A quoi pensent les dames du Femina quand elles votent pour Patrick Lapeyre??

Je ne comprends pas. Je n’ai pu aller au-delà du tiers du Prix Femina 2010. Petit florilège:

Première rencontre du héros avec l’héroïne, p.27:  » Comme elle a l’air d’attendre sa réaction, il se contente à ce moment-là – mais sans qu’il y ait aucune volition consciente de sa part – de lui toucher l’oreille avec sa main.

Il ne se passe rien d’autre. Elle ne repousse pas sa main, ne s’en empare pas non plus, si bien que pendant quelques fractions de secondes, son bras demeure suspendu en l’air. »

Plus chichiteux, tu meurs:volonté, nein! Volition, Ja wohl, sehr elegant!

Et le bras suspendu pendant quelques fractions de secondes, vous le voyez, vous? Moi, pas du tout. Quel érotisme torride, de surcroît…

« Et puis, elle l’impressionnait, elle avait connu John Cage et Merce Cunningham et elle adorait la littérature allemande, avec une prédilection pour Elias Canetti. On peut presque dire qu’il est sorti avec elle pour savoir en quoi consistait le génie de Canetti sans se donner la peine de le lire »(p. 47).

Merce Cunningham: OK. John Cage, mort en 1992, c’est toute petite qu’elle l’a connu ou alors le temps du roman n’est pas le temps actuel. Mais John Cage, c’est plus chic que Johnny Hallyday, j’en conviens.

Passons à Elias Canetti. Pour ceux qui l’ignorent, voilà un écrivain d’origine bulgare, devenu citoyen britannique en 1952 et qui a écrit une vaste autobiographie en allemand, quelques pièces de théâtre et un seul roman. Mlle Nora n’est fan ni de Goethe, ni de Schiller, ni de Kafka, ni de Thomas Mann, ni de Thomas Bernhard, ce qui serait d’une affligeante banalité. Elle adoooore Elias Canetti, et ça, à notre héros, ça lui en bouche un coin! Quel cuistre, ce Lapeyre!

Il faut dire que Nora est la fille cadette d’une « famille dysfonctionnelle » (p. 58):comme c’est réussi comme expression, une famille dysfonctionnelle!

« Sans cesser de converser avec son visiteur, il aspire délicatement la poussière des cactus en pot, avant d’en nettoyer les feuilles à l’aide d’un coton imbibée d’eau déminéralisée » (p.69).

Nettoyer les feuilles des cactus, moi, je dis chapeau! Pour les épines, il est plutôt conseillé d’utiliser un petit aspirateur…

Première nuit d’amour après leurs retrouvailles (p. 91): « Blériot a l’impression que leur étreinte va pouvoir durer des heures et des heures et qu’ils sont partis pour battre des records qui ne seront jamais homologués. »

Cuistre et fanfaron, il a tout pour plaire, ce héros! Pour l’émotion et la sensualité, on repassera…

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En un monde parfait, de Laura Kasischke

On croit entrer dans un roman d’amour un peu banal, délicieusement romantique et un rien démodé : un genre de roman de gare drôlement bien écrit.

Insensiblement, le climat change : Jiselle se retrouve à organiser seule la vie de famille de l’homme qu’elle vient d’épouser, très vite, à la suite d’un coup de foudre. Elle est hôtesse de l’air, il est commandant de bord, rien que de très classique, si ce n’est qu’il est veuf et a trois enfants. Le doute plane: l’a-t-il épousée pour qu’elle se charge de ses enfants, livrés aux baby-sitters depuis la mort de sa femme?

La vie avec son mari et les enfants est discrètement décevante: l’intimité est rare, les deux filles adolescentes se révèlent odieuses, chacune dans son genre. L’une est frontalement agressive, destructrice et autodestructrice, l’autre savamment manipulatrice, plus inquiétante encore. Le garçonnet est perdu, rapidement touchant, tellement en quête d’amour qu’on sent bien qu’il est prêt à s’attacher à cette femme rêveuse et malhabile.

Le mari a dû repartir pour une mission et elle reste seule avec eux. Une mystérieuse épidémie frappe le pays, les Etats-Unis, et la région où ils habitent se trouve mise en quarantaine. La vie est de plus en plus difficile, le ravitaillement une opération qui se révèle chaque jour plus compliquée. Britney Spear meurt de la grippe dite « de Phoenix ». Désespoir des filles. Lui est bloqué en Europe, retenu dans un centre sanitaire en Allemagne avec son équipage. Bientôt, il sera injoignable, ne répondra plus à ses appels de plus en plus pressants.

