L’Impératrice ou la féminité puissante

L’Impératrice est pour moi une carte ambiguë. On la dit celle de la féminité et de la séduction mêmes. Il me faut admettre que je perçois cette féminité comme légèrement dominatrice et ce charme comme parfois proche de la manipulation.

D’abord, je suis impressionnée par la place qu’elle prend au milieu de la carte. On ne voit vraiment qu’elle. Ensuite, elle regorge d’accessoires de la puissance. Le blason-bouclier, avec l’aigle aux ailes déployées, symbole de la force conquérante, mais aussi de l’esprit vainqueur de la matière, est fièrement arboré. Il est vrai qu’elle tient le sceptre qui la définit mollement appuyé sur son épaule, ce qui lui confère une certaine nonchalance. Rien à voir avec l’empereur, qui le brandit fièrement. J’aime son collier en forme de coupe, qui révèle combien l’affectif tient de place dans sa vie. La couronne est surmontée de rouge et de piquants, qui font penser qu’elle pense pour agir, qu’elle n’est pas une intellectuelle pure, comme la Papesse, mais qu’elle met son intelligence au service de l’action qu’elle envisage, au plus près de ses intérêts. La matière, symbolisée par la jupe rouge qu’enserre et « maîtrise » le tablier bleu, on la retrouve sur/dans sa tête. Créative, l’Impératrice l’est surtout pour l’élaboration de ses propres plans.

Mais le plus troublant pour moi demeure ce que la tradition indique comme étant un bénitier, à droite de l’image, à hauteur de ses fesses, sauf le respect que je lui dois. D’abord, que viendrait faire un bénitier sur un trône, de surcroît à cet endroit pour le moins insolite? J’y vois moi une aile, une aile d’ange ou d’oiseau : en tout cas, une créature céleste ou terrestre est bel et bien écrasée. L’Impératrice s’est assise dessus, tout simplement. C’est très étrange, d’autant que, du fait du blason-bouclier qu’elle enserre maternellement, de son ventre rebondi (la ceinture est haute, juste sous les seins), on en fait souvent le symbole de la maternité. Et je ne peux, du fait de cette petite aile qui annonce l’écrasement de … quoi?, au fait, on ne sait pas…, me départir de l’idée d’une maternité triomphante, maternité de puissance où la douceur animale du lien à l’enfant tient peu de place.

On l’aura compris, c’est une carte pour l’interprétation de laquelle l’environnement est fondamental. Bien « aspectée », avec l’Etoile, le Monde, le Jugement, le Soleil à ses côtés, elle indiquera une femme intelligente, chaleureuse, élégante physiquement et moralement, certes dans une certaine maîtrise, avec une autorité naturelle que renforce son charme. La beauté, les capacités de discernement, l’intuition lui ouvrent bien des portes. Attention, pour une personnalité si rayonnante, il faudra un Empereur. Un homme moins solaire risque de se faire écraser par elle…

Mais si l’Impératrice fraie avec le Mat ou le Bateleur,  elle annoncera de la fausseté, de l’hypocrisie, une coquetterie manipulatrice. Avec le Diable, elle pourra organiser des sortes de complots, lancer des rumeurs, distiller la médisance pour faire rendre gorge à ses ennemis. Avec la Maison-Dieu ou plus encore avec l’arcane XIII, elle pourra mettre en garde contre une réelle capacité de nuisance du consultant, qui n’en n’a pas forcément conscience, ou d’une personne de son entourage. Enfin, avec le Pendu, il faut s’attendre à une forme de passion pour l’ignorance, voire à la franche bêtise.

Mais me voici face aux côtés les plus sombres de l’Impératrice, il ne faudrait pas oublier qu’il s’agit d’une carte favorable, qui annonce en particulier l’arrivée de bonnes nouvelles, un arcane qui est excellent pour le commerce et tout ce qui concerne la communication et les contacts. Mais n’oubliez pas: vous ne ferez affaire avec l’Impératrice que si elle y trouve son compte.

