Visites nocturnes

06-11-2009 by fabienne
Quand le sommeil a plombé nos membres et muselé notre conscience bavarde, les morts viennent nous visiter.
Ils sont doux et tendres, et ne savent pas qu’ils sont morts et nous, nous ne nous en souvenons pas non plus. Nous nous réjouissons si fort de les voir que nous nous écrions : « Tu sais, j’ai fait l’affreux cauchemar que tu étais mort, quelle folie! » Et ils hochent leur vieille tête chenue, et leur regard bienveillant approuve: « Quelle folie!… »
Alors nous pétrissons leur main douce et tiède, et nous leur disons comme ils sont beaux et lumineux avec leur visage reposé, et ils sont si heureux qu’on les choie et les dorlote, ils n’en reviennent pas. Les vieux morts n’ont pas été gâtés alors qu’ils vivaient, ils étaient gênants, encombrants, si lents dans le tourbillon de nos vies, un boulet qu’il fallait traîner. On ne voyait plus d’eux que leurs défauts, pis, tels des objets ils présentaient des inconvénients : tristesse, fatigue, dépendance absolue.
Là, nous avons du temps, nous pouvons tranquillement nous promener dans les avenues ombragées, en prenant garde qu’ils ne marchent pas du côté des voitures et qu’ils ne trébuchent pas. Leur bras si léger repose sur le nôtre et s’y agrippe lorsqu’ils butent sur une pierre ou tournent leur fragile cheville et manquent de tomber. Nous nous promenons lentement, et les paisibles frondaisons des parcs chuchotent à leurs oreilles des mots consolateurs, et nous nous penchons vers eux : « Tu entends comme les oiseaux chantent aujourd’hui? On les sent fous de joie. » Nous ne regardons pas nos montres, car aucun devoir ne nous appelle, nous sommes là pour caresser leur main tavelée et douce.
Quelquefois nous parlons à un mort d’un autre mort : « Tu sais, maman est morte, mais quel bonheur que, toi, tu sois bien en vie! » Alors, il est étonné, il ne savait pas, ça lui fait un drôle d’effet, et nous serrons son corps faible et osseux dans nos bras, car nous sentons bien comme ce mot a pour eux, les vieux morts, un trop proche écho. Nous les protégeons de nos corps sains et forts, de notre joie de vivre, nous formons un écran entre la terreur du néant et eux, et nous les sentons s’apaiser dans nos bras, tels des bébés rassasiés de lait et d’amour, et ils s’endorment enfin.
F.Clairambault

Quand le sommeil a plombé nos membres et muselé notre conscience bavarde, les morts viennent nous visiter.

Ils sont doux et tendres, et ne savent pas qu’ils sont morts et nous, nous ne nous en souvenons pas non plus. Nous nous réjouissons si fort de les voir que nous nous écrions : « Tu sais, j’ai fait l’affreux cauchemar que tu étais mort, quelle folie! » Et ils hochent leur vieille tête chenue, et leur regard bienveillant approuve: « Quelle folie!… »

Alors nous pétrissons leur main douce et tiède, et nous leur disons comme ils sont beaux et lumineux avec leur visage reposé, et ils sont si heureux qu’on les choie et les dorlote, ils n’en reviennent pas. Les vieux morts n’ont pas été gâtés alors qu’ils vivaient, ils étaient gênants, encombrants, si lents dans le tourbillon de nos vies, un boulet qu’il fallait traîner. On ne voyait plus d’eux que leurs défauts, pis, tels des objets ils présentaient des inconvénients : tristesse, fatigue, dépendance absolue.

Là, nous avons du temps, nous pouvons tranquillement nous promener dans les avenues ombragées, en prenant garde qu’ils ne marchent pas du côté des voitures et qu’ils ne trébuchent pas. Leur bras si léger repose sur le nôtre et s’y agrippe lorsqu’ils butent sur une pierre ou tournent leur fragile cheville et manquent de tomber. Nous nous promenons lentement, et les paisibles frondaisons des parcs chuchotent à leurs oreilles des mots consolateurs, et nous nous penchons vers eux : « Tu entends comme les oiseaux chantent aujourd’hui? On les sent fous de joie. » Nous ne regardons pas nos montres, car aucun devoir ne nous appelle, nous sommes là pour caresser leur main tavelée et douce.

Quelquefois nous parlons à un mort d’un autre mort : « Tu sais, maman est morte, mais quel bonheur que, toi, tu sois bien en vie! » Alors, il est étonné, il ne savait pas, ça lui fait un drôle d’effet, et nous serrons son corps faible et osseux dans nos bras, car nous sentons bien comme ce mot a pour eux, les vieux morts, un trop proche écho. Nous les protégeons de nos corps sains et forts, de notre joie de vivre, nous formons un écran entre la terreur du néant et eux, et nous les sentons s’apaiser dans nos bras, tels des bébés rassasiés de lait et d’amour, et ils s’endorment enfin.

