L’entraîneuse de saloon du CNRS

critique-femme-ou-demon-marshall7La fin d’après-midi de novembre est tombée sur la classe, les hautes et larges fenêtres ouvrent sur la nuit, les rideaux bleu sombre de lourde toile qui les encadrent se confondent avec les vastes surfaces vitrées.

On est bien, il fait chaud et dehors le vent mugit. C’est pour ça qu’on est si bien. La classe sent la craie, le vieux bois, le fer rouillé, et il y a même un petit fond d’odeur d’urine. Les cabinets sont tout près. C’est le cours préparatoire de l’école Lakanal, à Vitry-sur-Seine, Mme Baud en est la maîtresse. C’est une femme grande et forte, trente-cinq ans peut-être, douce, calme, et ferme pourtant. On a bien travaillé, et c’est le moment de l’expression orale. Cela ne s’appelait sûrement pas comme ça, le terme n’existait pas. C’est juste qu’il faut répondre aux questions de la maîtresse, qui n’ont plus grand-chose à voir avec la lecture ou le calcul.

« Qu’est-ce que tu veux faire, quand tu seras grande, comme métier ? As-tu une idée, déjà? » Les petites filles réfléchissent, porte-plume dans la bouche, drôlement perplexes. Elles ne savent pas. Et puis l’une dit: »Maîtresse! » Ah, ça, c’est une sacrée bonne idée, alors les vocations éclatent en bouquets joyeux. Elles veulent être institutrices, comme Mme Baud. Une se verrait bien infirmière, comme sa marraine. Une autre boulangère, comme sa tante.

« Et toi, Fabienne, qu’est-ce que tu aimerais faire plus tard?

– Moi, je voudrais être entraîneuse de saloon.

– ???!Comment? »

Alors je répète, mais je vois bien que ça ne plaît pas du tout à la maîtresse, elle hausse les épaules, et passe à ma voisine, Patricia, qui est très bonne élève, comme moi, mais aussi très sage. Je sais qu’elle l’aime beaucoup plus que moi, et cela me fait grand-peine, elle l’aime parce que Patricia n’est pas agitée et bavarde comme moi.

Patricia veut être maîtresse, elle aussi. Mme Baud lui a fait un beau sourire, très doux.

Je ne comprends pas. Dimanche, nous sommes allés avec maman voir ses parents, mon frère et moi. Mon grand-père a acheté une télévision depuis peu, et c’est un objet extraordinaire, nous regardons chez lui le film du dimanche après-midi. Et là, c’était un western plein de beaux chevaux et de beaux cow-boys. Je n’ai rien compris, bien sûr, mais on m’a expliqué qui étaient les bons et les méchants. Le bon très blond ne me plaisait guère et j’aimais beaucoup le méchant, très brun et l’air sauvage, qui est tué à la fin. J’en ai été très dépitée. Maman trouve que je n’ai pas bon goût en matière d’homme. Mais une scène m’a beaucoup plu.

Les cow-boys se détendent au saloon. Ils discutent , boivent du whisky et parlent avec des dames très séduisantes, à qui ils offrent des verres. A un moment, ils dansent avec elles, tout le monde rit et s’amuse follement. Je demande: »C’est qui, les dames? » C’est vrai, on ne les avait pas vues avant, il y avait bien une fiancée très ennuyeuse qui échangeait des baisers avec le blond, mais le brun la suivait partout et elle était très revêche avec lui. Ces dames-là sont gentilles avec tout le monde.

« Ce sont des entraîneuses de saloon.

-Des quoi? »

On m’explique. En gros, c’est leur métier. Etre aimable, boire avec les cow-boys, danser et s’amuser. Je ne savais pas qu’il existait des métiers aussi joyeux…

biologiste_480x270Mon papa, qui pense que je suis extrêmement intelligente, que je calcule très vite et résous tous ses problèmes de maths à vive allure ( je veux tellement qu’il soit content et fier de moi, je fais tout ce que je peux pour faire fonctionner mon petit cerveau au mieux: le chat a quatre pattes, cinq griffes à chaque patte, combien en tout, alors, hein, combien?), mon papa a dit que je serai chercheuse au CNRS. Mais ça, je ne me souviens jamais de ce que c’est au juste et ça n’a pas l’air drôle. Sinon, je pourrais aussi être polytechnicienne ou la première femme préfète de France. Mon cher papa, à l’ambition démesurée pour sa petite fille, son seul enfant…

Mon frère a un autre papa, qu’il ne voit jamais. Celui-là, je connais juste son existence par les appels téléphoniques de maman chaque mois. Elle se rend à la poste avec moi, mon frère est au collège, et elle crie dans la petite cabine en bois, elle crie dans l’appareil en bakélite, elle exige sa pension, elle va faire appel à la justice. Moi, je regarde à travers la vitre de la porte en bois de la cabine, j’ai honte, je vois bien que les gens nous jettent des regards indignés. Et je sens combien ma mère souffre, quelle colère la submerge et quelle humiliation elle ressent. Je baisse les yeux en sortant, je ne veux pas voir les gens qui attendent derrière la porte, qui disent: « C’est pas trop tôt! »

Je n’ai pas raconté l’histoire de l’entraîneuse à mes parents. Je sens bien combien mon père serait déçu. A l’école, il ne faut pas dire la vérité, même si la maîtresse est très gentille. J’ai senti ce soir-là comme une pierre lourde qui prenait la place de mon coeur, qui m’empêchait de bien respirer. Et au matin, quand maman a ouvert les rideaux de la chambre, la pierre est revenue écraser ma poitrine et elle ne m’a pas quittée de toute la journée. Le sourire de la maîtresse, désormais, il faudra le gagner ou y renoncer.

 

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A propos des ressemblances. I. Ernest Paul Friedheim

Dans Les Airs de famille, le philosophe François Noudelmann remet en question, avec subtilité, les fausses évidences de la ressemblance génétique.

Je ne rendrai pas compte de l’ouvrage, je ne l’ai pas lu en entier. Mais il y est dit, entre autres, que sans information sur les liens de parenté, nous serions bien peu compétents pour mettre au jour ces fameuses ressemblances: si elles nous sautent aux yeux, c’est parce que nous ne faisons en fait que les déduire… Dans une interview au « Monde des livres », François Noudelmann précise: « Même dans les familles les plus « biologiques » (par opposition à « recomposées »), un travail imaginaire de ressemblance et de dissemblance est à l’oeuvre. »

La vie de mon père a basculé d’une minute à l’autre parce qu’un inconnu, innocemment, a été frappé par une ressemblance qui ne devait pas être vue.  D’après ce que j’ai pu entendre, du moins, des bribes d’une histoire qui me furent offertes avec précaution par ma mère, après la mort de mon père, à propos d’un passé dont je me demande toujours s’il ne fut pas fantasmé, tant le fil m’en semble romanesque et terrible…

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Cet homme s’appelle Ernest Paul Friedheim. Il est né le 27 octobre 1881 à Paris et est ingénieur. Il est mort le 2 août 1938 à Boulogne-Billancourt, vingt-deux ans, jour pour jour, après la naissance de son unique enfant, Eugène, mon père. La coïncidence des dates est frappante…

Mon père lui ressemblait beaucoup. Le même regard, le nez droit et fin, le grand front. La lèvre inférieure est comme aplatie, légèrement. Les cheveux sont noirs, frisés, très disciplinés. Il est relativement grand pour l’époque : 1,76 m (« signalement » dans son livret militaire). Il est élégant, une aiguille à perle pique son col de chemise à sa cravate. Je ne sais de quand date la photo. Pour moi, il a autour de 35 ans. J’aime l’austère beauté de ce visage.

