Barbe bleue

19-10-2009 by fabienne

Elle avait épousé Barbe-Bleue. Il était étrange et attirant. Et puisque l’homme qu’elle aimait n’avait pas voulu d’elle, alors lui ou son frère, quelle importance…

Elle avait montré les trésors de son mari, sa nouvelle richesse, à ses envieuses amies. Elle avait vu leurs yeux briller devant les coffres débordant de pierreries, les armoires  aux planches ployant sous la soie, le vair et l’organza. La vaisselle d’or étincelait dans leurs mains blanches, les cristaux taillés lançaient des éclairs.

Elle avait pensé : je l’aimerai bientôt. Il s’agissait juste de se mettre joyeusement à table avec lui, et au lit, jour après jour. La barbe  noire, de nuit, n’était pas si inquiétante. Il suffisait de regarder ses yeux, parfois si angoissés. Son époux avait quelque chose des biches sauvages du parc, effarouchées au moindre bruit, humant frileusement les menaces de leur museau de velours.

Elle avait décidé d’ouvrir une à une les portes de son coeur, sans bruit, en douceur. Il ne se rendrait compte de rien. Elle l’apprivoiserait.

Les portes de son coeur, oui, mais cette porte-là, celle sans décoration aucune, au sobre bois de chêne brut, celle-là, elle savait qu’elle devait y renoncer. Par respect, sans chercher à comprendre. Il lui avait dit : « Là tu ne devras pas aller ». Ses yeux suppliaient. Sa bouche au dessin si ferme sous la barbe noire avait légèrement tremblé. « Tu n’iras pas, toi, mon âme et ma vie, tu n’iras pas, n’est-ce pas ? » Elle avait incliné la tête en signe d’assentiment. C’était son domaine et son secret.

Il était parti pour ses affaires, elle ne savait lesquelles au juste, et peu lui importait. L’essentiel était qu’il revînt vite.

Elle s’ennuyait seule à table et passait lentement à travers les pièces vides, écartant les lourdes tentures tendues d’une salle à l’autre.Elle n’avait pas envie de voir ses amies. Elle rêvait. A lui. A son silence, à son calme, à la façon qu’il avait de la regarder avant de lui prendre la main pour l’entraîner sur leur couche. Elle frissonnait.

Comme il tardait. Les mets prenaient dans sa bouche un goût fade, le chant exalté des oiseaux lui devenait insupportable, elle jalousait la nature luxuriante du coeur de l’été. Une sourde rancune montait en elle tandis que son désir de lui la tourmentait chaque jour un peu plus. Son absence la rendait si misérable, comment pouvait-il tarder ainsi ?

Elle se vengerait. Elle n’allait pas respecter son désir. Elle entrerait dans la chambre interdite. Ce serait sa façon de le punir de cette béance qu’il creusait en elle.

Effroi et désespoir.Elle avait tout perdu. Il s’était pris la tête dans les mains et avait poussé un long cri de bête. Puis le silence était retombé, il avait fermé toutes les issues. Et avait attendu la mort, enfermé, enfermé avec elle, sans un mot, sourd aux hurlements de détresse de sa soeur à elle, encourageant du haut de la tour sud les frères à galoper plus vite.

Elle n’avait pu empêcher qu’ils le tuent.

Fabienne Clairambault

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Maternité

by fabienne

Maternité

Froissé, le tendre visage rose, nez écrasé, yeux simiesques où seul l’iris s’aperçoit, le blanc viendra plus tard. Il paraît que qu’il ne grandit pas, ou très peu, c’est l’orbite qui s’élargit, la paupière qui s’étire, alors l’iris se nimbe de blanc et le regard s’humanise.

Mais là, c’est le petit d’homme, désarmé, délicieusement larvaire malgré ses mouvements de pattes arrière désordonnés, le petit que la mère voudrait lécher, elle le fait d’ailleurs, dès qu’elle est seule, elle le remet au sein, elle l’accroche à la mamelle, son petit, et le lèche, là, dans le fin duvet du crâne, derrière l’oreille, autour des pétales des narines, sous l’épluchure de crevette des ongles, elle le suçote, le petit, elle pense à lui quand il sera vieillard, quand elle sera morte et toute démantibulée dans la terre froide.