F.Clairambault

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Histoire sans fin

24-10-2009 by fabienne

Un filament transparent flotte devant ses paupières fermées, trace une courbe ténue, disparaît. Cris d’enfants. Odeur de l’herbe coupée. Une hirondelle a rayé le ciel de son cri strident.

Le soleil chauffe la peau de sa nuque. Juste au-dessous des cheveux relevés. Le journal posé sur ses genoux dégage une odeur suave d’encre et de papier chaud. Elle est si bien. Depuis combien d’années ne s’est-elle pas sentie si bien ? Elle passe la main sur la peau douce et fripée de ses joues.

La petite joue au sable, interminablement elle remplit le seau, le renverse, tape sur le fond de plastique, plaf, plaf, le soulève. La tour imparfaite se dresse, elle l’abat d’un coup de pelle jubilatoire.

Son coeur se serre. Cette scène, elle l’a déjà vécue, là sous le même soleil. Ses petits, ses petits à elle, jouaient, le cristal de leurs cris retentit à ses oreilles, elle respire l’odeur de leur peau quand ils venaient la retrouver, ivres de soleil et de rires, et qu’elle les embrassait. Ces petits-là ont disparu, engloutis par le temps, ces deux petits-là, le garçon blond et frisé, infatigable constructeur de barrages, et la fillette, si mate, si brune, si différente d’elle-même, la fidèle exécutrice des ordres de son frère. Et l’adorable bébé rieur, arrivé sur le tard comme dernier cadeau de la vie. Cadeau qu’on a peur de ne pas avoir mérité, parce que les forces déclinent et que le vent de la nuit, chaque soir, semble plus frais et moins éclatant le soleil de l’aube. Comme elle a eu peur, la petite dernière, de ne pas avoir la force de guider ses pas hésitants. Comme elle a craint de ne pas savoir trouver pour elle les mots pour dire l’obscurité qu’il faut traverser en chantant – pour fuir la peur.  Elle voudrait les serrer à nouveau dans ses bras, sentir leur chair ferme et parfumée et écouter leurs petites conversations.

Sa petite-fille est venue la rejoindre. Elle veut boire. Sa bouche s’arrondit sur le goulot de la gourde en plastique. Il faudra lui apprendre à boire normalement. Elle ressemble à son père, au petit garçon blond et frisé qu’il était, actif, calme, impérieux. Elle ressemble à son fils, son fils à elle, mais comment est-elle devenue une vieille dame alors qu’elle entend encore distinctement ses enfants s’appeler l’un l’autre? Une vieille dame comme sa mère, sa mère qu’elle croirait pourtant pouvoir retrouver chez elle, dans l’appartement blanc de Belleville, assise toute droite sur le canapé, les yeux dans le vague, perdue dans ses pensées, attendant, trop vieille pour tant de soleil, qu’elle, la jeune mère revienne. Une mouche volette dans un rai de lumière derrière le store baissé.

Encore une présence invisible. Sa mère repose au cimetière et pourtant elle chuchote à ses côtés, elle dit la ressemblance de cette petite-là, toute bouclée, avec les trois autres. Sa mère voit aussi la petite, c’est sûr, c’est sûr. Comme elle aimerait lui parler, dans cette lumière d’éternelle enfance, comme elle voudrait elle aussi remettre sa petite main froide dans la grande main qui n’est plus et attendre avec elle l’autobus qui n’existe plus pour rentrer à la maison, après la promenade au parc.

Cela ne finira jamais. Ce long chapelet de moments heureux, de moments volés au temps, et au travail, ces douces parenthèses incises dans le cheminement douloureux d’une vie qu’il a fallu construire. Dans la contrainte et le renoncement, aussi. Pourquoi a-t-elle dû attendre si longtemps cette plénitude ? Longtemps, sa jeunesse et sa maturité lui sont apparues comme un combat, une lutte contre un réel récalcitrant, avec une obsession : malgré tout, faire vivre la gaieté, conserver l’énergie.

Cette vibration, là. Comme elle la sent maintenant. Comme la vie est forte. On ne lui avait pas dit combien il est doux de vieillir et que, oui, oui, on retombe en enfance, dans l’insouciance palpitante de l’enfance. Les morts cheminent à vos côtés et les pas-encore-nés, les enfants de la petite, là, jambes irrisées de sable et robe tachée de grenadine. Elle n’aura été qu’un maillon, un passeur, un pont. Elle a peur que son vieux coeur éclate de joie.

Fabienne Clairambault

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Un genre de théâtre

by fabienne

3/3/2002.

Un restaurant italien. Décor chaleureux. Lumière douce. Ambiance feutrée.

Elle, élégante, cheveux sombres au carré. Bronzée, souriante.

Lui, chemise blanche sans cravate, brun, cheveux flous, l’air plutôt réservé.

H (d’une voix douce et basse) : Tu sais, ces séances de groupe, c’est vraiment précieux pour moi.

F (aimablement) :  Mais comment ça se passe, au juste ?