Mon père ne m’a jamais parlé de son père. Alors que j’avais 6 ou 7 ans, je lui ai un jour posé la question: « C’est qui, ton papa à toi? » Il m’avait répondu: « Moi, je n’ai pas de papa. » Quand les enfants sentent que la douleur ou la honte affleurent chez leurs parents, ils n’insistent pas. J’avais juste compris que c’était une question à ne pas poser. Une question taboue.

Il m’a  fallu faire des recherches à partir des archives d’état civil, anglaises en l’occurrence, pour trouver trace de la famille d’Ernest Paul Friedheim, dont je n’avais que cette photo, précieusement conservée dans un portefeuille de ma grand-mère, Eugénie Grünfeld.

Les parents de M. Friedheim vivent à Londres, quand commence cette histoire, celle de mon père. Le père d’Ernest Paul est rentier, sa mère était une demoiselle Bertha Heinrich. Ernest a une soeur, Else Margaretha, qui se mariera en février 1920, à 41 ans, avec M.Arthur Porter Springthorpe, 37 ans. Deux mois plus tard, en avril 1920, M. Friedheim père se suicide par pendaison. Le certificat de décès précise qu’il était dément. Il est peu vraisemblable que la soeur de M. Friedheim ait eu des enfants. C’est tout ce que je sais de la famille du père de mon père. C’est peu, et il n’y a pas de descendants proches à retrouver pour en apprendre davantage…

Ernest Friedheim est ingénieur. On trouve trace d’un brevet d’une durée de 15 ans qui lui a été accordé le 4 mars 1907. Il concerne des perfectionnements apportés à des radiateurs d’avion par voie électrolytique. Je pense à mon fils Florent, âgé d’à peu près deux ans, regardant rêveusement par la fenêtre les voitures qui circulent en bas, dans la rue de Belleville, et prononçant nettement et sentencieusement un de ses premiers mots articulés: »moteur »…

*  *  *

Départ de soldats français pour le front en août 1914

Le 10 août 1914, Ernest Friedheim se marie à Paris avec Augustine Adolphine Pavy, née le 17 mai 1864, dernière fille d’une fratrie de six enfants. Les parents sont agriculteurs à Continvoir (Indre-et-Loire), en Anjou. Il a 32 ans, elle en a 50. J’aimerais en savoir plus sur Mlle Pavy… Les recherches généalogiques n’ont rien donné. J’attends. Ce texte est aussi une bouteille lancée à la mer.

La guerre vient d’éclater et il s’est engagé volontaire la veille, le 9 août, pour la durée du conflit, au titre du 1er groupe d’aviation, comme mécanicien.

Le mariage fut sans doute célébré dans une ambiance très particulière. Dramatique imagine-t-on, mais c’est méconnaître le climat d’euphorie qui présida à la mobilisation générale.

Un officier porté en triomphe gare de l’Est (journal « Excelsior », 2 août 1914)

Bref rappel. Le 28 juin 1914, un nationaliste serbe de Bosnie a assassiné l’archiduc François-Ferdinand, héritier du trône austro-hongrois. C’est l’étincelle que les états-majors de nombre de pays européens attendaient pour déclencher la guerre. Le 31 juillet, Jean Jaurès, pacifiste militant, est assassiné par un étudiant nationaliste à Paris, alors qu’il dîne à deux pas du siège de son journal, L’Humanité. 

Le 1er août, la France ordonne la mobilisation générale. Le même jour, l’Allemagne déclare la guerre à la Russie, puis, le 3 août, à la France et à la Belgique. La première guerre mondiale commence: les Allemands envahissent la Belgique.

On peut légitimement supposer, à propos de ce mariage célébré dans des conditions si particulières, qu’il s’est alors agi de « régulariser » une liaison déjà ancienne. La mariée n’est pas jeune et la différence d’âge entre les époux insolite. La différence de milieu social aussi. Sans doute est-elle de surcroît catholique – Friedheim est un nom d’origine juive… Je ne peux rien dire de plus sur cette question: le silence de mon père et l’absence d’autres descendants me réduisent aux conjectures. Quoi qu’il en soit, dix mois plus tard, Ernest partait pour la Russie, pour trois ans.

Il est envoyé en mission à Saint-Pétersbourg puis à Moscou, du 8 juin 1915 au 1er juin 1918, comme ingénieur-mécanicien dans l’usine de la société Gnome et Rhône, qui fabrique des moteurs d’avion. Il est, semble-t-il, plus spécialement chargé de la construction des moteurs destinés à l’aviation américaine aux Etats-Unis. Il ne retournera définitivement en France que le 1er juin 1918.

Grève dans une usine proche de Moscou en mars 1917

Ernest Paul Friedheim a nécessairement vécu la Révolution russe de 1917 dans sa plus brûlante actualité. L’hiver très rude de 1917, les pénuries alimentaires, la lassitude face à la guerre provoquent des grèves spontanées, des révoltes sporadiques. Début février, des ouvriers des usines de la capitale, Petrograd (nouveau nom que Saint-Pétersbourg a pris au début du conflit), cessent le travail et réclament du pain. Et la paix.

Le 2 mars 1917, Nicolas II renonce au trône en faveur de son frère, le grand-duc Michel. Devant la protestation populaire, celui-ci refuse la couronne dès le lendemain. En cinq jours, l’Ancien Régime russe s’écroule tel un château de cartes, sans combattre vraiment, sans non plus chercher à fuir. Les gouvernements provisoires se succèdent, que ne combattent pas encore les soviets, malgré la poursuite de la guerre. Le petit parti bolchévique de Lénine se radicalise de plus en plus et se nourrit du mécontentement populaire.

Scène de fraternisation entre soldats et insurgés en mars 1917, à Petrograd

La révolution gagne la Russie tout entière, les soldats fraternisent avec les insurgés, l’échec de l’offensive russe en Galicie des 3 et 4 juillet 1917 parachève la démoralisation des troupes.  Lénine voulait « transformer la guerre impérialiste entre les peuples en guerre civile des classes opprimées contre leurs oppresseurs » (conférence de Zimmerwald, du 5 au 8 septembre 1915). Le 3 mars 1918, la Russie bolchévique signe à Brest-Litvosk un traité de paix séparée avec l’Allemagne, qui entraînait pour elle la perte de nombreux territoires : Finlande, pays baltes, Pologne, Ukraine, une partie de la Biélorussie et la moitié de l’Arménie.

Dans la nuit du 17 au 18 juillet 1918, Nicolas II et les siens seront assassinés à Ekaterinbourg. Dans des conditions affreuses, achevés à la baïonnette.

Comment Paul-Ernest Friedheim a-t-il été touché par ces événements extraordinaires? Le détail des services et mutations diverses obtenu auprès des archives militaires est peu explicite. Il est bel et bien en mission à Moscou dans les usines Gnome et Rhône jusqu’au 29 novembre 1916. Ensuite, il travaille toujours pour les mêmes usines, mais curieusement, le lieu n’est plus précisé. Une chose est sûre : portée à bout de bras par la France (techniquement et financièrement), l’usine Gnome de Moscou est ruinée par la révolution russe. En proie à des grèves permanentes au cours de l’année 1917, elle ne peut plus rien produire. Fermée en octobre, rouverte en novembre, elle est fermée définitivement à la fin de l’année.

Et pourtant… La mission russe d’Ernest Friedheim court jusqu’au 1er juin 1918, toujours selon les archives militaires.

Le 3 août 1917, il est fait mention d’une « demande du gouverneur militaire de Paris numéro 11892 13/6 »  concernant Ernest Friedheim. Je voudrais être historienne et comprendre ces archives aux abréviations cryptées.

Le 20 juillet (selon le calendrier russe julien, soit le 2 août pour notre calendrier grégorien) 1916, à Moscou, naît son fils, mon père, Eugène Grünfeld. La maman est Eugénia Antonia Grünfeld. Ernst Paul Friedheim n’a pas donné son nom au bébé, ce qui fera de mon père, à jamais, un enfant illégitime, un « bâtard », selon le mot infamant de l’époque – mot qui, aujourd’hui encore, demeure une insulte. Et de sa mère, une fille-mère.