Alors elle organise la vie de sa famille d’adoption dans un contexte toujours plus hostile. Les morts se succèdent dans le voisinage, le quotidien est rythmé par les coupures de courant, les courses éperdues après les vivres, les incidents inquiétants.

Ce qui est magnifiquement rendu, c’est le courage et la modestie de cette femme hésitante, aussi peu sûre d’elle que tyrannisée par les deux filles de son mari, n’ayant d’autres ressources que sa bonne volonté et l’affection grandissante du jeune fils. Le récit est ponctué des histoires qu’elle lui raconte, histoires d’enfants heureux au coeur d’une nature accueillante, l’inverse exact de ce qu’elle doit affronter jour après jour.

Peu à peu, c’est le retour à une vie sauvage, une vie de colons en terre étrangère livrés à leurs seules ressources, ne pouvant compter sur aucun des acquis de la « civilisation ». Il va falloir tuer les bêtes pour se nourrir et faire preuve de vraie solidarité entre humains survivants. Rien dans le personnage du début ne laissait pressentir une telle force : Jiselle semble seulement suivre un instinct primitif de survie pour elle et sa famille, tout en continuant à être torturée par ses doutes intérieurs, ses rêves d’amour piétinés, ses relations difficiles avec sa mère. En femme soumise, elle ne proteste jamais, se plie aux volontés des uns et des autres. Une vraie douceur préside à tous ses actes, si héroïques soient-ils.

Les animaux envahissent peu à peu le récit, animaux domestiques abandonnés lâchement, tués, redevenus sauvages dans une nature livrée à elle-même. La description de ces bêtes revenues à leur beauté originelle est toujours très prenante:

« Ce qu’elle ne s’attendait pas à rencontrer – comme un fantôme farouche sortant de la chambre, longeant le couloir et, sans même se soucier de regarder dans sa direction, entrant au salon-, c’était un grand félin de couleur fauve, de la longueur d’un homme, avec d’énormes muscles aux épaules et des oreilles plus foncées, hérissées de poils.

Un chat énorme, fantasmagorique.

Elle demeura figée plusieurs secondes sur le seuil, la main plaquée sur la bouche, s’efforçant de respirer plutôt que de hurler, avant de reculer dans la blancheur neigeuse pour retraverser le jardin à toutes jambes, le coeur battant,cou-guar, cou-guar.

Un couguar. »

Avec une maîtrise rare, Laura Kasischke renoue ainsi avec les grands romans d’aventures, donnant à son récit une richesse d’émotion et une dimension universelle dignes des romans de Jack London ou de Mark Twain. En ce sens, elle retrouve la veine oubliée des grands récits d’initiation des 19e et 20e siècles sans avoir l’air d’y toucher, en centrant son récit sur une anti-héroïne, une femme toute simple, que l’épreuve va magnifier. Un roman lumineux.

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D’après le tableau « Summertime » d’Edward Hopper

La touffeur d’août se déverse sur elle, liquide tiède.

Un vent léger s’est levé, qui fait danser la soie de sa robe. Elle attend au bas de l’immeuble où elle partage avec une amie un appartement exigu et lumineux. Elle guette la voiture toujours grise de poussière de Simon.