Alors son petit sera froissé, tout ridé, flasque et impuissant, mais personne ne sera là pour lécher son vieux visage, gris, maussade, et personne ne le mettra à son sein rond et ruisselant, aucune poitrine ne sera là pour être soulagée par son obstinée têtée et elle geint : ô mon petit, mon petit, et morte je serai et rien pour toi ne pourrai, mère sans vie, mère dans la terre froide qui emplira ma bouche.

F.C.

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Vision rouge

by fabienne

Dans le silence haletant rôdent de grands  loups  gris, efflanqués, solitaires. Une vraie meute jamais ne trouble les sous-bois. Que de longs fauves affolés, qui glissent, dos fuyants, entre les troncs noirs.

La forêt n’est  visible que le soir, on n’a jamais vu la couleur des feuillages. Dans les sombres ramures ne chante aucun oiseau.

Parfois une voiture attelée fait une apparition, tirée par des chevaux aux yeux fous, l’écume au mors. Les loups gris les suivent un moment, harcelants, affamés, puis renoncent.

Dangereuse est la forêt et oppressant le désir de la traverser. Le courage est  pain dur qu’on a envie de jeter au loin, de jeter aux loups qui guettent le voyageur égaré dans la phosphorescence de dizaines d’yeux.

Ils ont un peu peur, ils ne sont pas sûrs d’être les plus forts. Cette incertitude, le seul atout de l’errant.

Leurs pâles échines s’argentent sous la lune tandis qu’ils fuient. Une voix encourage, une voix accompagne. Elle sait le chemin, le chemin qui mène à la ville.

Immense est la forêt et pourtant elle s’étend au pied d’une cité d’ocre. Une cité aussi éclatante de lumière que la forêt est noire.

Ici les loups sont en cage, avec des yeux tristes et de grises babines qu’ils ne retroussent plus. Des petites filles en jupe plissée, aux chaussures à barrette, des petites filles d’il y a déjà longtemps les considèrent avec étonnement. Elles sont déçues et leur mine s’allonge.

La ville qui enserre la forêt est un anneau de lumière. Les hommes et les femmes y circulent avec élégance et y échangent de longs regards, dans le tourbillon d’allées et venues implacables.

Les mains des hommes attrapent au vol les mains des femmes. Les corps se trouvent sans un mot. De sobres édifices abritent icônes et  enluminures du Moyen Age, craquelées, brunies, mais aussi des chambres aux lits hauts et profonds. Des couples roulent en riant et en pleurant  dans des draps lessivés de soleil. Le vent se lève et les draps battent aux mains des amants, draps tendus au-dessus d’eux, horizontaux dans la bourrasque qui traverse les grandes pièces des palais.

Des rires d’enfants et des clapotis montent vers les fenêtres à meneaux. On entend une viole de gambe, ou John Coltrane. Ou de jolies chansons sucrées qui font bouger les hanches. Il fait chaud, même la bourrasque est  tiède et l’on s’habille juste pour être plus beau. La vie dans la ville est une soirée de volupté qui ne finit pas. Le doux jeu des regards s’y épanouit à l’infini.

Entre la ville et  la forêt coule une eau trouble. De piètres nageurs s’escriment à remonter le courant, tandis que des soldats d’autrefois, escopette à l’épaule, les visent posément et les abattent. Entre la ville et la forêt coule un fleuve barbare.

Fabienne Clairambault

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Summertime, d’Edward Hopper

01-03-2009 by fabienne

( « Hypothèse du tableau », selon l’expression de Claude Esteban dans « Soleil dans une pièce vide ». Histoire à partir du tableau « Summertime », d’Edward Hopper.)

La touffeur d’août se déverse sur elle, liquide tiède.

Un vent léger s’est levé qui fait danser la soie de sa robe. Elle attend au bas de l’immeuble où elle partage avec une amie un appartement exigu et lumineux. Elle attend la voiture toujours grise de poussière de Simon.

Elle est belle. Ses cheveux sont lavés, soigneusement brossés, elle sait comme ils brillent sous le soleil. Il aime les caresser rêveusement, faire glisser les longues mèches sur ses doigts. Elle a enfilé la robe qui la rend, à ce qu’il dit, troublante, une robe qu’elle a pourtant du mal à porter, même pour lui faire plaisir, une robe qui dévoile ses formes, la rondeur des épaules, des seins, des hanches. Le soleil rend la soie transparente, exhibe ses cuisses rondes. Elle sent la douceur du tissu sur sa peau, la caresse du vent sur ses jambes nues. Elle a maquillé ses lèvres ourlées. Elle se veut sereine et déterminée.

