambre que nous occupions tous, mes parents, mon frère et moi. Je me réveillais seule, puisque mon père était parti au travail, mon frère à l’école et que maman était occupée dans la cuisine. C’était un tout petit appartement, mais nous y étions bien. En plus de la cuisine où nous vivions et de la chambre où nous dormions, il y avait une petite salle de bains, sans douche ni baignoire, avec juste un lavabo. J’y revois ma mère à genoux, le soir, les paires de chaussures étalées devant elle, les cirant, les brossant les unes après les autres. Ses boucles brunes s’agitent en cadence tandis qu’elle fait reluire le cuir énergiquement. A la fin, on les dirait toutes fraîchement achetées. Je l’imagine chantonnant doucement dans la maison silencieuse, mais je ne suis pas sûre…

Le matin à mon réveil, j’aimais écouter monter le bruit de la rue, les talons des femmes, les voix et une rumeur lointaine, le souffle de la grande ville.  Cette nappe de sons légère que j’entends encore était traversée au printemps par le cri des hirondelles dans l’éclat triomphant du matin, quand maman ouvrait les rideaux et la fenêtre. De loin en loin éclataient les stridences du ferrailleur à côté de l’immeuble.

Il me faut écrire tout cela puisque tous sont morts, père, mère, frère et que la rue elle-même, rue Jacques-Baudry (on disait juste « rue Baudry » à la maison) n’existe plus. Elle a disparu avec la construction du périphérique. La « zone » aussi, comme disaient mes parents, ce no man’s land où stationnaient les caravanes des Gitans, vaste terrain herbu abandonné, si mystérieux, qui s’étendait entre la capitale et sa banlieue. Maman m’y emmenait l’après-midi, elle tricotait et je jouais dans l’herbe, parmi les fleurs de trèfle. Un jour, j’ai été piquée par une abeille au talon, plus que de la douleur, je me souviens de l’affolement de maman.

Lorsque nous sortions, Hortense, la concierge si vieille, si chétive qu’il lui fallait monter sur un petit banc pour regarder par la fenêtre, nous saluait de son sourire édenté. Je revois son visage plissé quand elle se penchait vers moi, admirant mes « jolies bouclettes », et son très maigre chignon gris tiré sur le sommet de sa petite tête. J’entends son petit chien jappant, l’odeur de moisi de la loge me saisit.

Je sors faire les courses avec maman. Elle me tient par la main, nous montons toutes les deux les marches de la boulangerie, la clochette tinte. Bonjour, Mme … Mme comment déjà? Son nom sent la viande grasse des jours de fête, mais aussi le pain chaud qui sort du four, et la brioche dorée, et les éclairs luisants de sucre glacé. Son nom est grand et fort comme elle, il fait un peu peur. Un jour, elle a raconté qu’elle était « tombée dans les pommes », à la cave. Et  son nom est comme ça, oui, un grand corps replet qui surnage dans une étendue de pommes, dans la pénombre d’une cave faiblement éclairée par un soupirail à l’unique barreau horizontal. « Tombée dans les pommes à la cave », j’ai compris tard ce qui lui est vraiment arrivé ce jour-là, cet épisode que la boulangère racontait à ma mère avec une voix douloureuse, inquiète. « Sûr, vous travaillez tellement, vous vous levez si tôt… » Maman hoche la tête, si menue à côté d’elle. Mais comment s’appelait-elle donc ?

Je vois tout si nettement pourtant, la devanture en faux marbre gris, la vitrine où s’alignent les gâteaux sur la plaque métallique percée de trous. Et l’odeur qui s’échappe du soupirail au barreau horizontal, torsadé, l’odeur du pain qui donne faim.

Sur la vitre de la porte brille le nom en lettres majuscules dorées. Je ne sais pas lire alors. Il y a le mot « lardon » dans ce mot-là, ou quelque chose d’approchant. Si je ne le retrouve pas, dans les plis de mon cerveau que je voudrais étendre comme un linge froissé, si je ne le trouve pas… Personne ne pourra m’aider.

