Retour au pays – I

Camille Pissarro – Route d’Osny à Pontoise

I

J’ai été, jusque-là, un homme sans histoire. Peut-être parce que je suis né dans un
village isolé, au milieu de rien. Car c’est ça, Saint-Fourneau, un trou perdu. Y
revenir m’a toujours paru compliqué. Il faut dire que ma mère, elle, y vit encore.

Ce début est emprunté au beau livre de Vincent Almendros, Faire mouche. Il est riche de suites possibles, je trouve. Il lance merveilleusement le récit. Le bref roman est très réussi (Editions de Minuit).


En descendant du car, la violence de la lumière d’août me brûle les yeux. Je mets
mes lunettes de soleil et commence à suivre le raidillon qui mène au bourg.
Les cailloux entrent dans mes sandales et leurs aspérités déchirent mes pieds
blancs et vulnérables de citadin.
Je respire avec délice l’odeur d’herbes, peut-être de menthe, de thym et de laurier
mêlés, de serpolet, que sais-je? En dehors du thym et de la menthe, je serais bien
incapable de reconnaître quoi que ce soit.
La falaise à ma gauche m’offre un appui pour me reposer, un peu plus loin un banc a
été grossièrement creusé dans le rocher, mais je ne m’y assois pas, j’ai trente-six
ans, que diable!, je peux grimper un peu sans être épuisé. Je me sens fort et vivant.


Arrivé sur le plateau, les premières maisons me regardent et je les reconnais.
D’abord, la maison des Mauvin, qui vendaient sur les marchés les plus beaux et les
plus goûteux légumes du monde. On appelait leur fils aîné “Mauvais”, il avait
d’ailleurs été mon tortionnaire durant toute ma scolarité en primaire. Plus loin, trois
petites maisons, chacune isolée sur sa parcelle, avec quelques fleurs, une
balancelle, un portique, une piscine en plastique à fleurs pour les enfants.
Je poursuis ma route maintenant un peu angoissé, mal à l’aise, je ne sais trop
pourquoi. Je ne vois personne, et d’ailleurs me saluerait-on? Je n’appartiens plus à
ce monde.


Au loin se profile la ligne austère des toits de la ferme fortifiée des Platelles. Le
visage de Mariette me revient en mémoire avec une instantanéité et une précision
qui me sidèrent. Mariette, potelée et rose, aux grands yeux clairs d’animal confiant.
Mariette, plus âgée et plus dégourdie, qui m’a fait perdre mon encombrante virginité
comme on rend service à un ami et que j’ai oubliée après un été plein de fougue et
de cachettes dans les bois, de bains dans la Louvière et de folies sous la tente.
J’avais obtenu de mes parents qu’ils admettent que je campe dans le jardin, j’avais
prétendu avoir trop chaud dans ma chambre située sous le grenier surchauffé,
j’avais besoin de l’air de la nuit…
Ont-ils été dupes? Mon père me regardait d’un air goguenard au petit déjeuner et
ma mère pinçait plus que jamais ses lèvres minces en essuyant nerveusement la
vaisselle. Ça m’était bien égal, quelle fête cet été avait été pour moi! A la rentrée,
j’étais reparti à la ville suivre mes études en fac.


Je passe devant les Platelles et je sens mon cœur telle une pierre dans ma poitrine.
L’enclos a été refait, tout un champ de cyclamens sauvages a poussé, du rose le plus doux au violet le plus sombre, à l’ombre des grands chênes. La bâtisse semble avoir été ravalée.
Je scrute en passant les divers bâtiments silencieux, rien, j’entends juste le
grincement de la balançoire du portique qu’un vent chaud agite.
Je continue mon chemin, je vais bientôt atteindre le hameau où je retrouverai la
maison crochue de ma mère. Mon frère Vincent y sera sûrement déjà, je l’espère, je
n’aimerais pas me retrouver face à face avec elle, nous n’avons jamais eu grand
chose à nous dire. Nos deux solitudes, de celles qu’on ne choisit pas, n’ont rien
arrangé. Il fallait la brusque décision prise par ma mère de vendre ses terres pour
m’obliger à revenir à Saint-Fourneau dans la touffeur de l’été.
Je sens mes cuisses frotter contre la toile rêche de mon pantalon. J’aurais dû mettre
un pantalon léger, de ceux qu’on porte dès le printemps. La sueur coule entre mes aisselles, imprègne ma chemise et la toile de mon léger sac à dos. A ma main droite, le sac de voyage se fait pesant. Je m’arrête pour souffler.


J’entends le vrombissement lointain d’une voiture derrière moi, le bourdonnement
se rapproche, la voiture me dépasse, une Peugeot cossue striée de boue sèche, qui
ralentit et s’arrête une centaine de mètres devant moi.
Une femme descend, un peu forte, jeune, blonde. Elle s’approche. Mariette… Mon
cœur a bondi, il cogne contre mes côtes presque douloureusement. Elle s’arrête à
quelques mètres de moi et je la rejoins à pas rapides.
“Matthieu, j’étais sûre que c’était toi!” Je vois bien qu’elle a pâli sous son hâle de grand
air. Nous nous faisons la bise et ses pommettes sont maintenant très rouges.
Nous échangeons des “Comment vas-tu?” faussement enjoués, moi c’est vite fait.
Prof en fac après de longues études, rien à dire de plus.
Elle, c’est plus long. Elle s’est mariée avec Bastien, un copain du village, et ils ont
trois enfants : Céline, 12 ans, Mia, 8 ans, et Grégoire, 6 ans. Tout le monde va bien.
Elle emploie un journalier en permanence à la ferme, deux au moment des récoltes.
C’est dur, mais ça va. C’est surtout le verger bio donné par les parents de Bastien qui leur permet de vivre décemment.