H : C’est difficile à décrire…

F  : Tu peux peut-être essayer quand même. Ca consiste en quoi ? On m’a dit que cela faisait un bien fou, mais au fond je ne sais pas de quoi il s’agit.

H (s’animant) : Eh bien, tu vois, par exemple, si j’ai vécu quelque chose de douloureux dans la journée, je vais essayer de le raconter… et, même, de le revivre… (Il leur verse du vin à tous les deux).

F (calmement) : Ca, tu peux le faire avec moi, ou avec un ami…

H : Oui, mais ce sont des choses très fines, qui sont dures à exprimer…

F : Je vois…

H : Et puis, ensuite, quelqu’un va mimer ce que j’ai raconté, enfin, jouer le rôle de l’agresseur, entre guillemets, enfin…, si c’est un épisode où il y a eu un agresseur supposé.

F : Tu peux changer les rôles ?

H : Oui, bien sûr, je peux aussi jouer l’agresseur et quelqu’un va jouer moi.

F (simplement interrogative) : C’est un genre de théâtre, alors ?

H : (Silence) …

Il a pris le verre rempli d’un vin grenat  et il boit lentement. Ses yeux restent baissés. Quand il lève le regard, il s’aperçoit qu’elle le fixe avec intensité.

F (troublée par son silence) : Enfin, du théâtre dans le genre catharsis, je veux dire…

H (d’une voix douce et basse) : Tu sais, ça joue sur des émotions très fines, ça n’a rien d’hystérique. Ca me réconcilie avec mes émotions. (Il sourit avec un air de s’excuser.)

Elle fait un sort aux calamars à la tomate. Elle les découpe, les cisèle avec une mine appliquée avant de les avaler avec jubilation. Une grande lampée de lambrosco. Elle lui sourit d’un air ravi.

F : Tu es tellement sensible, c’est ce qui est adorable chez toi.

H : Mais ça ne vaut pas que pour moi, tout le monde en profite, tout le monde profite des émotions de tout le monde.

F (les yeux baissés vers son assiette, occupée à manger, conciliante)  : Oui, oui, c’est bien ce que je dis, comme au théâtre.

H : (Silence)…

Il fixe son assiette, se tient parfaitement immobile.

F (sans acrimonie) : En tout cas, j’ai l’impression que tu ne peux plus t’en passer. La vraie vie, c’est ce qui se passe là-bas, dans les groupes. Les vraies émotions, c’est là-bas que tu les as. Ailleurs, la vie est fade, non ?

H (seulement légèrement impatienté, d’une voix toujours douce) :  Je t’ai dit que ça n’avait rien à voir avec du théâtre, du spectaculaire. Je ne suis pas devenu un acteur, et je ne me défoule pas non plus. Ces stages, c’est toi qui m’en as parlé. C’est douloureux. Mais ça me fait évoluer. Et ça en fait évoluer d’autres que moi, en même temps que moi.

F (toujours conciliante) :  Evidemment, c’est ça qui est merveilleux, le partage, en somme.

H : Tu ne crois pas, toi, qu’il est absolument nécessaire de revivre des émotions, par exemple de notre enfance, pour pouvoir les dépasser et évoluer ?

F : Si, si, bien sûr.

Elle lui sourit gentiment.

H : Je veux dire, même entre nous, ça ne peut qu’aller mieux si j’arrive peu à peu à comprendre ce qui se passe en moi.

F : Moi, je trouve que ça ne va pas si mal, entre nous. Tu le sais, rien ne vaut pour moi un vrai travail sur le comportement , sur les comportements de tous les jours, je veux dire. Si tu acceptais de mettre un peu d’ordre dans la maison, de ne plus laisser traîner slips et chaussettes sales dans la chambre, franchement, ça déjà, ce serait formidable. (Plus malicieuse qu’ironique)  Tu pourrais mimer une saynète sur ce thème-là, non ?

H (très calme, très maîtrisé)  : Tu ne me prends jamais au sérieux. Tu ramènes tout ce que je fais à un jeu, et un jeu puéril, en plus. Tu ne me respectes pas.

F (souriante, mais les sourcils froncés)  :  Tu ne crois pas que tu exagères un peu ? C’est moi qui t’ai recommandé ces séances de gestalt, ne me dis pas maintenant que je n’ai pas de respect pour ce que tu y fais.

Il se tait, la regarde brièvement, prend son verre, le contemple, boit enfin.

F (comme découragée) : Et voilà, j’ai l’impression que tu es parti pour faire la tête un bon bout de temps. Quel cinéma tu fais parfois pour rien !

H (amer pour la première fois depuis le début de la scène)  :  Tout à l’heure, tu parlais de théâtre, on n’en sort pas… Tu vas me dire que que c’est normal, avec ma mère en vieille actrice spécialiste des bides et ma soeur qui cachetonne depuis des années…

F (calme, mais triste) : Tu sais très bien que je n’admire rien tant que les artistes, et en particulier les comédiens.