Mutisme de la mémoire et honte, comment  n’ai-je jamais parlé de ces choses si importantes, si cruciales, avec mes parents, eux qui m’emmenaient chaque jour, petite main dans la grande main chaude, à la boulangerie ? Il y a juste une rue à traverser, avec de gros clous alignés sur deux rangées, je saute de clou en clou, c’est dur, parce que maman me tient fermement. Je n’en ai pas parlé avec eux parce qu’il fallait que la vie soit passée sur moi, qu’elle ait aplati toutes ces épines et ces pierres qui nous blessent dans la lente montée vers…oui, vers la vieillesse et la mort. Il faut avancer, tracer la route et maintenant, maintenant seulement je peux prendre le temps de regarder en arrière.

Reprenons. « Lardon », non, ce n’est pas lardon. Une seule chose à faire. Remonter l’alphabet lettre à lettre pour retrouver le cours de la mémoire. A : non, rien ne résonne.  B : Bardon, non, ça ne va pas. C : silence. D : quelque chose frémit. Déjà. Cela commencerait donc par un D. Oui, oui, c’est ça. Pas Lardon, Dardon, Dardonville. Mme Dardonville.

Oui, c’est cela, la grosse Mme Dardonville avec qui maman échangeait chaque jour quelques mots, la voici, avec ses gros bras qui sortent du tablier gris, farinés comme ses pains. Et sa grosse poitrine, et son visage rond, rose et blanc. Le reste disparaît derrière le comptoir de bois recouvert d’une plaque de marbre rose, aux veines  plus sombres. Mme Dardonville, un  des anges de mon enfance, comment ai-je pu l’oublier si longtemps ?

Il y a aussi Mme Flamant, celle-là je me rappelle parfaitement son patronyme puisqu’elle ressemble à l’oiseau dont elle porte le nom. Elle aussi est rose et blanche avec un long nez pointu. Elle, elle est plutôt osseuse, sèche, comme les bâtons de Zan qu’elle présente sur son comptoir dans un bocal. Maman lui rapporte les bouteilles de lait vides et les pots de yaourt en verre. Mme Flamant me donne à chaque fois une tranche de saucisson à l’ail.

L’après-midi, nous allions au parc de Vanves. Il s’appelait alors le parc Falret, du nom du médecin « hygiéniste » qui y avait construit des pavillons pour ses aliénés. Aujourd’hui, il s’appelle le parc Frédéric-Pic, du nom du maire qui l’a, avec difficulté, racheté aux héritiers Falret avant la seconde guerre mondiale. La pluie nous surprenait parfois en chemin. Un jour, nous sommes entrées sous un porche où s’étaient déjà réfugiées d’autres personnes. Nous avons regardé la pluie tomber sur la chaussée grise. Un grand bonheur m’a envahie, serrée contre ma mère silencieuse, observant les ricochets de la pluie sur les pavés, les ruisseaux qui se formaient, dévalant la rue suivant la pente.

Il fallait aller chercher mon frère à l’école. C’en était fini de la paix. Il était turbulent, taquin, ou peut-être pas, en tout cas je n’étais heureuse que seule avec ma mère. Le soir tombait, mon père rentrait du travail, je ne peux l’imaginer que trempé de la pluie qu’il lui avait fallu affronter sur son scooter. Son grand imperméable mastic dégouline dans l’entrée. Il me prend dans ses bras, me soulève très haut, je ris de peur et de ravissement, il me frotte contre ses joues qui piquent, je sens son odeur d’homme. Il parle de la « portebrancion ». Ce mot-là appartient au mystérieux cortège des « fruit-de-vos-entrailles-est-béni », « ticket-modérateur » et autres mots magiques, incompréhensibles, et qui, surgis plus tard dans ma mémoire, m’évoqueront mon père et ma mère plus sûrement qu’aucune photo, puisqu’en ces mots-là ne résonnent que leurs seules voix, dépourvus qu’ils étaient de toute signification. Ce sont, à tout jamais, les mots des parents, vides de sens, lourds d’amour et de promesses d’avenir.

Avant de passer à table, mon père se lave les mains. L’odeur  du savon de Marseille se mêle à celle de la soupe qui mijote. Il est temps pour mon frère et moi de cesser nos jeux et de venir dîner.