Si Ernest Friedheim est réellement resté à Moscou jusqu’au 1er juin 1918, il a sans doute vécu avec le bébé et sa mère et les a quittés alors que mon père avait 22 mois. Il a dû les abandonner en pleine tourmente révolutionnaire, livrés à un destin incertain.

A Paris, il retrouve une épouse qu’il n’a pas vue depuis quatre ans. A-t-il seulement pu lui écrire régulièrement et dans ce cas que lui a-t-il raconté de sa vie en Russie? Je ne peux imaginer – peut-être à tort – que la douleur de ces retrouvailles.

 

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Les enfants d'Annie Ernaux

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L’énergie des tarots

Licenciée en psychologie clinique, je pratique… les tarots depuis plus de 20 ans. C’est pour moi un instrument de connaissance de la psyché et d’évolution intérieure, à la fois précis et rapide. Car je pense que nos vies, en dehors des événements qui nous dépassent et auxquels nous ne pouvons rien, sont le fruit de nos choix et des décisions que nous prenons – sans comprendre, parfois, pourquoi nous choisissons une voie plutôt qu’une autre.

Nous allons là où nous poussent nos valeurs, notre morale et aussi, bien sûr, ce que nous pensons être notre intérêt. Mais notre inconscient, nos habitudes, y compris les mauvaises, nous inspirent aussi, et nous l’ignorons. Nous avançons sur des chemins que nous pensons avoir choisis et qui ne sont parfois que la répétition de chemins déjà connus, ceux éventuellement de la souffrance ou de l’illusion, si tel fut notre apprentissage de la vie. Au moins ce sont des routes sans surprise, c’est toute l’ambiguïté de nos démarches inconscientes…

Ce que je vois à ma grande surprise s’exprimer dans les tarots, parfois avec une clarté aussi aveuglante que déroutante, ce sont les désirs et les virtualités des êtres. Je ne comprends toujours pas comment ces cartes si simples peuvent, dans leurs rapports entre elles, apporter un éclairage aussi précis sur les êtres et les situations. Ce qui m’apparaît, lors d’un tirage, ce sont les forces et les freins qui aident ou qui entravent. C’est dire combien, pour moi, la notion de destin ou de déterminisme entre faiblement en compte.

Souvent aussi, c’est comme si, face à une question, s’en révélait une autre, la vraie, celle qu’on ne veut (ou ne peut ou ne sait) pas poser et qui est pourtant au cœur de la problématique.

Une telle pratique ne peut se faire qu’humblement. Elle ne saurait représenter qu’un petit coup de pouce et un premier pas vers une nouvelle façon de voir les choses et surtout de se voir soi. Les fragilités et les forces, qui pourtant nous aideraient si nous en prenions vraiment conscience, si nous les acceptions, se révèlent. Et si l’on comptait avec, si on en faisait quelque chose de dynamique? Dès lors, cela peut être le début d’un autre travail : intérieur, psychologique ou d’interrogation sur son orientation professionnelle, sur sa façon d’envisager les relations humaines, sur ce qui nous a été transmis ou ce que nous transmettons…

Face aux tarots, une situation, un problème, une décision à prendre sont analysés de l’extérieur. Quelque chose passe entre la personne qui consulte et les lames du tarot, d’aucuns parlent d’énergie. Je n’ai pas de mots pour cela, mais je pense que les tirages que l’on fait, ce qui s’y lit selon la tradition permettent de tirer parti de la situation exposée. C’est comme si le hasard n’intervenait pas dans le choix spontané et aveugle d’une carte par celui qui consulte. Si mystérieux que cela puisse me sembler à moi aussi, c’est comme si quelque chose voulait se « dire » dans un tirage. Non seulement se dire mais se répéter – inlassablement. Tirage après tirage, les lames si belles et symboliquement si riches donnent une réponse, à la fois précise et ouverte, sur l’orientation à choisir, sur les pièges à éviter.

Dès lors, l’appréhension du problème peut se modifier légèrement, apportant une sérénité jusqu’alors inconnue, à tout le moins un soulagement. Comme  une épure fragile de l’équilibre parfait et de l’accomplissement promis par le dernier des arcanes du tarot, le Monde…

 

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Crise d’adolescence ou crise de la pré-sénescence?

<a href="http://fabienne 4 gratuit viagra.clairambault.fr/wp-content/uploads/2012/05/Killip_Seacoal1.jpg »>Les enfants entrent en crise à l’adolescence. Voilà qui est admis. Cela commence de plus en plus tôt (8 ans?), finit de plus en plus tard (30 ans? Oui, ça se voit, s’ils n’ont pas fondé de famille ni trouvé de travail). Un calvaire pour les parents.

C’est une nouveauté sur le plan de l’histoire humaine. Connaît-on beaucoup de romans du dix-neuvième siècle ou du début du vingtième qui traitent du sujet ? Sans parler, bien sûr, de temps plus anciens où l’on voyait les enfants se sacrifier pour leurs parents, leur honneur bafoué ou autre… Le Cid de Corneille ou la Bérénice de Racine sont plus exotiques dans le don de leur amour ou de leur vie pour leur père que la plus secrète des peuplades amérindiennes actuelles.

Mais ne remontons surtout pas si loin. Les grands-parents de nos parents, dès qu’ils n’étaient plus de tout jeunes enfants, aidaient aux champs ou à la ferme, entraient à l’usine ou descendaient à la mine. De caprices ou de mauvaise humeur, il n’était alors pas question.  Ils représentaient très vite des bras ou une paie en plus. Nous retrouvons le phénomène sous d’autres cieux et il nous indigne légitimement.

Connaissez-vous le Potlatch?

Aujourd’hui et dans notre monde occidentalisé, nous comblons les enfants de cadeaux. Les petits enfants et les grands, voire les déjà mûrs! L’anthropologue Marcel Mauss a montré dans l’ « Essai sur le don » (1924) que le lien social est recréé en permanence autour de la triple obligation du donner-recevoir-rendre. Mais chez les Indiens de la côte Pacifique en Amérique du Nord, le Potlatch ou don excessif est aussi une façon d’humilier un rival dans un conflit : on donne tant et de si belles choses que l’autre ne peut rendre la pareille, est incapable de « revanchieren », comme disent les Allemands. Ce mode d’échange suscite un sentiment d’humiliation : on ne sera jamais à la hauteur.  « Le don exprime toujours une supériorité du donateur sur le donataire. Il façonne la dette et produit de la dépendance », écrit Marcel Mauss (Dupuy 2008, p. 75).

Nos enfants, dont l’indépendance économique se fait toujours plus tardive, ne sont-ils pas prisonniers de ce processus? Dans les familles de nos ancêtres, un jeune homme s’illustrait souvent, et d’une façon absolument naturelle, en aidant ses vieux parents pauvres, qu’il entretenait jusqu’à la fin de leurs jours. Le respect présidait aux relations filiales – si le père Goriot est traité avec tant de mépris et de froideur par ses filles, c’est avant tout parce qu’il se ruine pour elles, vivant misérablement dans sa pension de famille pour qu’elles puissent s’offrir les magnifiques tenues et la vie luxueuse qu’elles jugent indispensables à leur statut. Nombreux sont aujourd’hui les cas de parents travaillant dur pour subvenir aux besoins d’enfants adultes que leurs revenus insuffisants ou leur absence de revenus privent d’un confort jugé indispensable. Le chômage et les conditions économiques en sont la cause, mais la nature des relations humaines n’évolue pas à la même vitesse que le marché du travail et la toujours présente violence faite au donataire ne peut disparaître d’un coup de baguette magique.