H  (véhément) :  C’est faux, tu n’admires que les gens réalistes, pratiques, doués pour la vie. Je n’en suis pas.

F (suppliante) ‹ Arrête, s’il te plaît. Elle a pris sa main. Elle la caresse du regard et des doigts. Il retire sa main avec brusquerie. Ecoute, nous passions une soirée si délicieuse, il fait doux comme à Sienne l’an dernier, à la même époque. Tu te souviens ? Le repas est succulent et j’ai hâte de me retrouver dans tes bras. Arrêtons cette dispute. C’est ta fragilité qui me touche en toi, tu le sais bien.

H (calme mais persifleur)  : C’est ça, je suis fragile et toi, tu es tellement solide. Les rôles sont distribués. En fait, tu es construite, artificielle, fabriquée. Tu es calme en apparence seulement, au fond tu es angoissée, très angoissée. Tu es totalement coupée de tes émotions et c’est ça qui te rend sadique.

F (plus surprise qu’indignée)  : Sadique ! Tu y vas un peu fort, non ?

H : Je ne suis pas sûr.

F : Je n’ai plus faim. Et toi ? Alors, demandons la note. J’ai besoin d’une bonne nuit pour me remettre. Si j’arrive à dormir après tout ça…

H ( ironique)  : Surtout qu’on s’est donné en spectacle, n’est-ce pas ? Une pseudo-scène de ménage au restaurant, quelle horreur !

F : S’il te plaît, arrête. Je ne te reconnais plus . Mademoiselle, l’addition, s’il vous plaît !

F. Clairambault

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Réminiscence

19-10-2009 by fabienne

Vanves. J’y ai vécu jusqu’à l’âge de cinq ans. Beaucoup plus tard, comme  ma grand-mère y était enterrée, on a couché à ses côtés le grand corps froid de mon père. Quand maman est morte, je l’y ai portée à son tour. Vanves, c’est là que reposent mes parents, dans le mystère d’un cimetière de campagne, petit, fleuri, apaisant.

La rue où nous habitions a été détruite au moment de la construction du périphérique. De grandes barres anonymes ont remplacé le lacis des ruelles que j’ai oubliées.

Ce soir, l’air est doux et je descends vers le lycée Michelet. Une rue en pente douce y mène.  Le trottoir est fait de larges marches plates qui se succèdent en vagues immobiles : deux claquements de talon, un blanc, puis deux claquements de talon, une étrange  mélopée se lève en moi, quelque chose de doux et de poignant, un chant oublié. Je m’arrête. Je sens flotter autour de moi la chanson plaintive de mes pas, de pas que je connais si bien, que je reconnais.

Maman. Je trottine à ses côtés, pour moi il faut bien plus que deux enjambées pour parcourir une marche aussi longue. Le vent souffle et elle  remet sur mes cheveux ébouriffés la capuche rêche. Elle reprend ma main. J’aime bien passer devant la porte cochère où nous nous sommes arrêtées une fois, bloquées par la tempête. Je m’étais serrée contre elle et nous n’avions pas attendu la fin de la bourrasque et de la pluie, nous étions sorties pour rejoindre notre maison, le temps pressait, mon frère allait rentrer de l’école. Nous avions fait une halte chez Mme Flamand, l’épicière, toute rose et blanche, avec un long nez pointu, en fait on s’appelle peut-être du nom de l’animal à qui on ressemble, sauf quand on ne ressemble à rien , comme moi, qui ai un drôle de nom qui ne veut rien dire, en français du moins. Mais qui signifie « champ vert » en allemand, a dit mon papa.

Papa frotte ses lunettes cerclées de métal doré avec une petite peau de chamois trouée. Non, pourtant, je ne suis pas d’origine allemande. Il est russe, mon papa, sa mère aussi. Et ce qui est plus extraordinaire encore, c’est qu’il n’a pas de papa. Juste une maman russe, qui a habité là, dans ce minuscule deux-pièces jusqu’à sa mort.

Encadrée par le rythme des semelles qui claquent, surgit la cuisine verte, d’un vert que je détestais, et maman aussi. Et la batterie de casseroles cabossées au mur, et le petit rideau à carreaux sous l’évier de faïence, et la table en bois peinte en vert, elle aussi. Et maman et papa, tendus, examinant des comptes, sourcils froncés, grondeurs. « Va au lit, tout de suite! »

Et la chambre au lino fendu, et le petit lit à croisillons qui touche le grand lit si attirant des parents. Et, plus loin, le lit de mon frère, où somnole l’ours en peluche tout couturé d’avoir dû subir tant d’opérations à coeur ouvert.

Tip-tap, tip-tap, voilà que le soleil entre à flots dans la chambre paisible. Maman a tiré les rideaux d’un geste gai et elle m’embrasse : « Tu es ma princesse, mon bonheur, mon rayon de soleil. » Une longue journée s’ouvre devant nous, mais d’abord il faut manger la tartine beurrée qui sent le zeste d’orange, car le même couteau a servi pour le jus d’orange et la tartine. Sur la chaise m’attendent la robe à carreaux que je n’aime pas et la veste grise tricotée par elle, au cours de ces longues soirées où je l’entends chuchoter dans la cuisine avec mon père. Devant moi s’avance, dans la lumière incertaine du matin, la douce journée que clôturera la promenade au parc avant le retour de l’école de mon frère.