Un soir, après le repas, mon père ne nous a pas envoyés nous coucher tout de suite. Il a voulu parler devant nous avec ma mère. Il n’a pas attendu que nous « dormions » pour chuchoter longuement avec elle comme à l’accoutumée. Il a parlé d’un ton plutôt gai. Je ne sais pas ce qu’ils se sont dit exactement. Je me souviens seulement combien nous étions heureux, mon frère et moi, d’être autorisés à rester à table avec eux et comme nous avons été surpris par la tournure prise par les événements. Ma mère a réagi vivement aux paroles de mon père, elle lui a fait, je crois, de violents reproches. Soudain, mon père s’est mis à pleurer. Il a enlevé ses lunettes cerclées de métal doré et il a pleuré. Après un moment de stupeur, ma mère m’a demandé d’aller le consoler, moi son « rayon de soleil », sa fille unique – puisque mon frère était né d’une précédente union de maman. Je me suis blottie contre lui, contre mon père si fort et qui pleurait. J’ai caché ma tête dans son cou. Je ne sais plus si ce sont mes larmes ou les siennes qui ruisselaient sur mes joues.

Aujourd’hui, je pense que ma mère a senti sa vie basculer à ce moment-là. Elle s’est débattue en vain, telle une noyée attirant au fond ceux qui essayaient de la sauver. Et  elle a peu à peu sombré.

Mon père avait fini par trouver, en pleine crise du logement, un appartement en HLM dans ce qui nous apparaissait comme une lointaine banlieue, à Vitry-sur-Seine. Nous n’y connaissions personne, étions coupés des parents de ma mère, seule famille que nous fréquentions, et de tout ce petit milieu chaleureux que mes parents s’étaient construit à Vanves. Sur ma mère, qui ne travaillait pas, tomba la solitude absolue de ce qu’elle vécut comme un exil.

Quelques jours après ce soir-là, nous sommes partis un matin dans la grisaille humide pour une étrange expédition. Nous avons pris beaucoup d’autobus, sommes descendus à l’arrêt indiqué à Vitry. Il n’y avait pas de trottoir. Les fines chaussures de cuir de ma mère s’enfonçaient dans la boue. Au loin se dressaient des barres d’immeubles, immenses, toutes semblables. Nous sommes restés pétrifiés.Nous n’avons pas dit un mot et sommes montés jusqu’à l’immeuble 2, escalier C, qui serait notre immeuble désormais. L’appartement 88, au neuvième étage, sentait la peinture fraîche, il m’a semblé très vaste avec ses deux chambres et sa salle à manger. Mon père et ma mère parcouraient les pièces d’un air lugubre. Personne ne pouvait regarder par la fenêtre, le vide nous happait. Nous sommes restés peu, nous avons fui. Longtemps, nous avons attendu l’autobus dans la même boue jaune de l’arrivée. Ma mère a dit : « C’est un cauchemar. »

Il m’a fallu des années et la mort de ma mère, deux ans après mon propre déménagement en banlieue, à Malakoff, pour me rappeler qu’elle chantait souvent lorsque j’étais toute petite – avant le déménagement. Elle chantait en faisant le ménage, un foulard noué sur ses cheveux pour les protéger de la poussière. Elle chantait en descendant l’escalier, sa main serrant la mienne, pour aller faire les courses. A Vanves, je veux dire.

Depuis que maman est morte, seules des images très douces d’elle me reviennent en mémoire. Une alchimie inattendue a transformé celle que je décrivais autrefois comme redoutable à maints égards, parfois violente, en une personne douce, effacée, profondément aimante. Sa mort, pénible, solitaire, m’a plongée dans un abîme de chagrin et de culpabilité, dont seule la naissance, tardive, de ma deuxième fille, troisième de la fratrie, a pu me tirer. A celle-ci j’ai donné entre autres prénoms celui de ma mère, c’est une idée qui ne me serait jamais venue pour mes autres enfants. Je crois que je me comporte avec cette fillette-là comme je revois ma mère se comporter avec moi quand elle était douce et tranquille. Je dois maintenant faire un effort pour me la rappeler telle que j’ai pu la décrire à mes amis ou à mon thérapeute, il y a si longtemps de cela.

Le temps a effacé les années de larmes et de rage, de lutte à mort contre la dépression. Il me reste l’image d’une femme jeune, le plumeau à la main, qui chantonne doucement des airs d’Edith Piaf, se tourne vers moi dans un sourire et reprend son ménage.