Elle est belle. Ses cheveux sont lavés, soigneusement brossés, elle sait comme ils brillent sous le soleil. Il aime les caresser rêveusement, faire glisser les longues mèches sur ses doigts. Elle a enfilé la robe qui la rend, à ce qu’il dit, troublante, une robe qu’elle a pourtant du mal à porter, même pour lui faire plaisir, une robe qui dévoile ses formes, le plein des épaules, des seins, des hanches. Le soleil rend la soie transparente, exhibe ses cuisses rondes. Elle sent la douceur du tissu sur sa peau, la caresse du vent sur ses jambes nues. Elle a maquillé ses lèvres ourlées. Elle se veut sereine et déterminée.
Simon. Un homme qui l’émeut, très grand, un peu enveloppé, légèrement cambré. Il regarde les femmes avec une douceur et une timidité qu’elle juge désarmantes. Ses longs cils donnent à son regard quelque chose qui n’appartient qu’aux gros animaux pacifiques, aux vaches, aux chevaux. L’eau de sa bouche était fraîche quand il l’avait embrassée pour la première fois. Elle avait pensé : « l’homme de ma vie?… » Une expression qu’elle avait jusqu’alors trouvée si ridicule.
Elle l’attend pour qu’il l’emmène déjeuner au bord de leur rivière, dans ce restaurant de fritures qu’ils aiment tant, là où elle lui avait déclaré son amour. Il était resté sans voix. Il semblait réellement abasourdi.
Aujourd’hui aussi, elle a quelque chose à lui dire. Peut-être attendra-t-elle en vain, cette fois encore. Il a oublié tant de rendez-vous, négligé tant de demandes, enterré tant de promesses. Aujourd’hui, s’il ne vient pas, elle marchera sur la route jusqu’au fleuve, elle sentira la peau fine de ses cuisses caressée par le vent et le creux de ses reins chauffé par le soleil d’août. Contempler seule le fleuve en ses méandres, quelle douceur ce sera.
Une des premières fois où il avait négligé de se rendre à l’un de leurs rendez-vous, elle était restée anéantie sur place deux ou trois heures, incrédule, hébétée. Pendant plusieurs jours, elle avait été incapable de réfléchir, une morte vivante qui essayait de marcher droit et de faire ce qui doit être fait. Chaque minute de chaque jour.
Il s’était excusé, elle avait pardonné. Elle ne connaissait pas le ressentiment envers lui.
Voilà qu’aujourd’hui, elle n’arrive pas à comprendre pourquoi elle ne l’aime plus. Il faudra pourtant bien lui en faire l’aveu. Il pourra continuer à la voir, à lui raconter interminablement ses péripéties amicales et professionnelles. Il n’aura plus besoin de se censurer pour lui parler de ses « copines », ce terme idiot qu’il emploie pour parler de ses maîtresses. Il pourra continuer à la désirer. S’il veut poursuivre leur étrange relation amoureuse, pourquoi pas ? Elle se prêtera à ses jeux parce qu’elle n’aime guère se refuser, une sorte d’éthique qui lui rend cruel le rejet de l’homme. Et puis elle aime tant faire l’amour avec lui.
Elle n’avait pas souhaité cela, cet amour-là avait illuminé les trois plus belles années de sa vie. Grâce à lui, elle avait pu supporter la douleur de la mort de sa mère et l’épuisement des examens de fin d’études, et tous les soucis d’une vie d’étudiante peu fortunée. Elle n’avait pas souhaité la fin de cet amour. C’était venu sans douleur, comme un cadeau, avec l’incroyable générosité de ce soleil d’août qui brûle si délicieusement sa peau fragile de blonde.

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Dernier amour avant liquidation, de Pierre Ahnne – roman

Un homme a décidé de mettre fin à ses jours, apparemment par noyade sur une plage de Normandie. Jamais la moindre raison expliquant cette décision ne sera évoquée.
Il s’autorise quelques folies paradoxales : commander des fruits de mer (mets qui lui répugne entre tous), se baigner dans l’eau glacée, prendre une chambre d’hôtel. Il n’y a pas d’urgence. Il rencontre une femme, avec qui il noue une liaison – sans enthousiasme aucun.
Le personnage est un Buster Keaton d’aujourd’hui aussi drôle que désespéré. Il est agi par ses raisonnements, tous merveilleusement logiques et totalement décalés. Il ne sait jamais comment se comporter, s’analyse interminablement, pratique une autodérision froide et alambiquée. Il s’engage pourtant toujours plus dans une aventure qu’il n’a pas choisie.
« De toute façon me disais-je on avait bien le droit de s’octroyer une dernière histoire avant de passer l’arme à gauche. Toutes les faiblesses dans ces situations extrêmes étaient permises, au moins tolérées, par exemple un certain de manque de dynamisme au moment de quitter avec cette femme le domaine des hypothèses pures paraîtrait vu le contexte bien excusable. »
Les « hypothèses pures » sont la seule patrie du héros. D’où de tordantes descriptions de scènes imaginaires que lui inspire le plus insignifiant vendeur de magasin de souvenirs chez lequel il achète compulsivement des mignonnettes, un délire d’images rendu dans une langue obsessionnellement précise, détaillée, ornée.
Car plus encore que l’aventure improbable, c’est le texte qui nous tient. Il y a du Sarraute chez Pierre Ahnne, dans la violence des faits minuscules qu’il détaille, dans la sous-conversation incessante, obsédante qui analyse sous tous leurs angles le moindre fait, la moindre parole.
Il y a aussi quelque chose d’une contrainte oulipienne dans ce roman : écrire une histoire d’amour sans une once de psychologie (impossible de « comprendre » selon les critères en vogue ou passés les motivations des personnages) et dépourvue de toute sensualité. Les personnages accomplissent quand il le faut une sorte de devoir conjugal avant l’heure, sans que cesse pour autant le monologue intérieur du narrateur.
Et pourtant, on est réellement accroché, avide de connaître la fin de l’étrange histoire. La beauté de la langue, quand l’autodérision s’efface, crée de vrais moments de poésie : « Elle dormait près de moi en émettant un léger bruit de bouche, les rideaux pourpres éclairés par la lampe de chevet prenaient un aspect solennel, la brise froide provenant de la salle de séjour apportait dans la chambre le bruit noir de la mer. »
Pierre Ahnne a écrit là une oeuvre inclassable et belle de cette étrangeté. Il nous fait rire, nous surprend constamment dans son récit : là encore, comme chez Keaton, les situations évoluent généralement dans un sens tout différent de celui que le lecteur avait anticipé. En ce sens, c’est aussi un roman plein de suspense…
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Lune de miel à Venise