F. Clairambault

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Femme sur route

by fabienne

« Qu’est-ce que tu fais sur cette route ? Ton chapeau, ta mère appelait ce genre de chapeau-là un bibi, ton chapeau sera happé par le vent dans une seconde, tu te crois élégante, souple et tout, ton tailleur te moule, comme tes formes sont devenues opulentes, tu l’as voulu…

– Arrête ça, je n’ai pas voulu être si ronde…

– Elle n’a pas voulu être si ronde, elle a toujours essayé d’être élégante, c’était plus ou moins réussi,  mais là, elle est parfaitement élégante…

– C’est vrai, j’aimerais être élégante, longue et avec des formes généreuses en même temps…

– Et tu vas où ? Tu marches sur l’asphalte brûlant, les pointes de tes talons s’enfoncent dans le bitume, tu les retires avec un léger chuintement, ça te rappelle ta jeunesse, n’est-ce pas ? Quelle jeunesse, tu n’as pas voyagé beaucoup, ni suivi de routes noires droit devant toi, alors après quoi tu cours ?

– Elle ne court peut-être pas après quelque chose, peut-être qu’elle fuit quelque chose, qu’est-ce que tu en sais, toi , après tout ?

– Je crois que oui, c’est ça, je fuis plutôt..

– C’est pour ça que tu as pris une si jolie meugnonne petiote valise ? Pour fuir ? Et ton tailleur prince de galles sur cette route bordée de champs si vastes, si immenses, leurs limites débordent l’horizon, et tu avances toute droite avec ta petite valise, tes hauts talons et ton bibi (comme disait Maman, pas vrai ? ) tout rond, d’un gris souris attendrissant…

– Elle croit qu’elle ressemble à ce portrait  de sa mère pris sur un trottoir parisien, dans les années 50, quand il y avait des photographes  pour  saisir  au vol  les enjambées des belles femmes pressées qui traînaient derrière elles un garçonnet boudeur, en culottes courtes à bretelles du même tissu. Et la maman porte sur l’avant-bras la petite veste, aussi du même tissu, et au bout de sa main gantée de blanc, l’autre gant blanc, celui de la main qui traîne le garçonnet…

–  Oh oui, Maman est si belle sur cette photo, comment lui ressembler ?

–  Ne t’occupe pas de ça. Où vas-tu sur cette route improbable ? As-tu oublié que tu as lancé tant d’ancres pour te maintenir au port que tu serais maintenant incapable de seulement naviguer  un mille ? Hier encore, tu t’offrais un café au soleil d’une terrasse, et cela avait un goût de fruit défendu…

– Je sens sous ma jupe un peu longue, un peu fendue, vous avez vu ? , je sens l’intérieur de mes cuisses qui se touchent, la peau est douce et fraîche…

– C’est pour ça qu’elle marche comme ça, sur la route qui fond sous le soleil au zénith, c’est pour ça, pour sentir comme c’est doux, des cuisses à l’ombre qui se touchent en marchant…

– Mais le chapeau, tu n’en as jamais porté par le passé, tu trouvais que cela décoiffait, que tu étais trop timide pour ça, porter un chapeau.

– Je suis toujours aussi timide.

– Elle n’était pas si timide. Il y en a qui disent qu’elle a fait les quatre cents coups.

– Tu l’as dit toi-même : « J’ai fait les quatre cents coups », et où, et quand, s’il te plaît? C’est consigné dans ta meugnonne petiote valise en cuir vert tendre, là, qui ballotte au bout de ton bras, bien serrée dans ta main gantée…

– …gantée de blanc comme sa mère sur la photo.

– On a compris, ça suffit. Qu’est-ce qu’elle contient donc cette valisette-là, dis, ton pauvre passé vide, une paire de bas pour les frimas, quand les cuisses rondes et fraîches seront toutes marbrées de bleu, comme quand tu jouais en hiver dans la cour de récréation, avec les chaussettes tricotées qui grattaient, qui grattaient, les chaussettes beiges qui montaient jusqu’au-dessous du genou, seulement jusque-là. Après, la peau était froide, rose et bleuâtre, bien douce aussi. Alors, tu as mis des chaussettes dans ta valise vert tendre, ou des bas de soie, ou des collants de ski, ou…

– J’ai toujours tellement eu horreur du ski…

– Ferme-la, tu n’as jamais su ce que tu aimais ou détestais, et maintenant tu marches entre deux  champs de céréales, seule entre deux champs immenses, et tu n’as aucune idée d’où tu vas, dans ton tailleur prince de galles, avec ton bibi ridicule et ta valisette.