 

 

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Douleur

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Tu as bercé ta douleur toute la nuit.

Au matin, elle ne s’était pas endormie. Elle était là, la fatigue ne l’avait pas émoussée et sur elle les heures n’étaient pas passées. Alors tu lui as montré le ciel rose de l’aube et tu lui as dit : la ville est si belle, viens, allons nous promener.

Dans le métro, elle n’a pas voulu regarder la petite fille noire aux grands yeux intrigués. Tu lui as montré les petits souliers vernis avec leur minuscule noeud de satin crème. Elle n’a pas voulu les admirer avec toi. Les petits doigts sombres et la peau rose, si fine, des paumes : elle ne voulait pas les voir. Ce n’était pas la peine de lui parler, les mots glissaient sur elle, comme la pluie sur les vitres du métro. Elle ne voulait voir que ça : la pluie qui glissait sur les vitres, les ruisseaux qui coulaient verticalement entre elle et la ville, elle ne voulait pas parler.

Tu as pensé : ça ne fait rien, je vais l’emmener au cinéma, ce sera plus gai que ce paysage noyé, le cinéma, ça la consolera, peut-être même que ça l’endormira. Le cinéma, ça la changera, elle aime tellement ça.

Mais le film, tu n’es pas sûre qu’elle l’ait seulement regardé. Quand l’écran s’éclairait, tu voyais bien qu’elle fixait un point invisible. Elle était immobile et, à la fin, elle n’a pas dit un mot. Alors tu l’as promenée à travers les rues de la ville qu’elle aime tant, tu lui as montré les lumières et les couleurs, tu lui as fait respirer les parfums, tu l’as caressée, tu l’as cajolée, tu l’as prise dans tes bras et tu l’as même chatouillée comme tu faisais avec tes petits quand ils étaient tristes. Mais elle n’a pas souri et elle a continué à te suivre docilement, partout où tu l’as emmenée elle t’a suivie docilement, sans rébellion, sans protester.

Quand le crépuscule hâtif d’hiver est tombé, vous êtes revenues toutes les deux à la maison. Ses yeux étaient cernés de grandes auréoles bistre, tu lui as préparé le goûter qu’elle aime. Elle n’a pas voulu le manger, elle regardait le pain blond, sa main s’est approchée. Tu as repris courage, mais sa main est retombée. Sur le bois sombre, sa main est retombée. Elle s’est plongée dans la contemplation des veines du vieux chêne patiné. Elle n’a pas pu prendre le pain beurré. Elle n’a pas pu manger.

Alors, pour la deuxième nuit, tu l’as bercée, tu lui as chanté des comptines, de vieilles comptines dont tu ne savais plus toutes les paroles. Celles qui t’échappaient, tu les inventais et tu la berçais au rythme de tes inventions. Mais elle ne s’est pas endormie, elle ouvrait les yeux tout grands sur le plafond vide et elle ne disait pas un mot.

Tu as  enfin compris qu’elle ne dormirait pas, ni ne mangerait, ni ne se réjouirait de la beauté des tableaux que tu lui montrerais, ni n’entendrait les doux accents de Sonny Rollins. Ni Coltrane ni personne ne feraient bouger ses hanches, ni ses pieds, ni rien en elle. Tes baisers ne lui ont pas redonné de couleurs, pâle et immobile elle attendait.

Puisqu’il n’y avait  vraiment rien d’autre à faire, tu as décidé d’attendre avec elle. Tu t’es installée à ses côtés, tu n’as plus lutté, tu lui as pris la main. Avec elle, tu as attendu dans l’obscurité et le silence. Tu savais qu’il faudrait des jours et des nuits. Tu avais l’habitude, le temps ferait son office, nuit après nuit, il convoquerait la tendresse à son chevet, et un matin, à l’aube, la douleur serait douce, elle aurait retrouvé son courage, elle maquillerait ses joues pâles, cacherait ses cernes, rougirait ses lèvres. C’était juste une question d’heures, de jours, peut-être de mois, ce n’est pas toi qui choisissais. Tu lui faisais confiance.

Photo : Edouard Boubat, Untitled, 1948

 

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