Simon. Un homme qui l’émeut, très grand, un peu enveloppé, légèrement cambré. Il regarde les femmes avec une douceur et une timidité qu’elle juge désarmantes. Ses longs cils donnent à son regard quelque chose qui n’appartient qu’aux gros animaux pacifiques, aux vaches, aux chevaux. L’eau de sa bouche était  fraîche quand il l’avait embrassée pour la première fois. Elle avait pensé : « l’homme de ma vie… » Une expression qu’elle avait jusqu’alors trouvée si  ridicule.

Elle l’attend pour qu’il l’emmène déjeuner au bord de leur rivière, dans ce restaurant de fritures qu’ils aiment tant, là où elle lui avait déclaré son amour. Il était resté sans voix. Il  semblait réellement abasourdi.

Aujourd’hui aussi, elle a quelque chose à lui dire. Peut-être attendra-t-elle en vain, cette fois encore. Il a oublié tant de rendez-vous, négligé tant de demandes, enterré tant de promesses. Aujourd’hui, s’il ne vient pas, elle marchera sur la route jusqu’au fleuve, elle sentira la peau fine de ses cuisses caressée par le vent et le creux de ses reins chauffé par le soleil d’août. Contempler seule le fleuve en ses méandres, quelle douceur ce sera.

Une des premières fois où il avait négligé de se rendre à l’un de leurs rendez-vous, elle était restée anéantie sur place deux ou trois heures, incrédule, hébétée. Pendant plusieurs jours, elle avait été incapable de réfléchir, une morte vivante qui essayait de marcher droit et de faire ce qui doit être fait. Chaque minute de chaque jour.

Il s’était excusé, elle avait pardonné. Elle ne connaissait pas le ressentiment envers lui.

Voilà qu’aujourd’hui, elle n’arrive pas à comprendre pourquoi elle ne l’aime plus. Mais elle est décidée à lui en faire l’aveu. Elle veut bien qu’il continue à la voir, à lui raconter interminablement ses péripéties amicales et professionnelles. Il n’aura plus besoin de se censurer pour lui parler de ses « copines », ce terme idiot qu’il emploie pour parler de ses maîtresses. Il pourra continuer à la désirer. S’il veut poursuivre leur étrange relation amoureuse, pourquoi pas ? Elle se prêtera à ses jeux parce qu’elle n’aime guère se refuser, une sorte d’éthique qui lui rend cruel le rejet de l’homme. Et puis elle aime tant faire l’amour avec lui.

Elle n’avait pas souhaité cela, cet amour avait illuminé les trois dernières années de sa vie. Grâce à lui, elle avait pu supporter la douleur de la mort de sa mère et l’épuisement des examens de fin d’études, et tous les soucis d’une vie d’étudiante peu fortunée. Elle n’avait pas souhaité la fin de cet amour. C’était venu sans douleur, comme un cadeau, avec l’incroyable générosité de ce soleil d’août qui brûle si délicieusement sa peau fragile de blonde.

F.Clairambault

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Plus tard

by fabienne

Plus tard ….

J’ai dit :   »Plus tard, lorsque nous habiterons ensemble… » Il a levé les yeux, légèrement froncé les sourcils. Il n’a rien répondu, il est devenu silencieux. J’ai senti le froid m’envahir. Retirer ça, cette chape de plomb tout à coup sur mes épaules. Il a levé les yeux, sévère ou implorant, je ne sais pas. Un loup solitaire, il trottine seul dans la neige des steppes, pas de compagnonnage possible avec lui, il l’a assez dit. Il ne le répétera pas, il ne l’a pas répété, son corps est devenu dur, je le sais. Il a retiré sa main de la mienne. Parole interdite, image taboue. J’ai brisé l’icône dans son cadre d’argent ciselé, il n’y a pas de réparation possible. L’amertume du café m’est remontée aux lèvres, j’ai caressé le bois si doux de la table, je n’ai pas cherché à reprendre ses doigts, ses longs doigts de pianiste, sa main d’homme dont je ne peux  perdre la caresse. J’aurais dû crier, couvrir le silence de mes promesses : je n’attenterai pas à ta solitude, je ne t’enchaînerai pas, mais je n’ai pas pu. Ça n’aurait servi à rien. Je suis partie dans la nuit, sous la pluie, et ce froid-là semblait doux. J’ai tout détruit, j’ai brisé l’harmonie, j’ai piétiné grossièrement les pousses qu’un maigre soleil de printemps avait fait éclore.