– Laisse-la, elle sait peut-être, quelquefois elle a su.

– Je ne me souviens plus, c’était il y a longtemps, j’étais une petite fille, non ? Mais j’ai toujours tellement cru qu’on pouvait se tromper de chemin, et puis rebrousser chemin, et ce n’était pas grave, il fallait retrouver l’embranchement, on repartait ailleurs, l’erreur était annulée et…

– Depuis, tu as compris, je crois. Quand on rebrousse chemin, des barrières ont poussé, avec de grands portails aux lourds vantaux, on ne peut pas rebrousser chemin, on a pris ce chemin-là, il faut le continuer, le continuer jusqu’au bout, ça, tu l’as compris, maintenant, hein ? Alors qu’est-ce que tu fais là, sur l’asphalte brûlant, avec ton tailleur à la veste cintrée, à la jupe fendue, ton beau tailleur prince de galles ?  »

Fabienne Clairambault

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Vision rouge

by fabienne

Dans le silence haletant rôdent de grands  loups  gris, efflanqués, solitaires. Une vraie meute jamais ne trouble les sous-bois. Que de longs fauves affolés, qui glissent, dos fuyants, entre les troncs noirs.

La forêt n’est  visible que le soir, on n’a jamais vu la couleur des feuillages. Dans les sombres ramures ne chante aucun oiseau.

Parfois une voiture attelée fait une apparition, tirée par des chevaux aux yeux fous, l’écume au mors. Les loups gris les suivent un moment, harcelants, affamés, puis renoncent.

Dangereuse est la forêt et oppressant le désir de la traverser. Le courage est  pain dur qu’on a envie de jeter au loin, de jeter aux loups qui guettent le voyageur égaré dans la phosphorescence de dizaines d’yeux.

Ils ont un peu peur, ils ne sont pas sûrs d’être les plus forts. Cette incertitude, le seul atout de l’errant.

Leurs pâles échines s’argentent sous la lune tandis qu’ils fuient. Une voix encourage, une voix accompagne. Elle sait le chemin, le chemin qui mène à la ville.

Immense est la forêt et pourtant elle s’étend au pied d’une cité d’ocre. Une cité aussi éclatante de lumière que la forêt est noire.

Ici les loups sont en cage, avec des yeux tristes et de grises babines qu’ils ne retroussent plus. Des petites filles en jupe plissée, aux chaussures à barrette, des petites filles d’il y a déjà longtemps les considèrent avec étonnement. Elles sont déçues et leur mine s’allonge.

La ville qui enserre la forêt est un anneau de lumière. Les hommes et les femmes y circulent avec élégance et y échangent de longs regards, dans le tourbillon d’allées et venues implacables.

Les mains des hommes attrapent au vol les mains des femmes. Les corps se trouvent sans un mot. De sobres édifices abritent icônes et  enluminures du Moyen Age, craquelées, brunies, mais aussi des chambres aux lits hauts et profonds. Des couples roulent en riant et en pleurant  dans des draps lessivés de soleil. Le vent se lève et les draps battent aux mains des amants, draps tendus au-dessus d’eux, horizontaux dans la bourrasque qui traverse les grandes pièces des palais.

Des rires d’enfants et des clapotis montent vers les fenêtres à meneaux. On entend une viole de gambe, ou John Coltrane. Ou de jolies chansons sucrées qui font bouger les hanches. Il fait chaud, même la bourrasque est  tiède et l’on s’habille juste pour être plus beau. La vie dans la ville est une soirée de volupté qui ne finit pas. Le doux jeu des regards s’y épanouit à l’infini.

Entre la ville et  la forêt coule une eau trouble. De piètres nageurs s’escriment à remonter le courant, tandis que des soldats d’autrefois, escopette à l’épaule, les visent posément et les abattent. Entre la ville et la forêt coule un fleuve barbare.

Fabienne Clairambault

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Soirées

by fabienne

S’il  avait  proposé, dans le  miracle  de  cette  rencontre fortuite, qu’elle renonce à  cette  soirée qu’elle redoutait morne,  qui  le serait  sûrement – s’il  l’avait dans un élan de tout  son  être  entraînée à rebrousser  chemin  pour  aller, ensemble, dîner dans quelque brasserie  de l’avenue,  peut-être alors,  après l’avoir suivi   en riant  beaucoup   et  en protestant  un  peu, se serait-elle  retrouvée  assise  sur  une  banquette de peluche rouge,  sous  un  miroir  reflétant  les  ors des  lustres de pacotille  et le  carmin  des  lèvres des femmes  invitées,  courtisées,  passionnément   regardées,  et peut-être aurait-elle bu le doux feu  âpre d’un très vieux bordeaux,  l’odeur  de la viande  l’aurait grisée,  mais plus encore  ses  rares et  fortes   paroles  et  l’autorité  de sa  main  rapprochant sa tête à elle pour  l’embrasser,  et  elle  n’aurait  pas  eu   à réfléchir, ni  à craindre  que  le  vin  l’ait  trop  enlaidie, car  comme  une  aveugle il l’aurait  conduite,  elle  d’habitude si  indécise, au  coeur  de  Paris,  au centre de  son appartement,  dans le  mitan de son lit.