Et l’amour entre parents et enfants, mais qu’en fais-je donc? Il existe, à condition d’être induit par la culture, il n’est sans doute pas si naturel que cela. L’idée d’une égalité quasi politique entre enfants et parents, que des théories psychanalytiques mal digérées ont pu répandre dans le public parental, n’implique pas le respect avant tout, et comme les parents doivent parfois tout de même sévir… L’idée d’un traitement injuste, a minima, se fait jour :  et pourquoi aimerait-on de « mauvais » parents?

La crise d’adolescence pourra se prolonger fort longtemps… jusque cesse la dépendance. Mais qui le souhaite vraiment?

Homard et vieux crabe

Un autre point m’apparaît, qu’on voit aussi surgir pour « expliquer » la crise d’adolescence.

Le corps se transforme, nous dit-on. Françoise Dolto parle du « complexe du homard », lequel a bien du mal à muer et se sent si fragile avec sa toute nouvelle et tendre carapace. Sa vulnérabilité le rend agressif ou replié sur lui-même. On ne saurait aller contre une si belle et juste image.

Mais au même moment souvent, et en miroir, les parents, eux aussi, changent, plus ou moins insensiblement, d’apparence. Les jolies mamans de tout jeunes enfants, auréolées et vivifiées par leur fraîche maternité, gagnent, les petits trésors devenus adolescents, quelques rides et bourrelets, des cheveux blancs. Elles ont parfois comme une petite gêne à avancer en âge. Peut-être ont-elles négligé leur carrière, abandonné toute ambition sociale ou intellectuelle, cela avait si peu d’importance à côté du grand bonheur, de la véritable caresse pour leur ego que représente de nos jours la maternité…  Peut-être n’ont-elles renoncé à rien du tout et entrepris de réussir une belle carrière ou de réaliser une noble ambition, sociale, humanitaire. Mais, tout de même, sans parler des regards admiratifs (désormais plus rares) qui suivent la silhouette d’une jeune femme, executive woman ou non, elles sont parfois confrontées à d’étranges rivalités:celles de femmes aussi diplômées, des battantes, elles aussi, à peine trentenaires et si talentueuses…

Les pères impavides qui jetaient en tout bien tout honneur des regards conquérants sur la gent féminine ou sur le monde, selon leur capacité d’action sur le réel, et qui n’accrochent plus de regard en retour, ils ne se sentent pas mal dans leur peau? Tous ceux qui se voyaient « grimper » professionnellement ou  artistiquement et qui stagnent, ils n’ont pas comme une sourde colère en eux? Bien sûr, restent ceux que leurs « obligations professionnelles » bloquent au bureau jusqu’à des heures indues. Ceux-là passent à côté des crises des enfants, ou ne les subissent que par contrecoup.

L’avenir ne semble pas tellement plus encourageant pour le futur vieillard que pour le futur jeune homme. Quand l’enfant atteint l’âge de l’adolescence, le couple parental, s’il n’y a pris garde, a eu le temps d’user sa relation, le désir n’y préside plus ou plus de la même façon.  S’il est séparé, le beau-parent n’accapare-t-il pas, au moins un peu, l’amour du parent? Et si c’était ressenti comme injuste? Voir la détestation immédiate de Baudelaire pour cet intrus, le général Aupick, qui lui vole l’amour de sa mère…

Quant au parent resté seul, son sort risque d’être peu enviable face à son enfant grandissant. Comment croire qu’on va être aimé un jour si son père, sa mère ne le sont pas? L’aîné offre alors le tableau si effrayant pour l’adolescent de la solitude, de la non-appartenance à un groupe intime, à une famille. Image terrifiante pour un être en devenir…

Et si nos adolescents étaient de vrais petits saints?

J’ai vu dans mon entourage de terribles orages émotionnels survenir du fait d’adolescents déscolarisés, suicidaires, qui se détruisaient avec une assiduité remarquable. Les parents sont accablés, soudain de nouveau proches, serrés l’un contre l’autre comme ils n’avaient pas été depuis longtemps. Le jeune guérit, car tout finit par passer dans la plupart des cas, et… le couple se sépare. Et reconnaît, s’il est honnête, que cela allait mal, très mal et depuis bien longtemps.

Je soupçonne parfois nos enfants d’avoir un tel amour et un tel sens du sacrifice qu’ils prennent sur eux la souffrance de leur père, de leur mère ou des deux, et qu’ils se font offrande au dieu du malheur qui exige qu’éclatent les conflits, que coule le sang, qu’explosent les apparences, que la vérité perce enfin, enfin.

Mais ce sont eux qui seront enfermés dans les hôpitaux psychiatriques, interrogés, ramenés de force à la raison: comme ils résistent, comme ils s’efforcent de faire entendre cette vérité que les adultes enferment, cadenassent, refusent:le mal-être adulte, la confrontation à la finitude, la fin des illusions.

La petite enfance est une drogue dure pour les parents. Un baume pour l’amour-propre, l’assurance qu’on est une vraie femme, un vrai homme, et aussi un délice pour les yeux, une pluie d’amour -comme on n’en connaît qu’avec les animaux, toujours si heureux de nous retrouver, chiens, chats courant vers nous lorsque nous ouvrons la porte, fût-ce dix fois dans la journée. Les bébés aussi et les tout jeunes enfants sourient de toutes leurs gencives roses ou de leurs perles inégales dès qu’ils nous retrouvent, et ils se jettent dans nos bras, dans un ralenti que l’on ne peut oublier. Nous, parents mûrs qui nous acheminons sereinement ou dans le désespoir vers le vieillissement et la mort, il faut nous consoler, comme on peut, de cette perte-là. Et s’ils nous y aidaient, ces toujours-aimants, ces précieux gardiens de nos vies, en devenant si détestables?

 

Photo de Chris Killip

 

 

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Augustine, d’Alice Winocour

 

 

 

 

 

 

 

 

             Une leçon de Charcot à La Salpêtrière, d’André Brouillet

J’aurais tellement voulu aimer ce film, à la démarche si généreuse et solidaire envers les femmes… Il est hélas trop long, assez ennuyeux et surtout pas très bien documenté.

La première demi-heure est très réussie, on y voit Augustine dans sa tâche de servante dans une grande maison bourgeoise. Elle contemple, fascinée et horrifiée, des araignées de mer ébouillantées dans une casserole et les vains efforts de l’une d’elles pour échapper à une mort effroyable. La crise menace, la paralysie gagne les mains d’Augustine, les articulations. Les images sont fortes, sobres. Les convulsions arrivent, scandaleuses dans leur expression et leur violence : le bel arrangement de la table valse, Augustine arrache en tombant la nappe, l’argenterie est jetée à terre. Elle se tord, ahane, sous les regards sidérés des convives, la maîtresse de maison finit par verser sur elle le contenu d’un broc d’eau, dans un mouvement mêlé de mépris et d’indignation.

On l’emmène à La Salpêtrière, où officie le professeur Charcot, le grand spécialiste des maladies nerveuses et donc de l’hystérie. La reconstitution se veut fidèle, mais elle est caricaturale. Certes, le respect pour les malades n’était pas la caractéristique de ces messieurs, et les fameuses « leçons du mardi » devinrent rapidement des événements spectaculaires et mondains auxquels assistait le tout-Paris. Augustine est fascinée par le personnage et ses séances d’hypnose.

Le film imagine une attirance réciproque, et pourquoi pas? Mais il y a beaucoup de dialogues indigents au cours de ces scènes si prégnantes, le trouble ne gagne ni le spectateur ni la mise en scène, qui demeure froide, le point de vue médical et aristocratique.

Or Charcot fut un grand théoricien et le film ne fait vraiment pas honneur au maître adulé de Freud, dont on se demande bien ce que celui-ci aurait eu à faire dans cette galère… ou plutôt ce cirque.