Vivre sans lui, impossible, impossible. Le soleil ne se lèverait plus, ni la lune, ni les étoiles scintillantes dans la nuit d’hiver. Il ne faut pas imaginer l’avenir, il faut juste boire  le délice de chaque minute passée avec lui, s’enivrer du son de sa voix, de la douceur de son sourire, contempler le fin lacis de ses rides, indéfiniment … Mais voilà, j’ai fait surgir de l’ombre un intérieur douillet, un foyer paisible, l’image pour lui menaçante d’une famille, d’un « habiter ensemble » que tout son être rejette. Et punie, punie je serai pour cette folie. Il a retiré sa main, un froid glacial est tombé sur mes épaules, aucun soleil ne saura plus me réchauffer. Je suis froide comme une morte.

F. Clairambault

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Souvenir de Groix

by fabienne

La nature l’ennuyait.

La forêt l’effrayait un peu, mais ce n’était pas une peur agréable, ce n’était  ni excitant ni émouvant, c’était une peur terne, une peur mate.

La mer l’assommait, la montagne l’abrutissait, la rendait incapable d’écrire même une carte postale.

Comme il lui tardait, au cours de ses inévitables randonnées avec ses hommes, de retrouver le pavé luisant de pluie de Paris, l’odeur de la ville,  les lumières des vitrines.Quelle fatigue elle ressentait dans ces courses épuisantes, car, par une fatalité qu’elle se refusait à analyser davantage, elle ne rencontrait que des hommes sportifs, sains de corps et d’esprit, épris de nature et de nourriture bio. Elle qui n’aimait que les lourdes pâtisseries tunisiennes du Quartier latin, gorgées de sucre et de miel, ruisselantes d’une graisse d’origine incontrôlée.

Sur les cimes enneigées, devant les panoramas qui faisaient s’exclamer de bonheur ses amants, elle rêvait aux petites ruelles sombres où se blottissaient ses restaurants chinois préférés: le Shusheng ( »Bruissement du vent dans les arbres »), le Yexianghua ( »Fleur qui embaume dans la nuit »), le Ruyilou ( »Pavillon à votre guise »). Elle avait appris le chinois aux Langues-O, avait voyagé en Extrême-Orient. En fait, elle n’était pratiquement pas sortie de Pékin, elle avait passé des heures à contempler la foule, peu soucieuse de découvertes culturelles, fuyant méthodiquement les sites touristiques. De retour à Paris, elle s’était mise à rêver devant les enseignes illuminées des restaurants chinois. Presque toutes évoquaient de bucoliques paradis, et c’était ainsi qu’elle aimait la nature : ritualisée, abstraite, un pur décor.

Quand il lui annonça son projet de camper une dizaine de jours sur l’île de Groix, merveilleusement sauvage paraît-il, elle vit bien que cela représentait pour lui un sacrifice, une offrande faite à leur amour. Renoncer aux bivouacs dans les séracs – elle ne l’en aurait cru capable pour aucun être au monde. Elle était assez fière et très horrifiée. Supporter la vie sur une île de deux kilomètres sur huit pendant plus de trois jours lui semblait une prouesse dépassant largement ses capacités de résistance nerveuse.

Ils décidèrent de partir un mercredi, dans une dérisoire tentative d’échapper à la bousculade des week-ends. Le bac semblait les attendre, étincelant dans le soleil matinal. Une faible houle le faisait tanguer mollement dans l’air saturé de vapeur de fuel. Une légère nausée lui noua la gorge.

« J’ai oublié mes papiers dans la sacoche du vélo. » Il eut l’air de trouver ça normal, c’était tellement habituel, ces recherches fébriles de tout et de rien. Elle descendit calmement l’escalier de fer pentu, agrippée à la mince rampe branlante, accéléra un peu en traversant le hall aux vélos à l’odeur de vieilles ferrailles et se mit à courir à toutes jambes sur la passerelle métallique qui la reliait à la terre. Son sac ballottait sur son dos, les Pataugas s’enfonçaient dans la boue sableuse et elle sentait monter en elle un formidable accès de gaieté. « Sauvée! » faillit-elle crier en s’engouffrant dans le bus poussiéreux qui la ramènerait vers le centre de Lorient.