Le silence est retombé entre nous. Je la regarde mâchouiller une brindille ramassée
sur son corsage.
Elle lève son regard bleu vers moi: “Pourquoi tu m’as plus jamais donné de
nouvelles, après?…”
Je suis incroyablement moite, perdu, asphyxié.
“Je ne sais pas. Franchement, Mariette, je ne sais pas.”
Elle se tait, elle a baissé son regard vers le macadam, je vois la blondeur adorable
de ses longs cils qui balaient sa joue.
“ Bon. Je ne te propose pas de te ramener chez ta mère, ça ferait jaser dans le
village. Bonne continuation, alors.
– C’est ça. Bonne continuation à toi aussi, alors.”
On s’est refait la bise et elle a tourné les talons. Elle est remontée dans la Peugeot
et a tourné avant l’entrée du village, vers Montferrand, le hameau des parents de
Bastien.


Je reprends ma route, je me sens vide, las, écœuré. Cette histoire : l’avortement, la
maladie de Mariette, c’est incroyable, je l’avais sinon oubliée, en tout cas
délibérément ignorée. Comme si elle appartenait à quelqu’un d’autre. Et voilà qu’elle
est entrée dans ma chair comme une lame, fouaillant dans mon coeur et mes tripes.
Elle est entrée dans mon corps avant même d’envahir mon esprit. Elle n’en sortira
plus, je le sens, du moins pas sans laisser des plaies vives et des cicatrices.
Comme un mantra, je me répète inlassablement : “Pourvu que Vincent soit là quand
j’arriverai”…
Je me sens incapable d’affronter les questions sans chaleur de ma mère, tout en
buvant son jus de pommes et en mangeant son gâteau aux poires, spécialement
préparé pour nous – comme à chacun de nos retours.

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14 réponses à Retour au pays – I

  1. Anna Melloul dit :

    Bravo pour cette ambiance à la Annie Ernaux, France rurale, clivages sociaux, lâchetés ordinaires, qui n’en a pas dans son histoire ?
    J’aime beaucoup.

  2. Fabienne dit :

    Merci, Anna, je ne sais pas s’il y a tout ça, en tout cas, tes commentaires si enthousiastes sont réconfortants !
    J’étais dans la peau de cet homme et de cette jeune femme, quel dépaysement.
    Merci pour ta belle fidélité

  3. Patrick Cohen dit :

    Toujours cette même veine poétique, ce don indéniable de conteuse, qui nous transporte sans coup férir dans ce monde imaginaire si finement observé, si magistralement décrit. Un vrai régal. Vivement la suite.

  4. fabienne dit :

    Merci, mon cher Patrick, pour tant d’enthousiasme, j’en rougis ! Je ne me vois pas écrire une suite pour ce texte-là, mais c’est vrai que j’y songe pour d’autres, il faut juste que je m’accorde le temps pour…
    Merci encore pour tes encouragements si chaleureux, ils me font beaucoup de bien!

  5. Pierre dit :

    Texte plein de charme, belle atmosphère estivale et campagnarde. Et jolie chute !

  6. muriel dit :

    C’est bon, c’est délicieux, c’est subtilement parfumé à l’enfance et aux souvenirs, Patrick a raison, on a envie de continuer… Un petit bout par semaine ? Alleeeez [voix suppliante] !

  7. fabienne dit :

    Merci, Pierre, tu es trop indulgent. Tes chroniques si régulières, enlevées et passionnantes me font saliver. J’ai toujours tout envie de lire !

  8. Fabienne dit :

    Merci, Muriel ! Ah si j’avais ton talent… Mais je suis incapable de me tenir à un travail régulier. Je folâtre, c’est tout. Merci pour ta belle fidélité…

  9. Véronique dit :

    Bravo, Fabienne, pour ce récit qui, en quelques touches impressionnistes, nous transporte au cœur des souvenirs (et des émotions, ambivalentes) du narrateur. On est touché par cette évocation tout en délicatesse.

  10. fabienne dit :

    Merci, chère Véronique ! A bientôt la joie de se revoir, pour que tu m’expliques comment mettre des commentaires à tes articles sur Coup2théâtre. Je les aime tant, et ne puis le dire…

  11. Monica D dit :

    Début très inspirant, en effet, (cela me donne très envie de lire le livre), et qui t’a fort bien inspirée. Tu traduis bien la réticence du personnage à se retrouver dans cette situation : tout le blesse, la la lumière, les cailloux…
    On attend l’arrivée dans “la maison crochue” (belle trouvaille) de la mère et la confrontation des deux solitudes. Mais un habile pas de côté nous entraîne ailleurs. Une histoire d’amour gâchée, “avortée”, comme l’a peut-être été la relation avec la mère…

  12. Marion dit :

    Bravo, Fabienne, de te lancer régulièrement sur ces chemins de l’imaginaire, pour ces promenades pleines de finesse, vraiment joliment tournées et très évocatrices, avec en même temps leur poids d’ombre.
    A bientôt j’espère !

  13. Fabienne dit :

    Merci, Monica, de ton commentaire…inspirant et inspiré ! Il est vrai que j’ai pour une fois le désir vague de continuer cette petite histoire, oui, pourquoi pas avec les deux frères. Bon, pas sûr que je le fasse, je suis si velléitaire…

  14. Fabienne dit :

    Merci, Marion, pour ton commentaire si indulgent, en particulier en ce qui concerne la régularité… Je suis admirative des personnes qui parviennent à produire de beaux textes avec une régularité sans faille. Suivez mon regard ! Tes encouragements me vont droit au coeur, et moi aussi je te dis : “A très bientôt, Marion!”

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