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L’Etoile ou l’arcane de la sagesse amoureuse


J’aime l’Etoile, je crois bien que c’est ma carte de tarot préférée. Les amphores de Tempérance (arcane 14) sont là, elles déversent bien inutilement leur eau dans la rivière. Eau? Voire… Leurs philtres d’amour peut-être, ou leurs potions magiques, un fluide en tout cas qui relève plus de la magie que du « vain », car jeter de l’eau dans la rivière, est-ce bien raisonnable?

Mais c’est justement ça que j’aime dans L’Etoile. Elle annonce une douceur un peu déraisonnable ou bien le séduisant mystère d’une personnalité charismatique, qui s’ignore telle, peut-être, car L’Etoile est par-dessus discrète, effacée, elle déteste se montrer, « rouler des mécaniques ». C’est peu à peu qu’elle vous ensorcellera.

Quand elle se montre dans un jeu, je suis toujours joyeuse. Si elle « signe » (en apparaissant au milieu d’un tirage en croix) le questionnement d’une femme, il est réjouissant pour moi de savoir que cette femme-là est épanouie, merveilleusement à l’aise dans sa féminité, capable d’un abandon heureux et d’une véritable énergie, bienveillante et douce, capable de tout comprendre  et  aussi en mesure de se battre bec et ongles pour ses amours, ses valeurs, sa foi. Ce peut être aussi le signe d’une véritable évolution psychologique ou spirituelle, d’une démarche qui a permis de trouver la paix, la sérénité, enfin…

Face à une question « Que faire? », dans une situation tendue, L’Etoile invite au lâcher-prise, à  une délicieuse et si reposante attitude d’abandon, à une passivité heureuse. Non qu’elle soit synonyme de mollesse, simplement, en l’occurrence, elle invite à l’inaction. Faisant sienne en somme l’exhortation du plusieurs fois ministre sous la IIIe République et trois fois président du Conseil sous la IVe, Henri Queuille: « Il n’est pas de problème dont une absence de solution ne finisse par venir à bout »…

Caractérisant un homme, elle annonce une grande douceur, une sensibilité extrême, ignorée, méconnue, cachée, au sujet lui-même d’ailleurs. Elle peut là aussi s’accompagner d’une grande énergie, d’une réelle virilité, mais jamais il ne faudra oublier que les sentiments de l’être sont entiers, sans fard, et donc qu’il est vulnérable, plus fragile que d’autres peut-être confronté au mensonge, à la rouerie.

Pour finir, face à une question strictement matérielle, L’Etoile annonce de la chance. Protection d’En-Haut, quel que soit le nom qu’on lui donne, une perspective s’ouvre pour le consultant, et voilà aussi la raison pour laquelle je me sens si contente! Mais il devra laisser de côté son besoin de maîtrise, de contrôle, de domination. Fais-moi confiance, lui dit  L’Etoile, et laisse-toi aller, sans démissionner, bien sûr, mais sois calme, car tout va bien se passer.

Dans quelques cas exceptionnels, très mal entourée (arcanes 9, 13, 15), L’Etoile sera synonyme de lâcheté, d’incapacité au moindre effort et annoncera pour le moins un tempérament par trop végétatif, de la paresse voire de la stupidité.

Pour moi et jusqu’à preuve du contraire, L’Etoile est une promesse de bonheur. Tout simplement.

 

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Le Bateleur ou le départ en chantant

Regardez-le celui-là, le jouvenceau impavide dans tout l’éclat de sa turbulente jeunesse. Il fait montre de tous ses talents et il joue. Il séduit et il gagne à tout coup. L’arcane sans nombre, le Mat, a posé à terre sa besace et sorti tous ses bibelots. Il joue au bonneteau et il vous escroquera si vous n’y prenez garde, mais au moins aurez-vous passé un bon moment. Mais attention , il peut partir d’une minute à l’autre et vous laisser désemparé, sans le sou et, éventuellement le coeur lourd d’un chagrin que vous aurez du mal à oublier. Car il est le charme et la gaieté même, il est l’ensorceleur innocent des âmes un peu sombres et le rire des enfants cruels sans le vouloir…

Lorsqu’il apparaît dans un tirage, prenons garde à qui l’entoure… S’il est bien accompagné, il sera éminemment bénéfique, apportant courage et optimisme. Avec lui se profilent du tonique et du nouveau, un nouveau départ, une nouvelle relation riche de promesses. Comme l’état amoureux, il est un moyen qui s’annonce, un des seuls faciles à atteindre, pour évoluer, changer de regard et de perspective. Il vous sort de l’immobilité et de l’émoussement : quel appétit de vivre il apporte et comme vous sentez renaître les projets les plus fous!