F.C.

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Lune de miel à Venise

by fabienne

Il lui avait dit : « Je t’emmènerai dans un palais vénitien donnant sur le Canal. »

Avec lui, elle n’avait connu que les hôtels Campanile et Ibis de la banlieue parisienne. Dans l’un d’eux, des vues de Venise étaient accrochées dans la chambre. Ça lui avait fait drôle.

Elle ne savait pas bien ce qui l’avait bouleversée dans cet homme-là. Peut-être qu’il fût si grand. Elle se sentait redevenir une petite fille avec lui. Peu après leur rencontre, des images de son enfance lui étaient revenues d’une façon obsédante. Son père de retour du travail, trempé de la pluie traversée à scooter. Il la prenait dans ses bras, l’élevait au-dessus de lui. « Bonsoir, ma petite princesse. » Il la frottait contre ses joues râpeuses, elle sentait son odeur d’homme, elle restait là, dans le creux de son épaule, longtemps. Aucun danger ne pourrait l’atteindre.

1,95 m. Pour lui parler, lorsqu’ils étaient côte à côte, elle devait lever la tête. Assise en face de lui, elle était désarçonnée par son regard à hauteur du sien. Il la contemplait avec calme, douceur et détermination. Elle avait cru que ce regard-là lui était spécialement dédié. Par la suite, elle avait pu constater, incrédule, que c’était le regard qu’il destinait aux femmes. A toutes les femmes. Sans distinction d’âge, de condition sociale ou de beauté. De ce point de vue, il faisait preuve d’un remarquable sens de l’égalité. Elle avait compris qu’elle n’était en aucune façon privilégiée. C’était le lot commun.

Il lui avait semblé bizarre qu’il lui proposât l’hôtel dès leur premier rendez-vous d’amour. Il se proclamait célibataire, pour ne pas dire esseulé. Mais son appartement était dans un désordre si monstrueux, impossible d’y amener une femme aussi raffinée qu’elle. Elle n’avait pas creusé la question. Seul lui importait de pouvoir enfin caresser ce grand corps désiré et de s’enrouler avec lui dans le désordre délicieux d’un lit d’amants.

Pendant près de deux mois, ses pieds n’avaient pas touché terre. Elle volait littéralement. L’enfant d’habitude si lourd, qu’il fallait porter sur le chemin de l’école ne pesait plus dans ses bras. Elle lui murmurait à l’oreille : « Mais comment ma grosse Poussinette peut-elle être devenue légère comme une plume? » L’enfant riait. Elle avait l’impression qu’elle ne l’avait jamais autant aimée.

Elle ne posait pas de questions. Elle se contentait d’obéir à son désir à lui, auquel se superposait immédiatement le sien. Il lui avait dit qu’il aimait sa placidité, qu’elle n’ait aucune de ses exigences qui rendaient la vie avec les femmes parfois si étouffante. Ça lui avait donné à penser. Il ne vivait pas avec elle. Il ne voulait connaître ni sa maison ni ses enfants. Il l’appelait quand il avait le désir d’elle. Ses amies, celles du moins qu’elle avait mises au courant, ses vieilles amies avec qui elle avait tant partagé, disaient : « Il te siffle. » Ça lui était égal.

Il avait des amies lui aussi, beaucoup d’amies qu’il appelait ses « copines ». Pour elles, il était toujours merveilleusement disponible, aidait l’une à déménager, consolait l’autre d’un chagrin d’amour, accompagnait la troisième à la clinique. Elle avait une collègue, une jolie jeune femme mutine qui passait ses vacances non loin de Strasbourg, sa ville natale à lui. Il avait décidé de lui rendre visite au printemps puisqu’il serait dans sa famille à ce moment-là. Il n’avait qu’entrevu cette collègue avec elle au cours d’une soirée, ça lui donnerait l’occasion de faire plus ample connaissance. Elle lui avait dit : « Je préférerais que tu n’ailles pas la voir. Ça me rend malheureuse. C’est une collègue que tu connais à peine, tu es l’homme que j’aime, que vous vous voyiez un soir à des centaines de kilomètres de moi, ce n’est pas si naturel. S’il te plaît, va voir tes vieilles copines, tes copains, ta famille, pas elle… » Il n’avait rien voulu entendre, avait trouvé sa jalousie ridicule, déplacée. Par la suite, il continua à la voir  régulièrement à Paris, ils aimaient bien parler ensemble de Strasbourg. Elle ne connaissait pas cette ville, il ne lui avait jamais proposé de l’accompagner dans ses escapades familiales.