La grande nouveauté de Charcot fut de se mettre à l’écoute de ses malades, hommes comme femmes. Il n’a cessé de démontrer que l’hystérie n’était pas le domaine réservé des femmes, mais se voyait tout autant chez les hommes. Il a travaillé d’abondance sur Pinaud, un maçon, et Porczenska, un cocher de fiacre, tous deux atteints de paralysie hystérique. Il ne s’intéressera qu’ultérieurement aux femmes…Il ne se contentait pas de « monter » des spectacles de femmes hypnotisées se livrant au « grand arc hystérique », il se faisait longuement raconter par les malades leur histoire – parce qu’il croyait (déjà!) à un traumatisme initial.

Dans le tome III des œuvres complètes de Charcot, que Freud a partiellement traduit en allemand à son retour à Vienne, dans la 21e leçon, Charcot mentionne l’ouvrage de Russell Reynolds : Remarks on Paralysis and Other Disorders of Motion and Sensation Dependant on Idea. Il en tire la remarque si lumineuse, inattendue, fertile pour l’esprit avide de science et sans préjugés de Freud:

« On sait fort bien sans doute que, dans certaines circonstances, une paralysie pourra être produite par une idée et aussi qu’une idée contraire pourra la faire disparaître ; mais entre ces deux faits terminaux, combien de chaînons intermédiaires restent dans l’ombre…»

Bon. passons, cela pourrait devenir de plus en plus « technique » sur le plan psychanalytique… En tout cas, cela démontre la géniale intuition de Charcot qu’existaient dans l’esprit humain des forces souterraines et actives, idée que Freud développera dans ses études sur l’inconscient.

Charcot intime maintenant : pourquoi avoir donné à sa demeure un aspect si gothique, légèrement effrayant, en tout cas peu conforme à la réalité d’un intérieur bourgeois de cette fin du 19e siècle?Juste un détail : c’est la femme de Mozart qui s’appelait Constance, celle de Charcot s’appelait… Augustine! Pourquoi avoir modifié une réalité si simple et riche de poésie? Augustine n’était-il pas déjà un prénom troublant pour Charcot?

Charcot eut deux enfants, Jeanne et Jean-Baptiste, qui ne fut sûrement pas élevé dans cette ambiance à la Nosferatu, puisqu’il voyagea dans le monde entier avec son père et devint l’explorateur que l’on sait des régions antarctiques et du Groenland.

D’accord, Alice Winocour ne voulait pas faire une reconstitution historique ni un traité d’histoire médicale de l’hystérie.  Le problème est que l’histoire d’amour ne s’incarne jamais, surtout pas dans la scène de possession érotique entre Charcot et sa malade, dont la tiédeur est plus que stupéfiante.  Est-ce cette brève et peu satisfaisante étreinte qui a « soigné » Augustine? A la fin du film, elle s’échappe de l’hôpital-prison, et sa mine conquérante nous la fait imaginer courant vers de nouveaux et riches horizons…

Petit détail amusant: Serge Michel, rédacteur en chef du Monde, et Rémy Ourdan, un journaliste du même quotidien, jouent les figurants à un repas de Mme Charcot. Indépendamment de cela, toute la presse a adoré le film. Il  n’empêche, les spectateurs le boudent et les psychiatres rigolent: un peu plus de fièvre et de folie, que diable, et on y était!

 

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Les hirondelles et la boulangère

Je me suis réveillée d’une courte sieste avec un étrange sentiment de sécurité et de paix. J’étais une petite fille et maman était là dans la maison à vaquer comme vaquent les mamans. A préparer le repas ou à étendre le linge. Ma petite soeur si douce était là aussi, tranquillement occupée dans sa chambre.

De plus en plus souvent, je me réveille avec ce genre de sensation. Des décennies après, je revis un sentiment très ancien, oublié: la sécurité, la protection apportée par une mère puissante et bienveillante. La vie trépidante est passée, déjà la retraite approche, et voici que je redeviens une toute petite fille.  De vieilles personnes m’avaient décrit cela, et j’y suis déjà wow po.

Ma benjamine, que j’ai eue si tard, vit avec moi et je me sens, il faut croire, plus soeur que mère avec elle, ce qui ne manque pas de me surprendre. Car dans les faits, je me vis comme sa grand-mère, ne serait-ce que parce que l’âge m’a rendue tellement plus calme et qu’il m’est impossible désormais de la gronder, de crier et de fulminer comme j’ai pu le faire pour ses aînés. Elle m’attendrit comme les petits-enfants émeuvent leurs grands-parents.

Peut-être que le grand âge, que je n’ai pas encore, est la porte rouverte sur l’enfance. Le temps n’y a pas le même goût, il passe lentement : admirer les hirondelles qui strient le ciel si bleu en tous sens, jetant leurs cris de joie communicative occupe longtemps le regard, c’est affaire importante, alors qu’il a fallu tant s’activer, sans jamais avoir fini, pendant tant d’années.

Je revois les croisillons de mon petit lit, et le linoléum vert de la chambre que nous occupions tous, mes parents, mon frère et moi. Je me réveillais seule, puisque mon père était parti au travail, mon frère à l’école et que maman était occupée dans la cuisine. C’était un tout petit appartement, mais nous y étions bien. En plus de la cuisine où nous vivions et de la chambre où nous dormions, il y avait une petite salle de bains, sans douche ni baignoire, avec juste un lavabo. J’y revois ma mère à genoux, le soir, les paires de chaussures étalées devant elle, les cirant, les brossant les unes après les autres. Ses boucles brunes s’agitent en cadence tandis qu’elle fait reluire le cuir énergiquement. A la fin, on les dirait toutes fraîchement achetées. Je l’imagine chantonnant doucement dans la maison silencieuse, mais je ne suis pas sûre…

Le matin à mon réveil, j’aimais écouter monter le bruit de la rue, les talons des femmes, les voix et une rumeur lointaine, le souffle de la grande ville.  Cette nappe de sons légère que j’entends encore était traversée au printemps par le cri des hirondelles dans l’éclat triomphant du matin, quand maman ouvrait les rideaux et la fenêtre. De loin en loin éclataient les stridences du ferrailleur à côté de l’immeuble.

Il me faut écrire tout cela puisque tous sont morts, père, mère, frère et que la rue elle-même, rue Jacques-Baudry (on disait juste « rue Baudry » à la maison) n’existe plus. Elle a disparu avec la construction du périphérique. La « zone » aussi, comme disaient mes parents, ce no man’s land où stationnaient les caravanes des Gitans, vaste terrain herbu abandonné, si mystérieux, qui s’étendait entre la capitale et sa banlieue. Maman m’y emmenait l’après-midi, elle tricotait et je jouais dans l’herbe, parmi les fleurs de trèfle. Un jour, j’ai été piquée par une abeille au talon, plus que de la douleur, je me souviens de l’affolement de maman.

Lorsque nous sortions, Hortense, la concierge si vieille, si chétive qu’il lui fallait monter sur un petit banc pour regarder par la fenêtre, nous saluait de son sourire édenté. Je revois son visage plissé quand elle se penchait vers moi, admirant mes « jolies bouclettes », et son très maigre chignon gris tiré sur le sommet de sa petite tête. J’entends son petit chien jappant, l’odeur de moisi de la loge me saisit.

Je sors faire les courses avec maman. Elle me tient par la main, nous montons toutes les deux les marches de la boulangerie, la clochette tinte. Bonjour, Mme … Mme comment déjà? Son nom sent la viande grasse des jours de fête, mais aussi le pain chaud qui sort du four, et la brioche dorée, et les éclairs luisants de sucre glacé. Son nom est grand et fort comme elle, il fait un peu peur. Un jour, elle a raconté qu’elle était « tombée dans les pommes », à la cave. Et  son nom est comme ça, oui, un grand corps replet qui surnage dans une étendue de pommes, dans la pénombre d’une cave faiblement éclairée par un soupirail à l’unique barreau horizontal. « Tombée dans les pommes à la cave », j’ai compris tard ce qui lui est vraiment arrivé ce jour-là, cet épisode que la boulangère racontait à ma mère avec une voix douloureuse, inquiète. « Sûr, vous travaillez tellement, vous vous levez si tôt… » Maman hoche la tête, si menue à côté d’elle. Mais comment s’appelait-elle donc ?