Mais il n’en avait pas été ainsi,  il  lui avait juste asséné – pressé, impatient  de se  rendre là où  on l’attendait -qu’il n’irait  pas  à cette soirée,  sûrement   très  sympathique au demeurant, où  il  avait  été,  quelle coïncidence, lui  aussi  invité, qu’il n’irait pas car  il  avait bien  antérieurement  pris d’autres  engagements, mais qu’ elle s’amuserait à  coup  sûr  beaucoup là-bas. Et dans les salons aux grises moulures,  brisée de tristesse, en proie à  une  de  ses  pires   crises d’autodévaluation,  elle avait  dû  subir, balançant entre l’exaspération  et la reconnaissance,  le  flot  des impressions  cinéphiliques d’un effroyable  bavard, qui ne  lui  laissait  pas  dire  un mot –  et   du moins pouvait-elle se libérer de toute  participation à  la conversation et se livrer  au sombre plaisir  de  se vilipender,  tout en  buvant à petites gorgées  le  champagne tiède de toutes  ses  défaites.

F.C.

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murmures d’hiver

by fabienne

Les pétales secs bruissent sur les cailloux blancs éparpillés au centre  du rectangle de granit gris. Quelques-uns sont restés accrochés à la branche horizontale de la vieille croix orthodoxe. Recroquevillés, flétris, dentelles de copeaux. Est-ce la bise de janvier ? Ils rosissent, un délicat duvet semble les parcourir, un frisson sur la peau nue. Ils se déplient, frileuses ailes de papillon, s’arrondissent, pétales nouveau-nés qui susurrent :

« Ma fille, ma petite fille, tendre petite fille  de nous, tu nous as quittés il y a si longtemps. Notre rayon de soleil, notre miel à nous, nous n’avons rien compris alors, nous étions si épais, si proches. Nous étions poison versé dans ton eau claire. Vois comme nous sommes maintenant beaux et lointains. Le poison nous a quittés, et la force, et nous laissons glisser vers toi nos haleines parfumées. Mais tu sens notre appel, et nos vieux os s’affolent.  Ne nous rejoins pas, non, non, vis et sens-nous si légers dans ton sillage.  Sens la caresse de nos mains-zéphyr, souviens-toi de nos bouches arrondies en un dernier baiser. La terre qui emplit nos gorges est salée,  comme le sang, comme les larmes,  mais elle ne nous étouffe pas, tu le vois bien, nos paroles  te suivent et embaument ta route. Ne nous rejoins pas, adorable bébé,  délicieuse fillette  aux nattes rebelles, ne te soucie pas de nous, nous sommes si bien dans le blanc de l’hiver, le froid nous enveloppe et nous berce, et tu entends l’écho de nos rires clairs. »

Une feuille parcheminée d’érable vogue et tourbillonne autour de la lourde croix. La voix est profonde et tu n’as plus besoin de tendre l’oreille.

« Fille de  mon fils, oui, toi  qui l’as  tellement négligé. Comme la vie coule en toi avec sauvagerie. Tu pousses tel le brin d’herbe dans la maigre fente du macadam. Mon fils, mon doux trésor de fils, t’a donné sa fièvre et sa joie. Mais te voici qui vacilles, fille de lumière, tu  t’avances vers l’ombre noire des grands cyprès et pour toi le jour est comme la nuit . Ressaisis-toi, redresse-toi, regarde le soleil dissiper les glaciales vapeurs de la nuit, laisse la mésange emplir ton oreille de son chant matinal. Plus tard, plus tard, tu trouveras refuge auprès de nous, le temps n’est pas venu… »

Sarabande des vieux bourgeons fanés de bruyère, pépiement des voix   aigrelettes qui rient, des voix inconnues qui interpellent :

« O fille des Russes et des fous, ô Krasivaïa Viesna, entends-nous aussi, sens nos parfums, respire, respire le vent de nos rires, porte-les comme parures à tes vêtements, fais-les sonner dans l’envol de tes robes, danse, danse, fais s’ouvrir le cercle des ombres funèbres, qu’elles ne puissent qu’à distance respectueuse suivre tes pas, qu’elles perdent ta trace dans les vagues mouvantes et chaudes des folles avoines. »

La bourrasque emporte la spirale des bourgeons mort-nés et des lourdes feuilles, les pétales virent au carmin dans le ciel de bronze mat et tu as desserré la croix de granit gris. La nuit est tombée d’un coup, tu as fermé autour de ta gorge brûlante le col de ta veste en loup. Le bruit chaud des pneus sur la chaussée a guidé ta marche vers la sortie. Comme tu es la dernière, tu as tiré derrière toi la lourde porte de fer.