Il lui avait dit : « Je t’emmènerai dans un palais vénitien donnant sur le Canal. »

Avec lui, elle n’avait connu que les hôtels Campanile et Ibis de la banlieue parisienne. Dans l’un d’eux, des vues de Venise étaient accrochées dans la chambre. Ça lui avait fait drôle.

Elle ne savait pas bien ce qui l’avait bouleversée dans cet homme-là. Peut-être qu’il fût si grand. Elle se sentait redevenir une petite fille avec lui. Peu après leur rencontre, des images de son enfance lui étaient revenues d’une façon obsédante. Son père de retour du travail, trempé de la pluie traversée à scooter. Il la prenait dans ses bras, l’élevait au-dessus de lui. « Bonsoir, ma petite princesse. » Il la frottait contre ses joues râpeuses, elle sentait son odeur d’homme, elle restait là, dans le creux de son épaule, longtemps. Aucun danger ne pourrait l’atteindre.

1,95 m. Pour lui parler, lorsqu’ils étaient côte à côte, elle devait lever la tête. Assise en face de lui, elle était désarçonnée par son regard à hauteur du sien. Il la contemplait avec calme, douceur et détermination. Elle avait cru que ce regard-là lui était spécialement consacré. Par la suite, elle avait pu constater, incrédule, que c’était le regard qu’il destinait aux femmes. A toutes les femmes. Sans distinction d’âge, de condition sociale ou de beauté. De ce point de vue, il faisait preuve d’un remarquable sens de l’égalité. Elle avait compris qu’elle n’était en aucune façon privilégiée. C’était le lot commun.

Il lui avait semblé bizarre qu’il lui proposât l’hôtel dès leur premier rendez-vous d’amour. Il se proclamait célibataire, pour ne pas dire esseulé. Mais son appartement était dans un désordre si monstrueux, impossible d’y amener une femme aussi raffinée qu’elle. Elle n’avait pas creusé la question. Seul lui importait de pouvoir enfin caresser ce grand corps désiré et de s’enrouler avec lui dans le désordre délicieux d’un lit d’amants.

Pendant près de deux mois, ses pieds n’avaient pas touché terre. Elle volait littéralement. L’enfant d’habitude si lourd, qu’il fallait porter sur le chemin de l’école ne pesait plus dans ses bras. Elle lui murmurait à l’oreille : « Mais comment ma grosse Poussinette peut-elle être devenue légère comme une plume? » L’enfant riait. Elle avait l’impression qu’elle ne l’avait jamais autant aimée.

Elle ne posait pas de questions. Elle se contentait d’obéir à son désir à lui, auquel se superposait immédiatement le sien. Il lui avait dit qu’il aimait sa placidité, qu’elle n’ait aucune de ses exigences qui rendaient la vie avec les femmes parfois si étouffante. Ça lui avait donné à penser. Il ne vivait pas avec elle. Il ne voulait connaître ni sa maison ni ses enfants. Il l’appelait quand il avait le désir d’elle. Ses amies, celles du moins qu’elle avait mises au courant, ses vieilles amies avec qui elle avait tant partagé, disaient : « Il te siffle. » Ça lui était égal.