Je vois tout si nettement pourtant, la devanture en faux marbre gris, la vitrine où s’alignent les gâteaux sur la plaque métallique percée de trous. Et l’odeur qui s’échappe du soupirail au barreau horizontal, torsadé, l’odeur du pain qui donne faim.

Sur la vitre de la porte brille le nom en lettres majuscules dorées. Je ne sais pas lire alors. Il y a le mot « lardon » dans ce mot-là, ou quelque chose d’approchant. Si je ne le retrouve pas, dans les plis de mon cerveau que je voudrais étendre comme un linge froissé, si je ne le trouve pas… Personne ne pourra m’aider.

Mutisme de la mémoire et honte, comment  n’ai-je jamais parlé de ces choses si importantes, si cruciales, avec mes parents, eux qui m’emmenaient chaque jour, petite main dans la grande main chaude, à la boulangerie ? Il y a juste une rue à traverser, avec de gros clous alignés sur deux rangées, je saute de clou en clou, c’est dur, parce que maman me tient fermement. Je n’en ai pas parlé avec eux parce qu’il fallait que la vie soit passée sur moi, qu’elle ait aplati toutes ces épines et ces pierres qui nous blessent dans la lente montée vers…oui, vers la vieillesse et la mort. Il faut avancer, tracer la route et maintenant, maintenant seulement je peux prendre le temps de regarder en arrière.

Reprenons. « Lardon », non, ce n’est pas lardon. Une seule chose à faire. Remonter l’alphabet lettre à lettre pour retrouver le cours de la mémoire. A : non, rien ne résonne.  B : Bardon, non, ça ne va pas. C : silence. D : quelque chose frémit. Déjà. Cela commencerait donc par un D. Oui, oui, c’est ça. Pas Lardon, Dardon, Dardonville. Mme Dardonville.

Oui, c’est cela, la grosse Mme Dardonville avec qui maman échangeait chaque jour quelques mots, la voici, avec ses gros bras qui sortent du tablier gris, farinés comme ses pains. Et sa grosse poitrine, et son visage rond, rose et blanc. Le reste disparaît derrière le comptoir de bois recouvert d’une plaque de marbre rose, aux veines  plus sombres. Mme Dardonville, un  des anges de mon enfance, comment ai-je pu l’oublier si longtemps ?

Il y a aussi Mme Flamant, celle-là je me rappelle parfaitement son patronyme puisqu’elle ressemble à l’oiseau dont elle porte le nom. Elle aussi est rose et blanche avec un long nez pointu. Elle, elle est plutôt osseuse, sèche, comme les bâtons de Zan qu’elle présente sur son comptoir dans un bocal. Maman lui rapporte les bouteilles de lait vides et les pots de yaourt en verre. Mme Flamant me donne à chaque fois une tranche de saucisson à l’ail.

L’après-midi, nous allions au parc de Vanves. Il s’appelait alors le parc Falret, du nom du médecin « hygiéniste » qui y avait construit des pavillons pour ses aliénés. Aujourd’hui, il s’appelle le parc Frédéric-Pic, du nom du maire qui l’a, avec difficulté, racheté aux héritiers Falret avant la seconde guerre mondiale. La pluie nous surprenait parfois en chemin. Un jour, nous sommes entrées sous un porche où s’étaient déjà réfugiées d’autres personnes. Nous avons regardé la pluie tomber sur la chaussée grise. Un grand bonheur m’a envahie, serrée contre ma mère silencieuse, observant les ricochets de la pluie sur les pavés, les ruisseaux qui se formaient, dévalant la rue suivant la pente.

Il fallait aller chercher mon frère à l’école. C’en était fini de la paix. Il était turbulent, taquin, ou peut-être pas, en tout cas je n’étais heureuse que seule avec ma mère. Le soir tombait, mon père rentrait du travail, je ne peux l’imaginer que trempé de la pluie qu’il lui avait fallu affronter sur son scooter. Son grand imperméable mastic dégouline dans l’entrée. Il me prend dans ses bras, me soulève très haut, je ris de peur et de ravissement, il me frotte contre ses joues qui piquent, je sens son odeur d’homme. Il parle de la « portebrancion ». Ce mot-là appartient au mystérieux cortège des « fruit-de-vos-entrailles-est-béni », « ticket-modérateur » et autres mots magiques, incompréhensibles, et qui, surgis plus tard dans ma mémoire, m’évoqueront mon père et ma mère plus sûrement qu’aucune photo, puisqu’en ces mots-là ne résonnent que leurs seules voix, dépourvus qu’ils étaient de toute signification. Ce sont, à tout jamais, les mots des parents, vides de sens, lourds d’amour et de promesses d’avenir.

Avant de passer à table, mon père se lave les mains. L’odeur  du savon de Marseille se mêle à celle de la soupe qui mijote. Il est temps pour mon frère et moi de cesser nos jeux et de venir dîner.

Un soir, après le repas, mon père ne nous a pas envoyés nous coucher tout de suite. Il a voulu parler devant nous avec ma mère. Il n’a pas attendu que nous « dormions » pour chuchoter longuement avec elle comme à l’accoutumée. Il a parlé d’un ton plutôt gai. Je ne sais pas ce qu’ils se sont dit exactement. Je me souviens seulement combien nous étions heureux, mon frère et moi, d’être autorisés à rester à table avec eux et comme nous avons été surpris par la tournure prise par les événements. Ma mère a réagi vivement aux paroles de mon père, elle lui a fait, je crois, de violents reproches. Soudain, mon père s’est mis à pleurer. Il a enlevé ses lunettes cerclées de métal doré et il a pleuré. Après un moment de stupeur, ma mère m’a demandé d’aller le consoler, moi son « rayon de soleil », sa fille unique – puisque mon frère était né d’une précédente union de maman. Je me suis blottie contre lui, contre mon père si fort et qui pleurait. J’ai caché ma tête dans son cou. Je ne sais plus si ce sont mes larmes ou les siennes qui ruisselaient sur mes joues.

Aujourd’hui, je pense que ma mère a senti sa vie basculer à ce moment-là. Elle s’est débattue en vain, telle une noyée attirant au fond ceux qui essayaient de la sauver. Et  elle a peu à peu sombré.

Mon père avait fini par trouver, en pleine crise du logement, un appartement en HLM dans ce qui nous apparaissait comme une lointaine banlieue, à Vitry-sur-Seine. Nous n’y connaissions personne, étions coupés des parents de ma mère, seule famille que nous fréquentions, et de tout ce petit milieu chaleureux que mes parents s’étaient construit à Vanves. Sur ma mère, qui ne travaillait pas, tomba la solitude absolue de ce qu’elle vécut comme un exil.

Quelques jours après ce soir-là, nous sommes partis un matin dans la grisaille humide pour une étrange expédition. Nous avons pris beaucoup d’autobus, sommes descendus à l’arrêt indiqué à Vitry. Il n’y avait pas de trottoir. Les fines chaussures de cuir de ma mère s’enfonçaient dans la boue. Au loin se dressaient des barres d’immeubles, immenses, toutes semblables. Nous sommes restés pétrifiés.Nous n’avons pas dit un mot et sommes montés jusqu’à l’immeuble 2, escalier C, qui serait notre immeuble désormais. L’appartement 88, au neuvième étage, sentait la peinture fraîche, il m’a semblé très vaste avec ses deux chambres et sa salle à manger. Mon père et ma mère parcouraient les pièces d’un air lugubre. Personne ne pouvait regarder par la fenêtre, le vide nous happait. Nous sommes restés peu, nous avons fui. Longtemps, nous avons attendu l’autobus dans la même boue jaune de l’arrivée. Ma mère a dit : « C’est un cauchemar. »

Il m’a fallu des années et la mort de ma mère, deux ans après mon propre déménagement en banlieue, à Malakoff, pour me rappeler qu’elle chantait souvent lorsque j’étais toute petite – avant le déménagement. Elle chantait en faisant le ménage, un foulard noué sur ses cheveux pour les protéger de la poussière. Elle chantait en descendant l’escalier, sa main serrant la mienne, pour aller faire les courses. A Vanves, je veux dire.