S’il est fâcheusement entouré, à côté de la Lune (arcane 18) ou de la Maison-Dieu (arcane 16), il règne sur un monde d’illusions, d’apparences, il séduit mais il trompe. Le consultant n’est alors guère avisé dans ses choix, nous dit le Tarot, ses conseillers manquent de profondeur ou d’expérience. Il doit de méfier de sa propre tendance à s’illusionner, à se raconter des histoires, voire se garder d’une certaine mythomanie dont il n’a pas forcément conscience…

Avec l’arcane 13, l’arcane Sans Nom, le danger est grand d’être trahi, spolié et laissé dans le plus grand désarroi. Sans préméditation, avec la seule insouciance des égoïstes que la vie presse d’avancer et qui n’ont guère le goût ni l’imagination pour se mettre à la place de l’autre…

Mais moi, je préfère tout de même attirer l’attention sur la lemniscate qui lui tient lieu de chapeau, cette courbe plane, ce huit allongé symbole de l’infini ou du perpétuel recommencement. C’est ce que j’aime en lui, l’éternel retour de toute chose, la vie qui reprend ses droits et son élan, envers et contre tout.

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D’amour et d’eau fraîche, d’Isabelle Czajka

 

J’ai revu en DVD une merveille de petit film ciselé, un bijou de légèreté en matière de peinture de la cruauté sociale. Il est passé inaperçu ou presque à sa sortie, en août 2010. Ceux qui je l’ont vu ont adoré. Et si les autres avaient été découragés par le critique du « Monde », qui sait?, lequel lui reprochait de « ne pas mettre le système social à vif, façon Dardenne »? Aussi est-il  préférable de le dire tout de suite : Isabelle Czajka ne filme pas non plus l’amour à la manière du Visconti de « Senso » ou les scènes d’action à la Melville, façon « Le Doulos ». Elle dit et filme les choses à sa manière et on l’en remercie.

Une jeune fille cherche un emploi. Elle a des diplômes, de l’allant. Elle a un père dépressif, divorcé d’une mère constamment critique envers elle. Lui vit en HLM, la mère dans une impeccable villa de banlieue. Son frère a réussi, il a obtenu pour elle un emploi dans une agence de communication très en vogue. Et là, on la reçoit sans façons, ce sont des gens, disent-ils d’eux-mêmes, très « cool », très « créatifs », en fait d’effroyables bobos qui vont la traiter avec le plus total mépris, sans états d’âme, sans lui porter la moindre attention. La directrice (formidable Océane Mozas) porte des tenues sobres et branchées, elle sourit délicieusement, la tutoie tout de suite – et lui fait garder ses gosses quand la baby-sitter fait défaut.

Cette première partie est d’une rare cruauté : d’autant plus que rien ne vient souligner la chose, pas de révolte, pas de compassion, pas de colère. La description est implacable, et l’héroïne, si volontaire, seule mais jamais amère. Elle se donne à qui lui offre le restaurant, elle se donne parce que personne ne s’intéresse à elle, qu’elle n’est rien pour personne.

 

 

 

Le repas de famille est sensationnel sur ce plan : le frère comme la mère s’appliquent , sous couvert de conseils, à la rabaisser, à lui dénier toute valeur. Mais sans jamais que la réalisatrice ne tombe dans la caricature, c’est merveilleusement juste, cela pourrait passer inaperçu dans la vraie vie… Cela passe inaperçu dans la réalité, et c’est là tout l’art de la mise en scène que de souligner ce que d’ordinaire on ne voit pas.