Ils se voyaient par intermittence. Parfois, il partait pour des missions à l’étranger. Elle appréciait ces vacances sentimentales, se consacrait alors corps et âme à ses enfants, c’était d’une certaine façon reposant. Mais une fois, il n’avait plus donné signe de vie pendant près d’un mois, sans explication. Il était injoignable, elle tombait constamment sur son répondeur. Elle avait enfreint son interdiction, l’avait appelé à son travail, mais sa secrétaire lui avait expliqué gentiment qu’il était en réunion ou, une autre fois, qu’il  n’était pas encore arrivé, ou déjà parti. Pendant plusieurs jours, elle avait promené sa douleur comme un enfant malade à travers la ville, elle avait essayé de la distraire avec le cinéma, l’animation des grandes artères. Elle l’avait emmenée en dehors de la ville, tentant de lui faire admirer les paysages qu’elle aimait, le soleil couchant sur le fleuve, le friselis des roseaux sous la brise, mais la douleur ne bougeait pas, elle était là, lourde comme un cadavre d’animal. Alors elle s’était couchée avec elle, la berçant de chants venus du plus loin de son enfance, de comptines, de mélopées.

Il avait enfin appelé : il avait été malade, avait sans doute trop bu, puis s’était senti si mal qu’il n’avait pas trouvé le courage de se manifester avant. Ça ne faisait rien, il était là, c’était l’essentiel, elle avait immédiatement repris vie, elle avait couru vers lui. Elle  n’avait pas le choix, elle l’aimait trop pour lui en vouloir. Elle ne connaissait pas le ressentiment envers lui. Mais depuis, la douleur demeurait, une douleur sourde, discrète, comme une présence un peu lourde en permanence à ses côtés. Elle continuait à le voir quand il le demandait. Elle se rendait disponible, très tôt le matin, très tard le soir, annulait des rendez-vous professionnels, décommandait des dîners amicaux, jonglait avec les baby-sitters. Elle prenait ce qu’il lui donnait sans demander une miette de plus. Elle sentait que ce serait inutile. Et puis elle ne savait pas composer ces scènes-là ; le goût du pathétique lui était inconnu. Elle se serait sentie tellement ridicule…

Plusieurs fois, il lui avait fait faux bond. Il l’avait prévenue alors qu’elle était déjà en route vers lui, le coeur battant, ivre du bonheur de le retrouver bientôt.  Parfois, il ne la prévenait pas du tout.

Et voilà qu’aujourd’hui, à nouveau, elle l’attendait en vain dans leur café, celui où pour la première fois il lui avait déclaré son désir. Il ne viendrait pas, elle le savait. Le soleil brûlait délicieusement sa peau fragile de blonde. Ses enfants étaient chez sa mère, à la campagne, elle les imaginait courant à travers les folles avoines du champ derrière la maison. Comme elle aurait aimé les serrer dans ses bras, respirer leur odeur de savon et de linge propre, écouter leurs récits incohérents, dévorer avec eux les tartines de pain beurré de son enfance. Il y a longtemps, un homme lui avait parlé de l’emmener à Venise, dans un palais donnant sur le Canal. Parmi les riches étoffes chamarrées, ils auraient longuement, lentement fait l’amour et se seraient enfin endormis dans le vrombissement ouaté des vaporettos. Cet homme-là était mort, et puis c’était il y a si longtemps, déjà elle ne se souvenait plus bien, il lui restait une vague angoisse autour du coeur que la splendeur de la lumière estivale desserrait peu à peu.

Une paix tombait sur elle, une affection qu’elle sentait naître pour elle-même, une tendresse : comme une mère, elle se penchait sur l’enfant blessé en elle. « Ne t’en fais pas, il ne te fera plus souffrir, plus jamais. Ne pleure plus, c’est fini. » Elle se passa la main sur le visage, se caressa la joue, elle sentit se dessiner, à travers les larmes, son sourire de fée, comme disait son père lorsqu’il la voyait retrouver sa gaieté après un gros chagrin  d’enfant. Paralysée par sa fatigue et la touffeur d’août, elle entendit clamer au plus profond d’elle l’allégresse de la libération.

Fabienne Clairambault

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