Fabienne Clairambault

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01-03-2009 by fabienne

Quand le  sommeil a plombé nos  membres  et muselé  notre conscience  bavarde, les  morts  viennent  nous visiter.

Ils sont doux et  tendres, et ne savent pas qu’ils sont morts et  nous, nous  ne  nous en  souvenons  pas non plus. Nous nous réjouissons si  fort  de  les voir que, plus  d’une fois, nous nous écrions: « Tu sais, j’ai fait l’affreux cauchemar  que tu étais mort,  quelle folie! » Et  ils hochent   leur vieille  tête  chenue, et  leur regard bienveillant  approuve: « Quelle folie!… »

Alors nous pétrissons leur  main  douce et tiède, et nous leur disons comme ils  sont beaux  et  lumineux avec leur visage reposé, et ils  sont si heureux qu’on les choie et les dorlote, ils n’en reviennent pas. Les vieux morts n’ont pas été gâtés alors  qu’ils vivaient, ils étaient toujours gênants, encombrants, si lents dans le tourbillon de nos vies, un boulet  qu’il  fallait  traîner. On  ne voyait plus d’eux que leurs défauts, pis, comme des objets  ils présentaient  des  inconvénients: tristesse, fatigue, dépendance absolue.

Là, nous  avons du temps,  nous pouvons  tranquillement nous promener dans  les  avenues ombragées, en prenant  garde  qu’ils ne marchent pas du côté des voitures et  qu’ils ne  trébuchent pas. Leur bras si léger  repose sur le nôtre  et  s’y agrippe lorsqu’ils butent sur une pierre  ou tournent  leur fragile  cheville et  manquent de tomber. Nous  nous promenons lentement, et les  paisibles frondaisons des parcs chuchotent à leurs oreilles des mots consolateurs, et nous nous penchons  vers eux: »Tu entends comme  les oiseaux  chantent aujourd’hui ? On les sent fous de  joie. » Nous ne regardons pas nos montres,  car  aucun devoir ne nous appelle, nous sommes là pour caresser  leur  main  tavelée et  douce.

Quelquefois nous parlons à un  mort d’un autre mort : « Tu  sais, maman  est morte,  mais  quel  bonheur que,  toi, tu sois  bien  en vie! » Alors,  il  est étonné, il ne savait pas, ça lui fait un drôle d’effet,  et  nous serrons son corps  faible et osseux dans nos bras,  car nous sentons bien comme ce mot a pour eux, les vieux morts, un  trop proche écho. Nous les protégeons de nos corps sains et forts, de notre joie de vivre, nous formons un  écran entre  la terreur du néant et eux, et nous  les sentons s’apaiser dans nos  bras, tels des bébés rassasiés de lait et d’amour, et ils  s’endorment  enfin.

F.Clairambault

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Plus tard

by fabienne

Plus tard ….

J’ai dit :   »Plus tard, lorsque nous habiterons ensemble… » Il a levé les yeux, légèrement froncé les sourcils. Il n’a rien répondu, il est devenu silencieux. J’ai senti le froid m’envahir. Retirer ça, cette chape de plomb tout à coup sur mes épaules. Il a levé les yeux, sévère ou implorant, je ne sais pas. Un loup solitaire, il trottine seul dans la neige des steppes, pas de compagnonnage possible avec lui, il l’a assez dit. Il ne le répétera pas, il ne l’a pas répété, son corps est devenu dur, je le sais. Il a retiré sa main de la mienne. Parole interdite, image taboue. J’ai brisé l’icône dans son cadre d’argent ciselé, il n’y a pas de réparation possible. L’amertume du café m’est remontée aux lèvres, j’ai caressé le bois si doux de la table, je n’ai pas cherché à reprendre ses doigts, ses longs doigts de pianiste, sa main d’homme dont je ne peux  perdre la caresse. J’aurais dû crier, couvrir le silence de mes promesses : je n’attenterai pas à ta solitude, je ne t’enchaînerai pas, mais je n’ai pas pu. Ça n’aurait servi à rien. Je suis partie dans la nuit, sous la pluie, et ce froid-là semblait doux. J’ai tout détruit, j’ai brisé l’harmonie, j’ai piétiné grossièrement les pousses qu’un maigre soleil de printemps avait fait éclore.

Vivre sans lui, impossible, impossible. Le soleil ne se lèverait plus, ni la lune, ni les étoiles scintillantes dans la nuit d’hiver. Il ne faut pas imaginer l’avenir, il faut juste boire  le délice de chaque minute passée avec lui, s’enivrer du son de sa voix, de la douceur de son sourire, contempler le fin lacis de ses rides, indéfiniment … Mais voilà, j’ai fait surgir de l’ombre un intérieur douillet, un foyer paisible, l’image pour lui menaçante d’une famille, d’un « habiter ensemble » que tout son être rejette. Et punie, punie je serai pour cette folie. Il a retiré sa main, un froid glacial est tombé sur mes épaules, aucun soleil ne saura plus me réchauffer. Je suis froide comme une morte.

F. Clairambault

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