La seconde partie du film, c’est Bonnie and Clyde au petit pied, le discours anarchisant en moins. Ben, qu’elle a séduit immédiatement, est un paumé comme elle, il s’intéresse à elle pour de vrai, elle n’en revient pas. Il joue au malfrat, il est un pauvre gosse perdu. Afin d’honorer une « commande », il part dans les Pyrénées pour de fausses vacances de rêve et elle le suit puisqu’elle n’a rien à perdre et qu’elle sent bien qu’elle va l’aimer.

Pas de pathos, mais de très tendres scènes d’amour entre deux enfants abandonnés. Le coeur se serre devant tant d’innocence et de déréliction.

Rock et violente est la musique de la première partie, celle qui voit l’héroïne foncer contre les murs de l’indifférence et repartir, vaillante, gaie malgré tout. La bande son se fait élégiaque pour accompagner ensuite le duo d’enfants amoureux. J’ai aimé ce contraste assumé. Et le jeu stupéfiant de naturel et de subtilité des deux acteurs, Anaïs Demoustier et Pio Marmaï. J’aimerais leur prédire une longue et belle carrière.

 

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Eugénie Antonia Grünfeld

Eugénie Antonia Grünfeld. En janvier 1952, elle s’est rendue chez le photographe. Je suppose qu’elle a souhaité envoyer une image d’elle à son fils, Eugène Grünfeld, soldat en Indochine.

J’aime la douceur de son visage et ce petit sourire qu’elle a. Elle s’est fait belle, elle a posé avec son parapluie à manche de bambou, sans doute parce qu’elle le trouve élégant. A son bras, elle porte un sac en crocodile. Un cadeau de son fils?

Elle est russe. Elle est née à Moscou, le 6 novembre 1888, et je ne sais pas grand-chose d’elle si ce n’est qu’elle est la mère de mon père. Je ne l’ai pas connue. En fait, elle est née en 1885, mais le fonctionnaire français, à son entrée sur le territoire, a lu 1888. Elle n’a pas rectifié l’erreur, s’est trouvée heureuse de ce rajeunissement subit…

Ses parents vendaient des pianos, je crois, à Moscou. Elle avait plusieurs soeurs. Elle a fait des études, connaît plusieurs langues: le russe, évidemment, le français, l’allemand, le géorgien.

Lui, c’est Ernest Paul Friedheim. Il est né à Paris le 27 octobre 1881. Mon père lui ressemblait beaucoup. Le même regard, le nez droit et fin, le grand front. La lèvre inférieure est comme aplatie, légèrement. Les cheveux sont noirs, frisés, très disciplinés. Il est relativement grand pour l’époque : 1,76 m (« signalement » dans son livret militaire). Il est élégant, une aiguille à perle pique son col de chemise à sa cravate. Je ne sais de quand date la photo. Pour moi, il a autour de 35 ans.

Le 6 août 1914, il a épousé à Paris Augustine Adolphine Pavy, née  en 1864 à Continvoir (Indre-et-Loire), dernière des six enfants d’une famille de « cultivateurs », comme spécifié dans son acte de naissance. Riche cultivateur, simple paysan, on ne le saura pas. Il a 33 ans, elle en a 50 ans. Pour l’époque, c’est un grand âge, déjà. Etrange.

Ernest Paul est ingénieur, diverses adresses attestent qu’il a vécu à Paris toute sa jeunesse, mais une partie de la famille Friedheim réside en Angleterre. Son père meurt (par suicide, pendaison) en 1920 à Hampstead, district chic de Londres. Le père est « financier (retired) », sans doute rentier. Sa soeur se marie la même année, à Hampstead, avec un voyageur de commerce de 37 ans, Arthur Porter Springthorpe. Elle en a 41 ans.

Ernest Paul est riche. S’il a épousé une femme si étonnamment plus âgée que lui, ce ne peut être par intérêt. J’aimerais en savoir plus sur Mlle Pavy…

Ce petit bonhomme-là, blond et frisé, ressemble terriblement à mon fils petit. Il est sur le bateau entre Smyrne (actuellement Izmir, en Turquie orientale) et Marseille. Nous sommes en 1921. Il a 5 ans, peut-être pas encore. On lui a prêté une casquette et il fait le salut militaire. Déjà. Militaire, il le sera de longues années. En ce jour, c’est un pauvre petit émigrant que sa mère emmène vers la France, elle qui fuit depuis longtemps déjà. La guerre civile, sans doute, mais sûrement aussi  le rejet des siens : ce beau petit est né le 2 août 1916 -comme on disait alors, « sans père ».