Depuis que maman est morte, seules des images très douces d’elle me reviennent en mémoire. Une alchimie inattendue a transformé celle que je décrivais autrefois comme redoutable à maints égards, parfois violente, en une personne douce, effacée, profondément aimante. Sa mort, pénible, solitaire, m’a plongée dans un abîme de chagrin et de culpabilité, dont seule la naissance, tardive, de ma deuxième fille, troisième de la fratrie, a pu me tirer. A celle-ci j’ai donné entre autres prénoms celui de ma mère, c’est une idée qui ne me serait jamais venue pour mes autres enfants. Je crois que je me comporte avec cette fillette-là comme je revois ma mère se comporter avec moi quand elle était douce et tranquille. Je dois maintenant faire un effort pour me la rappeler telle que j’ai pu la décrire à mes amis ou à mon thérapeute, il y a si longtemps de cela.

Le temps a effacé les années de larmes et de rage, de lutte à mort contre la dépression. Il me reste l’image d’une femme jeune, le plumeau à la main, qui chantonne doucement des airs d’Edith Piaf, se tourne vers moi dans un sourire et reprend son ménage.

 

 

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Douleur

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Tu as bercé ta douleur toute la nuit.

Au matin, elle ne s’était pas endormie. Elle était là, la fatigue ne l’avait pas émoussée et sur elle les heures n’étaient pas passées. Alors tu lui as montré le ciel rose de l’aube et tu lui as dit : la ville est si belle, viens, allons nous promener.

Dans le métro, elle n’a pas voulu regarder la petite fille noire aux grands yeux intrigués. Tu lui as montré les petits souliers vernis avec leur minuscule noeud de satin crème. Elle n’a pas voulu les admirer avec toi. Les petits doigts sombres et la peau rose, si fine, des paumes : elle ne voulait pas les voir. Ce n’était pas la peine de lui parler, les mots glissaient sur elle, comme la pluie sur les vitres du métro. Elle ne voulait voir que ça : la pluie qui glissait sur les vitres, les ruisseaux qui coulaient verticalement entre elle et la ville, elle ne voulait pas parler.

Tu as pensé : ça ne fait rien, je vais l’emmener au cinéma, ce sera plus gai que ce paysage noyé, le cinéma, ça la consolera, peut-être même que ça l’endormira. Le cinéma, ça la changera, elle aime tellement ça.

Mais le film, tu n’es pas sûre qu’elle l’ait seulement regardé. Quand l’écran s’éclairait, tu voyais bien qu’elle fixait un point invisible. Elle était immobile et, à la fin, elle n’a pas dit un mot. Alors tu l’as promenée à travers les rues de la ville qu’elle aime tant, tu lui as montré les lumières et les couleurs, tu lui as fait respirer les parfums, tu l’as caressée, tu l’as cajolée, tu l’as prise dans tes bras et tu l’as même chatouillée comme tu faisais avec tes petits quand ils étaient tristes. Mais elle n’a pas souri et elle a continué à te suivre docilement, partout où tu l’as emmenée elle t’a suivie docilement, sans rébellion, sans protester.

Quand le crépuscule hâtif d’hiver est tombé, vous êtes revenues toutes les deux à la maison. Ses yeux étaient cernés de grandes auréoles bistre, tu lui as préparé le goûter qu’elle aime. Elle n’a pas voulu le manger, elle regardait le pain blond, sa main s’est approchée. Tu as repris courage, mais sa main est retombée. Sur le bois sombre, sa main est retombée. Elle s’est plongée dans la contemplation des veines du vieux chêne patiné. Elle n’a pas pu prendre le pain beurré. Elle n’a pas pu manger.

Alors, pour la deuxième nuit, tu l’as bercée, tu lui as chanté des comptines, de vieilles comptines dont tu ne savais plus toutes les paroles. Celles qui t’échappaient, tu les inventais et tu la berçais au rythme de tes inventions. Mais elle ne s’est pas endormie, elle ouvrait les yeux tout grands sur le plafond vide et elle ne disait pas un mot.

Tu as  enfin compris qu’elle ne dormirait pas, ni ne mangerait, ni ne se réjouirait de la beauté des tableaux que tu lui montrerais, ni n’entendrait les doux accents de Sonny Rollins. Ni Coltrane ni personne ne feraient bouger ses hanches, ni ses pieds, ni rien en elle. Tes baisers ne lui ont pas redonné de couleurs, pâle et immobile elle attendait.

Puisqu’il n’y avait  vraiment rien d’autre à faire, tu as décidé d’attendre avec elle. Tu t’es installée à ses côtés, tu n’as plus lutté, tu lui as pris la main. Avec elle, tu as attendu dans l’obscurité et le silence. Tu savais qu’il faudrait des jours et des nuits. Tu avais l’habitude, le temps ferait son office, nuit après nuit, il convoquerait la tendresse à son chevet, et un matin, à l’aube, la douleur serait douce, elle aurait retrouvé son courage, elle maquillerait ses joues pâles, cacherait ses cernes, rougirait ses lèvres. C’était juste une question d’heures, de jours, peut-être de mois, ce n’est pas toi qui choisissais. Tu lui faisais confiance.

Photo : Edouard Boubat, Untitled, 1948

 

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Elena, d’Andreï Zviaguintsev

 

Je m’attendais à un film long, à la lenteur majestueuse, quasi immobile. J’ai été captivée par un thriller psychologique, un drame qui vous tient en haleine jusqu’à la dernière image.

Le jour pointe, en un long plan immobile sur les branches nues d’un arbre hivernal, devant les baies vitrées d’un bel appartement. La vie s’y éveille. Elena (extraordinaire Nadejda Markina) se lève , prépare le déjeuner. Elle est lourde, sereine, ses gestes sont beaux et mesurés. Elle réveille avec douceur l’homme âgé, son mari, qui dort dans une autre chambre. La pièce baigne dans une lumière paisible, les paroles sont rares, le calme règne. Elle ira voir son fils en ce jour, annonce-t-elle.

On la suit, bus , train, marche dans un décor de banlieue triste, jusqu’à un HLM sordide construit à côté d’une centrale nucléaire. Elle est reçue sans attention, le fils boit de la bière et crache du balcon, le petit-fils s’abrutit de jeux vidéo, la belle-fille s’occupe vaguement du bébé. Plus tard, on apprendra qu’elle attend un autre enfant.  On fait à peine une place à la grand-mère dans la cuisine, elle donne de l’argent. Il en faut encore beaucoup plus pour que le fils entre à l’Université, pour qu’il échappe au service militaire qui l’enverra en Ossétie du Sud. On l’a compris, tout s’achète, l’entrée à l’Université, refuge contre une mort possible au combat, comme le reste. Il faut « arroser », comme dit la belle-fille.

Retour sur le mari, Vladimir, dont elle fut l’infirmière autrefois à l’hôpital. Il quitte son appartement pour se rendre dans un centre de sports pour riches, dans sa belle voiture. Et là, il fait un infarctus en nageant. Lui aussi a une fille, qu’il ne voit  que rarement. Les retrouvailles auront lieu à l’hôpital. Scène étrange, si juste. La fille l’agresse, froide, cruelle, et lui rit, tendrement. Il ne croit pas à sa négligence. Ils s’embrassent, il la serre dans ses bras.