Il avait des amies lui aussi, beaucoup d’amies qu’il appelait ses « copines ». Pour elles, il était toujours merveilleusement disponible, aidait l’une à déménager, consolait l’autre d’un chagrin d’amour, accompagnait la troisième à la clinique. Elle avait une collègue, une jolie jeune femme mutine qui passait ses vacances non loin de Strasbourg, sa ville natale à lui. Il avait décidé de lui rendre visite au printemps puisqu’il serait dans sa famille à ce moment-là. Il n’avait qu’entrevu cette collègue avec elle au cours d’une soirée, ça lui donnerait l’occasion de faire plus ample connaissance. Elle lui avait dit : « Je préférerais que tu n’ailles pas la voir. Ça me rend malheureuse. C’est une collègue que tu connais à peine, tu es l’homme que j’aime, que vous vous voyiez un soir à des centaines de kilomètres de moi, ce n’est pas si naturel. S’il te plaît, va voir tes vieilles copines, tes copains, ta famille, pas elle… » Il n’avait rien voulu entendre, avait trouvé sa jalousie ridicule, déplacée. Par la suite, il continua à la voir  régulièrement à Paris, ils aimaient bien parler ensemble de Strasbourg. Elle ne connaissait pas cette ville, il ne lui avait jamais proposé de l’accompagner dans ses escapades familiales.

Ils se voyaient par intermittence. Parfois, il partait pour des missions à l’étranger. Elle appréciait ces vacances sentimentales, se consacrait alors corps et âme à ses enfants, c’était d’une certaine façon reposant. Mais une fois, il n’avait plus donné signe de vie pendant près d’un mois, sans explication. Il était injoignable, elle tombait constamment sur son répondeur. Elle avait enfreint son interdiction, l’avait appelé à son travail, mais sa secrétaire lui avait expliqué gentiment qu’il était en réunion ou, une autre fois, qu’il  n’était pas encore arrivé, ou déjà parti. Pendant plusieurs jours, elle avait promené sa douleur comme un enfant malade à travers la ville, elle avait essayé de la distraire avec le cinéma, l’animation des grandes artères. Elle l’avait emmenée en dehors de la ville, tentant de lui faire admirer les paysages qu’elle aimait, le soleil couchant sur le fleuve, le friselis des roseaux sous la brise, mais la douleur ne bougeait pas, elle était là, lourde comme un cadavre d’animal. Alors elle s’était couchée avec elle, la berçant de chants venus du plus loin de son enfance, de comptines, de mélopées.

Il avait enfin appelé : il avait été malade, avait sans doute trop bu, puis s’était senti si mal qu’il n’avait pas trouvé le courage de se manifester avant. Ça ne faisait rien, il était là, c’était l’essentiel, elle avait immédiatement repris vie, elle avait couru vers lui. Elle  n’avait pas le choix, elle l’aimait trop pour lui en vouloir. Elle ne connaissait pas le ressentiment envers lui. Mais depuis, la douleur demeurait, une douleur sourde, discrète, comme une présence un peu lourde en permanence à ses côtés. Elle continuait à le voir quand il le demandait. Elle se rendait disponible, très tôt le matin, très tard le soir, annulait des rendez-vous professionnels, décommandait des dîners amicaux, jonglait avec les baby-sitters. Elle prenait ce qu’il lui donnait sans demander une miette de plus. Elle sentait que ce serait inutile. Et puis elle ne savait pas composer ces scènes-là ; le goût du pathétique lui était inconnu. Elle se serait sentie tellement ridicule…

Plusieurs fois, il lui avait fait faux bond. Il l’avait prévenue alors qu’elle était déjà en route vers lui, le coeur battant, ivre du bonheur de le retrouver bientôt.  Parfois, il ne la prévenait pas du tout.

Et voilà qu’aujourd’hui, à nouveau, elle l’attendait en vain dans leur café, celui où pour la première fois il lui avait déclaré son désir. Il ne viendrait pas, elle le savait. Le soleil brûlait délicieusement sa peau fragile de blonde. Ses enfants étaient chez sa mère, à la campagne, elle les imaginait courant à travers les folles avoines du champ derrière la maison. Comme elle aurait aimé les serrer dans ses bras, respirer leur odeur de savon et de linge propre, écouter leurs récits incohérents, dévorer avec eux les tartines de pain beurré de son enfance. Il y a longtemps, un homme lui avait parlé de l’emmener à Venise, dans un palais donnant sur le Canal. Parmi les riches étoffes chamarrées, ils auraient longuement, lentement fait l’amour et se seraient enfin endormis dans le vrombissement ouaté des vaporettos. Cet homme-là était mort, et puis c’était il y a si longtemps, déjà elle ne se souvenait plus bien, il lui restait une vague angoisse autour du coeur que la splendeur de la lumière estivale desserrait peu à peu.