 

1922. Le petit émigrant russe est devenu, semble-t-il un garçonnet des beaux quartiers. La photo a été coupée pour qu’on ne voie que lui, pas elle, celle dont on surprend la main gantée de blanc, ou celle du sac en paille tressée, toutes ces dames élégantes qui boivent du champagne, comme l’atteste la bouteille à ses pieds. Il a 6 ans, on lui a confié le parapluie d’un adulte, il regarde l’objectif d’un air confiant.

Pas de date pour celle-ci et beaucoup d’élégance. La ravissante petite fille porte un manteau bordé de fourrure au col, aux manches et le long des boutonnières.

 

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Une séparation, d’Asghar Farhadi

Un couple se sépare. Le film s’ouvre sur la requête de l’épouse devant le juge. Elle veut partir à l’étranger. Son mari accepte (premier élément de surprise pour nous), mais elle devra laisser leur fille avec lui à Téhéran. Le film se clôt sur leur divorce : les termes de la demande ne sont plus les mêmes, et c’est à leur fille que la question du choix parental sera posée. Entre ces deux moments-clés, le mensonge sera passé, d’abord discret, habituel, compréhensible, et pour finir dévastateur.

Au-delà des images, de l’harmonie des couleurs, la beauté de ce film et l’extraordinaire émotion qu’il dégage tiennent à la vérité humaine, sensible, des personnages. Chacun porte sa part d’ambiguïté et celui que l’on trouvait si admirable va apparaître peu à peu sous un autre jour. Le fils aimant, celui qui s’occupe de son père comme d’un vieux bébé, totalement dévoué, caressant, se montrera dur, injuste et insensible aux demandes d’attention de son épouse.

La bigote austère et sèche va se révéler héroïque lorsque poindra la nécessité intérieure d’obéir aux « impératifs catégoriques » de sa foi.

La vérité est insaisissable. La confusion des sentiments et des faits semble répondre à notre surprise et à notre émerveillement de voir les Iraniens si proches, si semblables. Naïveté de l’idée de la différence, universalité de la douleur des sentiments bafoués.

 

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L’Intranquille, autoportrait d’un fils, d’un peintre, d’un fou – de Gérard Garouste, avec Judith Perrignon

Je ne connaissais pas le peintre ou à peine. Ses tableaux ne m’intéressaient pas. Ne me touchaient pas. On m’a offert le livre. Je ne l’ai plus lâché.

Il est toujours troublant de lire une autobiographie. Au-delà  de la découverte d’une écriture, on devient voyeur, curieux d’une vie qui ne nous regarde pas, que l’auteur expose avec plus ou moins de retenue. Gérard Garouste avance avec prudence et son pas est celui d’un homme qui retourne avec douleur sur un passé qui continue de l’habiter pour le meilleur et pour le pire, qui le fait créer et se détruire dans une même douleur dont il ne peut, quoi qu’il fasse, s’affranchir. Cette souffrance qui le rend littéralement fou, il la met en scène sans la moindre complaisance, comme un lot dont il a hérité et dont il ne se libérera pas. Un peu comme le Fritz Zorn de Mars, même si la fin est moins tragique. Il est des poisons sans remède, avec lesquels il faut vivre. La haine, la haine gratuite, celle de  l’antisémite, il a dû non la subir, mais en sentir jour après jour les nauséabonds effluves.

Le fils, d’abord. « Mon nom est une jurisprudence. Il faut réparer. » Ce verbe-là revient plusieurs fois dans le texte. Le père de Gérard Garouste a été condamné pour spoliation de biens juifs pendant la guerre. De cette période, il dira à son fils, « ç’a a été les plus belles années de ma vie ».