C’est elle qu’il comblera à sa mort, pas sa femme, dont il méprise la famille. Elena aura une rente, sa fille héritera du reste. Telle est sa décision, il l’annonce à sa femme à son retour chez lui.

Elena ne le supporte pas, on comprend que la tribu est le seul ancrage humain dans un monde social sans repères. Son fils à elle, sa fille à lui. La voix du sang, plus rien d’autre qui surnage… La tragédie de l’aveuglement maternel peut dès lors dérouler son enchaînement implacable.

La musique de Philip Glass (Symphonie No 3, Troisième mouvement), oppressante dans la montée rythmique des cordes, dans sa répétition lancinante, accompagne la marche d’Elena vers son fils, la nage de Vladimir vers la mort, le cheminement de la pensée d’Elena vers le meurtre. Son rythme haletant se mêle à la beauté glacée des images pour composer un tableau funeste.

Peu de dialogues ou si pauvres. Les images parlent.

Au pied de la centrale, au plus près, les plus que pauvres, Roms ou sans-abri frileusement regroupés autour d’un feu de camp, sont sauvagement agressés par les « moins pauvres » de la cité, dont le petit-fils futur « étudiant » d’Elena. Violence gratuite, haine abrutie de vacuité.

Elena, alors qu’elle ne sait pas encore que son mari ne donnera rien à son fils, va prier pour lui à l’église orthodoxe, toute chamarrée d’or, ruisselante des flammes des bougies. Mais là aussi, il faut payer, pour savoir quel saint prier pour un malade et quel autre pour un mort. Le pope consacrera sa messe au malade, moyennant une somme convenue. Elle prie, sans conviction: Dieu est-il achetable aussi?

Plus tard, le train qui emmène Elena avec l’argent volé dans le coffre du mari assassiné s’arrête en rase campagne, on ne sait pourquoi. Il repart et l’on découvre, avec les yeux d’Elena, le corps d’un cheval blanc gisant sur le flanc, son cavalier mort à côté de lui devant le passage à niveau. Sombre image d’un passé révolu, stridence du présent où le bel animal s’est fracassé contre la masse du fer en mouvement.

Objet symbole d’un matérialisme étouffant, la télévision est omniprésente. Bel écran plat chez Elena, elle est le dernier « membre » de la famille chez son fils, constamment allumée, petite certes, ignorée, mais jamais éteinte.

Reste la beauté de la langue russe, son ineffable douceur, si sensible lorsqu’Elena dialogue avec son mari, langue qui parle à mon coeur car j’y entends la voix de mon père, lui qui connaissait celle d’avant la Révolution, de Pouchkine et de Tolstoï, et qui avait du mal à comprendre le russe des temps nouveaux. Sa musique demeure, sertie dans les scansions impitoyables des cordes de Glass, conférant de loin en loin aux plans si beaux et si maîtrisés de l’image une séraphique douceur.

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Visites nocturnes

Quand le sommeil a plombé nos membres et muselé notre conscience bavarde, les morts viennent nous visiter.
Ils sont doux et tendres, et ne savent pas qu’ils sont morts et nous, nous ne nous en souvenons pas non plus. Nous nous réjouissons si fort de les voir que nous nous écrions : « Tu sais, j’ai fait l’affreux cauchemar que tu étais mort, quelle folie! » Et ils hochent leur vieille tête chenue, et leur regard bienveillant approuve: « Quelle folie!… »
Alors nous pétrissons leur main douce et tiède, et nous leur disons comme ils sont beaux et lumineux avec leur visage reposé, et ils sont si heureux qu’on les choie et les dorlote, ils n’en reviennent pas. Les vieux morts n’ont pas été gâtés alors qu’ils vivaient, ils étaient gênants, encombrants, si lents dans le tourbillon de nos vies, un boulet qu’il fallait traîner. On ne voyait plus d’eux que leurs défauts, pis, tels des objets ils présentaient des inconvénients : tristesse, fatigue, dépendance absolue.
Là, nous avons du temps, nous pouvons tranquillement nous promener dans les avenues ombragées, en prenant garde qu’ils ne marchent pas du côté des voitures et qu’ils ne trébuchent pas. Leur bras si léger repose sur le nôtre et s’y agrippe lorsqu’ils butent sur une pierre ou tournent leur fragile cheville et manquent de tomber. Nous nous promenons lentement, et les paisibles frondaisons des parcs chuchotent à leurs oreilles des mots consolateurs, et nous nous penchons vers eux : « Tu entends comme les oiseaux chantent aujourd’hui? On les sent fous de joie. » Nous ne regardons pas nos montres, car aucun devoir ne nous appelle, nous sommes là pour caresser leur main tavelée et douce.
Quelquefois nous parlons à un mort d’un autre mort : « Tu sais, maman est morte, mais quel bonheur que, toi, tu sois bien en vie! » Alors, il est étonné, il ne savait pas, ça lui fait un drôle d’effet, et nous serrons son corps faible et osseux dans nos bras, car nous sentons bien comme ce mot a pour eux, les vieux morts, un trop proche écho. Nous les protégeons de nos corps sains et forts, de notre joie de vivre, nous formons un écran entre la terreur du néant et eux, et nous les sentons s’apaiser dans nos bras, tels des bébés rassasiés de lait et d’amour, et ils s’endorment enfin.
F.Clairambault

Quand le sommeil plombe nos membres et muselle notre conscience bavarde, les morts viennent nous visiter.

Ils sont doux et tendres, ils ne savent pas qu’ils sont morts et nous, nous ne nous en souvenons pas non plus. Nous nous réjouissons si fort de les voir que nous nous écrions : « Tu sais, j’ai fait l’affreux cauchemar que tu étais mort, quelle folie! » Et ils hochent leur vieille tête chenue, et leur regard bienveillant approuve: « Quelle folie!… »

Alors nous pétrissons leur main douce et tiède, et nous leur disons comme ils sont beaux et lumineux avec leur visage reposé, et ils sont si heureux qu’on les choie et les dorlote, ils n’en reviennent pas. Les vieux morts n’ont pas été gâtés alors qu’ils vivaient, ils étaient gênants, encombrants, si lents dans le tourbillon de nos vies, un poids qu’il fallait traîner. On finissait parfois par ne plus voir que leurs défauts, lourds objets inutiles qu’on les croyait devenus, pleins d’inconvénients : tristesse, fatigue, dépendance absolue.

Mais là, nous avons du temps, nous pouvons tranquillement nous promener dans les avenues ombragées, en prenant garde qu’ils ne marchent pas du côté des voitures et qu’ils ne trébuchent pas. Leur bras si léger repose sur le nôtre et s’y agrippe lorsqu’ils butent sur une pierre ou tournent leur fragile cheville et manquent de tomber. Nous nous promenons lentement, et les paisibles frondaisons des parcs chuchotent à leurs oreilles des mots consolateurs, et nous nous penchons vers eux : « Tu entends comme les oiseaux chantent aujourd’hui? On les sent ivres de joie. » Nous ne regardons pas nos montres, car aucun devoir ne nous appelle, nous sommes là pour caresser leur main tavelée et douce.

Quelquefois nous parlons à un mort d’un autre mort : « Tu sais, c’est si triste, maman est morte, mais quel bonheur que, toi, tu sois bien en vie! » Alors, il est étonné, il ne savait pas, ça lui fait un drôle d’effet, et nous serrons son corps faible et osseux dans nos bras, car nous sentons bien comme ce mot a pour eux, les vieux morts, un trop proche écho. Nous les protégeons de nos corps sains et forts, de notre joie de vivre, nous formons un écran entre la terreur du néant et eux, et nous les sentons s’apaiser dans nos bras, tels des bébés rassasiés de lait et d’amour, et ils s’endorment enfin.

 

 

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