Une paix tombait sur elle, une affection qu’elle sentait naître pour elle-même, une tendresse : comme une mère, elle se penchait sur l’enfant blessé en elle. « Ne t’en fais pas, il ne te fera plus souffrir, plus jamais. Ne pleure plus, c’est fini. » Elle se passa la main sur le visage, se caressa la joue, elle sentit se dessiner, à travers les larmes, son sourire de fée, comme disait son père lorsqu’il la voyait retrouver sa gaieté après un gros chagrin  d’enfant. Paralysée par sa fatigue et la touffeur d’août, elle entendit chanter au plus profond d’elle l’allégresse de la libération.

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Les Rêves dansants, de Anne Linsel et Rainer Hoffmann

De très jeunes gens s’avancent vers nous sur la musique de « Je cherche après Titine » du Charlot des « Temps modernes ». Etrangement déhanchés, le regard fixe et impavide, ils plaquent leurs vêtements, souples pour les filles, de jolies robes féminines très cintrées, ou plus raides pour les garçons, des costumes sombres, contre leurs corps. C’est bien « Kontakthof » (« lieu de rencontre »), c’est bien du Pina Bausch, avec cette violence poignante qu’elle instille dans la relation amoureuse. Séduction, enlacement, mise à nu, éclats.

Deux anciennes danseuses transmettent le ballet qu’elles ont joué plus de trente ans auparavant. Et on les reconnaît: Jo Ann Endicott, l’Australienne,  la belle, la mutine, la coquette de la troupe. Bénédicte Billiet, la Française, souriante, calme, radieuse et humble. Quel bonheur de les retrouver pour qui a suivi tous leurs spectacles, année après année, qui les a vues vieillir sans disparaître de la scène – de chères vieilles amies, un peu fanées et si merveilleusement talentueuses.

Elles sont de l’autre côté, désormais. Elles guident, elles font répéter ces adolescents tout en pudeur, en vivacité, le coeur meurtri parfois, comme Joy, la « vedette », qui a perdu son père il y a trois ans et qui va, on le sent bien, danser aussi pour lui. Les visages sont filmés avec douceur, la parole encouragée sans être forcée. Le respect et une grande tendresse prévalent, surtout de la part de la si paisible et rayonnante Bénédicte Billiet. On sent Jo Ann plus inquiète (tiendra-t-on les délais?), plus vite agacée, mais telle elle apparaissait déjà dans les pièces du Tanztheater de Wuppertal, et c’est si émouvant de la retrouver.

Un seul regret : on voudrait que le film fût plus long pour voir le spectacle en entier.

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Fair Game, de Doug Liman

Naomi Watts a une classe extraordinaire. Son personnage, Valérie Plame, est l’énergie faite femme. Elle marche, aussi rapide qu’élégante, sur fond de tours photogéniques à Kuala Lumpur, à Amman, au Caire…
Elle affronte un très méchant dans un huis clos tendu en voiture.
Voilà, Naomi Watts est une superwoman pas trouillarde : ça vaut mieux, elle est agent secret.

Elle a aussi une vie de famille. Là, c’est moins drôle. Ses enfants sont adorables, son mari hyperdisponible et il a l’air toujours amoureux. Quel ennui !

Le problème pour elle et pour nous est qu’elle va devoir abandonner ses activités super-glamour à l’ombre des mosquées, dans la touffeur orientale, pour promener ses enfants au jardin public, dans un froid glacial. Et que dès lors, c’est son mari qui va jouer les héros, après l’avoir mise dans un sacré pétrin. Au nom, bien sûr, du respect et du combat pour la vérité. En l’occurrence, et il le clame ad nauseam : il n’y a pas de trafic d’uranium entre le Niger et l’Irak.

Moi, j’aime mieux voir Naomi Watts que Sean Penn, qui est aussi politiquement correctement formidable dans la vie que dans ses films. Le mec qui vous fait toujours honte d’être ce que vous êtes. Alors, je me suis un peu ennuyée dans la deuxième partie du film.

Heureusement, la narration est parfois d’une belle sobriété : Joe Wilson, le mari, arrive au Niger, à la recherche d’un éventuel trafic d’uranium vers l’Irak. On y est : la chaleur, la poussière, la misère, sans effet tire-larmes. Il est épuisé, il ouvre le robinet de la salle de bains: un jus brunâtre s’écoule, c’est tout. Le découragement nous étreint aussi.

A la fin, un fondu-enchaîné nous fait passer de l’actrice à la vraie madame Plame, lestant le film d’un poids de vérité qui lui donne, c’est vrai, une autre dimension. On a quand même un peu somnolé.