L’enfant subit la violence du père à la maison, contre la mère, effacée, absente, contre lui-même, et les diatribes antisémites, obsédantes. S’y mêlent pour le jeune garçon les « sornettes du catéchisme » de l’époque sur le peuple déicide. Sous la haine, il pressent l’admiration, il voudrait être juif, dit-il.

Alors, il discute, il raisonne, il s’épuise, il continue d’aimer son père et d’en avoir peur. Il a besoin de le croire solide.

Pour lui plaire, il s’essaie même à jouer les vendeurs de meubles, dans le magasin paternel. »J’étais terrifié par la somme des reproches en moi. Je n’étais plus qu’un maillon entre les miens et mon avenir. Partir me ferait les trahir. »

Le peintre, ensuite. Enfant, il dessine et c’est le seul domaine où on lui reconnaît un talent. La peinture « enchante ses doigts ». Mais « j’étais en rupture avec la rupture ». Il fabrique sa peinture à l’huile avec des pigments quand ceux de son âge font de la photo, des installations, des performances. Il choisit l’érudition contre la provocation. Du coup, il dérive insensiblement vers ce monde juif « obscur et malin », dit-il, dont on lui avait appris à se méfier, et qu’il était sommé de haïr. Il étudie la Torah, le Talmud, lit les livres de Marc-Alain Ouaknin, Philippe Haddad, apprend l’hébreu avec passion auprès de Yakov Aaroch.

« L’hébreu est une véritable invitation à l’interprétation. Une même racine de trois lettres peut aboutir à différents mots. Le désert, la parole et l’abeille ont ainsi le même point de départ. Et c’est une aventure littéraire extraordinaire que de se pencher avec Yakov à la source de notre civilisation.  »

Parallèlement, il travaille de plus en plus et connaît un succès croissant qu’il semble ne pas rechercher. Peindre des décors bombardés de lasers dans les nuits trépidantes du Palace, boîte branchée de la fin des années 70, exposer dans les plus grandes galeries de New-York (Leo Castelli, Sperone) ou être le seul artiste français invité à l’exposition Zeitgeist à Berlin, en 1982 : il semble que cela lui fasse le même effet. Il travaille, obsédé par ses images intérieures, indifférent aux modes.

Et puis enfin, le fou, celui qui fait de longs séjours en hôpital psychiatrique, celui pour qui le délire est un refuge quand la peinture et l’étude ne servent de rien. Les émotions sont dangereuses pour lui, et il n’est qu’émotions. « Un fou n’est pas quelqu’un qui a perdu la raison, mais quelqu’un qui a tout perdu sauf la raison. » Il a lu cette phrase quelque part, il ne sait plus où, il la trouve juste. Il navigue entre crises de délire et dépression Il aspire désespérément à l’équilibre, il déteste le « raccourci romantique » qui lie folie et art. Pour lui, l’idéal du peintre n’est pas Van Gogh, c’est Vélasquez, Picasso, « qui ont construit une oeuvre et une vie en même temps ».

Cette lutte désespérée contre l’obscurantisme de la haine (et on l’élargit forcément à toutes les haines, toujours et avant tout si bêtes, si désespérément bêtes…) est très émouvante pour moi. Gérard Garouste combat avec les armes de l’esprit et de la culture. « C’est Saint Louis qui, le premier, imposa aux juifs le port de signes distinctifs. On me dira que le monde a changé, oui, mais là où il saigne et devient fou, il est un mot qui revient encore et encore: juif. Notre époque à la mémoire courte veut croire que c’est là l’héritage d’un dérapage du vingtième siècle, mais c’est un courant qui remonte à la nuit des temps. Je nage contre ce courant. Je pose saint Augustin et Mein Kampf côte à côte sur la toile. Je continue d’apprendre l’hébreu et à tout entendre autrement. Il n’est pas dit dans la Bible: Honore ton père et ta mère, comme on nous l’a si bien appris. La racine du mot caved, qui signifie « honorer », est aussi celle du mot « lourd ». On peut donc entendre: Considère le poids de ton père et de ta mère dans ton histoire. »

Tout est dit: ce poids-là, il ne s’en libérera pas, mais il a eu l’héroïsme d’en trouver l’origine, d’en accepter la douleur – au risque de la folie. Et de pouvoir passer, peut-être, à autre chose. Au-delà du talent, je salue son immense courage.