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The Social Network, de David Fincher

Enervement. C’est l’impression ressentie devant les premières images du film, noyées dans un flot de paroles absconses.

On comprend vite qu’on va assister à l’empire de l’addiction sur un être. Addiction à la vengeance, qui va devenir une addiction à la rage de créer, toujours plus vite, plus loin.

Comme dans toute histoire de drogue dure, la destruction, la trahison, les coups bas seront au rendez-vous. Le héros commence par trahir deux « wasps » dont la discrète arrogance l’a humilié, les frères Winkleross. Il leur vole leur idée de site, moins par vengeance que par opportunisme et comme sans y penser.

Plus violente est la spoliation dont va être victime son colocataire et fidèle ami, Eduardo (Andrew Garfield), cocréateur de FaceBook, qui se verra privé de sa part de réussite à l’arrivée d’un tiers, Sean Parker. Justin Timberlake donne à ce personnage une ambiguïté et une séduction sulfureuses, conférant un tournant au film : le jeune geek devient un capitaliste à l’américaine, avec maniement de dossiers financiers et apparition d’avocats d’affaires. On assiste alors à des scènes classiques  dans le cinéma américain: scènes de négociations juridiques qui ressemblent a minima aux scènes de procès chères à Sidney Lumet ou à Otto Preminger.

« The Social Network » est un film austère. Il est même décourageant par moments, comme dans la scène d’ouverture. Un film âpre aussi par la quasi-absence d’éléments féminins, quelques filles plutôt insupportables qui tournent autour des geeks, mais rien qui permette de distiller une once de romantisme.

Mais, au-delà du récit de l’extraordinaire réussite du héros, demeurent pour moi des images d’une très grande beauté: en un seul mouvement de caméra, une boîte de nuit « se déplie » en éventail sous nos yeux ; on survole une course d’aviron dépeinte en panoramiques somptueux, puis au plus près de la sueur et des muscles – plans poignants d’intensité qui précèdent un retour dans l’étroitesse de chambres d’étudiant ou dans l’oppressante prison d’un écran qui ouvre sur le monde et se referme sur un garçon à jamais solitaire, frustré, abandonné.

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Le Nom des gens, de Michel Leclerc

Elle secoue comme un bon gros chien sa tête bouclée. Elle est fidèle à ce qu’elle aime, elle est innocente et maladroite comme un bon gros chien qui vous accueille toujours avec la même joie.
Elle, c’est Bahia (Sara Forestier, enthousiasmante), pas du tout Brésilienne, à moitié Algérienne, dotée d’un père serviable à l’extrême et d’une mère post-soixante-huitarde explosive et surdouée du coeur.
Bahia convertit tous les « fachos » aux idéaux de gauche. Comme elle dit : »Les mecs de droite, je les nique, pas métaphoriquement ». Le responsable de la jeunesse UMP du Pas-de-Calais, elle en fait un éleveur de moutons dans le Périgord. D’un champion de quad (« c’est facho le quad, hyper-facho! ») un moniteur de capoiera. Pour un « mec du FN », il faut compter dix jours de traitement. Pour un bayrouiste, « en une après-midi, c’est plié ».
Lui, il est jospiniste : comme dit Jospin, un jospiniste aujourd’hui, ça ne se rate pas, il faut lui rendre visite. Comme il est sympa, Jospin, tellement drôle, libéré, naturel, charmant. Quelle idée géniale de nous le montrer sans doute sous son vrai jour.
Epizootiste, Arthur Martin vient d’une famille où il ne faut surtout parler de rien, des fois que les fantômes des grands-parents assassinés à Auschwitz réapparaissent. Comme dit Thomas Bernhard dans « Extinction » (précisément!), les parents d’Arthur Martin sont des « destructeurs de conversation ». Il ne faut parler que de choses matérielles, insignifiantes, dénuées d’affect : le portail, les appareils électroménagers, la technique… On aurait pu imaginer plus de délicatesse pour traiter du traumatisme des descendants de victimes de la Shoah, le repas aux mille maladresses de Bahia peut choquer, mais… Michel Leclerc ne fait pas vraiment dans la dentelle et il a décidé de rire de tout…
Le film pullule de trouvailles à la Woody Allen. Quand Arthur Martin imagine la rencontre de ses parents, il met en scène une jeune fille timide … et son père, tel qu’il est au moment du film : un homme vieillissant, cheveux gris et légère bedaine. Et il visualise le coup de foudre entre ces deux êtres dépareillés, ce qui donne une scène hilarante.
Du Woody Allen, il y a en a aussi dans les dialogues du héros avec l’ado qu’il fut, mal à l’aise, ne sachant comment se faire remarquer des filles, jusqu’à leur dire qu’il est un petit-fils de la Shoah, pour se rétracter aussitôt, devant l’intérêt manifesté par ses interlocutrices : on est dans les années 8O, c’était bien plus intéressant que maintenant.
C’est cela qui est si délicieux dans ce film. Des sujets très sérieux: l’obsession de l’identité, la question du Bien et du Mal transposée politiquement en dualité gauche/droite, la montée des fachos ( de droite, de gauche, juifs, noirs, arabes, il y en a pour tous les goûts selon Bahia Ben Mahmoud- dire Marrrmoud, surtout!), mais une horreur absolue du manichéisme. Et une incroyable ambiance de tendresse et d’amour de l’humanité.