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Tous les soleils, de Philippe Claudel

 

Un enchantement. La musique, d’abord. Celle de l’ensemble L’Arpeggiata de Christina Pluhar, une merveille de musique du premier baroque du sud de l’Italie, la joie de tarentelles douces et endiablées à la fois, trépidation et harmonie mêlées, une musique que j’ai découverte récemment et que le fim va faire connaître. Alessandro (Stefano Accorsi) est professeur de musique baroque à l’université de Strasbourg – ce qui nous vaut de belles vues de cette ville magnifique. Il enseigne avec un enthousiasme communicatif, n’hésitant pas à danser sur les airs qu’il fait découvrir à ses étudiants ravis.


Veuf inconsolable, il a une fillette de 15 ans, qui en paraît 12 (formidable Lisa Cipriani), avec laquelle les relations se tendent. Il est aussi pourvu d’un frère anarchiste, impayable, qui demande l’asile politique depuis des années, considérant qu’avec Berlusconi l’Italie est devenue une dictature (l’acteur, Neri Marcoré, est extraordinaire). Sympathique parasite, il s’occupe plus ou moins du ménage et des repas de son frère, traînant à longueur de journée en pyjama et peignoir de bain dans l’appartement.

Le film tourne autour de plusieurs coeurs: la relation père/fille avec le désir de l’adolescente de prendre un peu de liberté; la volonté du frère et de celle-ci de trouver à Alessandro une compagne, ce qui donne lieu à d’hilarantes scènes de « rencontres » virtuelles sur Internet, le frère anarchiste prenant sérieusement goût aux échanges épicés que cela permet, toujours sous couvert d’ « oeuvrer » pour son frère; la rencontre d’Alessandro avec des malades en soins palliatifs à qui il propose des lectures (délicieux moment du vieillard qui lui demande, plutôt que du Ismael Kadaré, de lui lire des textes « un peu plus érotiques ») et finalement le lent cheminement d’Alessandro vers un nouvel amour. Tout cela traité avec une délicatesse sans pareille, tout en finesse. J’ai adoré la façon qu’a Philippe Claudel de montrer combien les morts restent présents pour certains êtres, combien choisir de les renvoyer dans l’Au-delà peut représenter une trahison et quel courage il faut pour les laisser à leur « vie de morts »… Là encore, c’est une fillette malade qui lui apprendra que les morts et les vivants ne peuvent se rejoindre, jamais, que ce n’est ni bien ni mal, « c’est juste comme ça ».

J’ai aimé ce film aussi pour ceci – qui n’est pas dit si souvent: les enfants, nos enfants, nous apprennent à vivre  en acceptant les deuils, eux que la passion de la vie habite avec tant de force. Pour cela, entre autres,  nous devons leur être éternellement reconnaissants, nous chuchote Philippe Claudel avec une infinie discrétion.

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La Nuit du chasseur, de Charles Laughton

J’ai vu ce film six ou sept fois et la fascination qu’il exerce sur moi reste la même. Ces deux enfants que le Mal traque impitoyablement, sous la figure démoniaque de Robert Mitchum, faux pasteur et vrai Landru, me bouleversent. Peut-être parce que je l’ai vu pour la première fois alors que mes deux aînés avaient l’âge des petits héros et que la détermination du garçonnet, son sérieux me rappelaient mon fils. Sans doute aussi parce que j’ai toujours craint qu’un destin tragique s’abatte sur mes enfants, alors que je ne pourrai les protéger, qu’ils seraient livrés à eux-mêmes : peur venue du fond des âges, effroyable perspective qu’une mère ne peut même pas formuler consciemment…

J’aime cette histoire d’ogre, de femme aveuglée par l’amour, que son manque d’intuition perdra. J’aime cette fidélité absolue de la parole donnée à un père qui va disparaître, fidélité qu’aucune menace ne fera vaciller.