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Potiche, de François Ozon

Est-ce à cause de sa hiératique beauté que nous avons été si longtemps privés de Catherine Deneuve dans un vrai rôle comique ? Encore un bénéfice de l’âge : certaines stars à la beauté trop noble peuvent, grâce au passage du temps, se permettre l’art délicat du ridicule choisi et assumé.
Ce film est pour moi un régal de kitsch, d’amour de la féminité, de drôlerie, de détournement des codes sociaux (les syndicalistes ne sont pas plus choqués que cela de voir Mme Pujol apparaître à la table des négociations emperlousée à mort: jugent-ils eux aussi que, puisque c’est grâce à eux qu’elle possède ces fastueux bijoux, ils ont bien le droit d’en profiter un peu?) … et de nostalgie.
Nostalgie de ces années 70 , caricaturales à souhait. Ce ne sont pas seulement les décors qui les rendent dans un paroxysme de kitsch, mais les sentiments et la façon, naïve, de les exprimer. Le téléphone habillé de velours, les papiers peints aux énormes motifs géométriques orange et marron, les bouquets de fleurs en tissu servent d’écrin à des propos désormais décalés. Le divorce n’est pas encore la chose la plus naturelle du monde, Mme Pujol parlent des liens invisibles qui lient un vieux couple plus fortement que la passion, le fils assume une homosexualité qu’il ne revendique pas avec force, la fille tient envers et contre tout à son mari sans que nous ne voyions jamais ce dernier, le p(m)aternalisme passe très bien la rampe.
Du coup, tout baigne dans une ambiance de gentillesse affreusement démodée et délicieusement ridicule, comme les poèmes niais que compose Mme Pujol, telle une héroïne au tout petit pied de « Poetry »: son mari peut être odieux, le chant d’un oiseau la ravit, la console et, bien sûr, nous la rend à la fois ridicule et adorable.
Film féministe? Voire!
SI M. Pujol éructant « pauv’con’ » devant un gréviste renvoie sans ménagement à Nicolas Sarkozy, comment ne pas voir la « ségolinisation » de Mme Pujol se lançant dans la politique, arpentant l’estrade lors de son élection en tailleur blanc et assurant à ses électeurs qu’elle serait leur maman, que son programme tenait en un mot: fraternité?
Mais la caricature est douce, toujours tendre, jamais ironique, ne donnant jamais dans le sentiment de supériorité et la dérision veule.
Même Gérard Depardieu, si facilement dans l’outrance, donne à son personnage un poids d’humanité et de légère mélancolie : les retrouvailles dans son appartement modeste, avec une Catherine Deneuve lunettée de noir à la Audrey Hepburn vaut son pesant de romantisme suranné.
Et puis, ce délicieux retournement : la femme vertueuse et trompée, si à cheval sur les principes, n’a jamais renoncé à donner en toute bonne conscience libre cours à ses accès de sensualité, sans en faire tout un plat, dans le secret des corps et des coeurs. C’est cela aussi qui participe de ce sentiment ténu d’un jamais-plus: un respect naïf des convenances que l’on peut taxer d’hypocrisie ou… d’une sagesse qui fait préférer au déballage passionnel une esthétique du caché et de l’oubli.
La salle a hésité à applaudir, à la fin du film, mais les mines étaient unaniment réjouies. François Ozon est à mes yeux un très grand cinéaste, qui tels Kubrick, Truffaut ou Polanski, sait manier avec un talent égal tous les genres. Après « Potiche », un petit détour par « Le temps qui reste », film consacré au deuil de soi, ou « Sous le sable », au deuil impossible de l’être aimé, suffira à s’en convaincre.

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