La barque dérive au fil de l’eau dans la nuit protectrice, sous le regard bienveillant des animaux de la Création, dans une nature habitée et mystérieuse : les enfants dorment enfin. Paix menacée que rend un noir et blanc somptueux.

Et puis il y a cette vieille dame, Lilian Gish, extraordinaire portrait de « juste », qui couve ses orphelins, « vêtue de probité candide et de lin blanc », à qui on ne la fait pas, qui ne cédera jamais devant le mal. Elle riposte avec les armes de l’esprit plus encore qu’avec son fusil, dérisoire pétoire à laquelle on ne croit guère. Elle chante le cantique Leaning on the Everlasting Arm, celui-là même que le faux pasteur entonne pour séduire et terroriser, mais dont il oublie les paroles. Elle chante de sa voix grêle et rien ne saurait la détruire. Les scènes où elle apparaît sont habitées d’une spiritualité intense, palpable. L’équivalent visuel, pour moi, des plus belles cantates sacrées de Bach.

Je peux le revoir encore et encore, j’aurai peur et je serai émue aux larmes et je bénirai Lilian Gish …et Charles Laughton, dont ce sera l’unique film: l’échec commercial ne lui permettra pas d’en tourner d’autres.

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A quoi pensent les dames du Femina quand elles votent pour Patrick Lapeyre??

Je ne comprends pas. Je n’ai pu aller au-delà du tiers du Prix Femina 2010. Petit florilège:

Première rencontre du héros avec l’héroïne, p.27:  » Comme elle a l’air d’attendre sa réaction, il se contente à ce moment-là – mais sans qu’il y ait aucune volition consciente de sa part – de lui toucher l’oreille avec sa main.

Il ne se passe rien d’autre. Elle ne repousse pas sa main, ne s’en empare pas non plus, si bien que pendant quelques fractions de secondes, son bras demeure suspendu en l’air. »

Plus chichiteux, tu meurs:volonté, nein! Volition, Ja wohl, sehr elegant!

Et le bras suspendu pendant quelques fractions de secondes, vous le voyez, vous? Moi, pas du tout. Quel érotisme torride, de surcroît…

« Et puis, elle l’impressionnait, elle avait connu John Cage et Merce Cunningham et elle adorait la littérature allemande, avec une prédilection pour Elias Canetti. On peut presque dire qu’il est sorti avec elle pour savoir en quoi consistait le génie de Canetti sans se donner la peine de le lire »(p. 47).

Merce Cunningham: OK. John Cage, mort en 1992, c’est toute petite qu’elle l’a connu ou alors le temps du roman n’est pas le temps actuel. Mais John Cage, c’est plus chic que Johnny Hallyday, j’en conviens.

Passons à Elias Canetti. Pour ceux qui l’ignorent, voilà un écrivain d’origine bulgare, devenu citoyen britannique en 1952 et qui a écrit une vaste autobiographie en allemand, quelques pièces de théâtre et un seul roman. Mlle Nora n’est fan ni de Goethe, ni de Schiller, ni de Kafka, ni de Thomas Mann, ni de Thomas Bernhard, ce qui serait d’une affligeante banalité. Elle adoooore Elias Canetti, et ça, à notre héros, ça lui en bouche un coin! Quel cuistre, ce Lapeyre!

Il faut dire que Nora est la fille cadette d’une « famille dysfonctionnelle » (p. 58):comme c’est réussi comme expression, une famille dysfonctionnelle!

« Sans cesser de converser avec son visiteur, il aspire délicatement la poussière des cactus en pot, avant d’en nettoyer les feuilles à l’aide d’un coton imbibée d’eau déminéralisée » (p.69).

Nettoyer les feuilles des cactus, moi, je dis chapeau! Pour les épines, il est plutôt conseillé d’utiliser un petit aspirateur…

Première nuit d’amour après leurs retrouvailles (p. 91): « Blériot a l’impression que leur étreinte va pouvoir durer des heures et des heures et qu’ils sont partis pour battre des records qui ne seront jamais homologués. »

Cuistre et fanfaron, il a tout pour plaire, ce héros! Pour l’émotion et la sensualité, on repassera…

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