Retour en Anjou

19-10-2009 by fabienne

Elle claqua la porte. Ce n’était pas son habitude, elle sourit de se sentir sursauter, gamine prise en faute, toujours si maladroite, incapable de faire coulisser le lourd verrou sans s’y prendre à deux fois.

La lumière tombait obliquement de la fenêtre du palier, rais dansantes de poussière. Vermeer… Son¦coeur se serra un peu, tant de douceur, cet or qui inondait les marches cirées du vieil escalier, elle l’avait dédaigné si longtemps…

Dans la rue, elle s’arrêta pour ranger la clé au fond de son sac de voyage,  sous la pile de vêtements soigneusement pliés. Elle courait pour mettre son pas au rythme de son coeur, de  son corps agité qu’elle n’arrivait plus à contrôler. Elle se força à s’asseoir à l’arrêt de l’autobus, sur le banc jaune et granuleux que le soleil matinal n’avait pas encore réchauffé. Elle regarda sa montre, le sourire du clown du cadran, la trotteuse qui se pressait, comme elle : 8h 50. Elle avait le temps, il fallait qu’elle se calme. Elle essaya de goûter la caresse du vent léger sur sa joue, de jouir de la rumeur de Paris, du va-et -vient sonore de ceux qui se croisent  et  flânent  et s’enfuient.

Du dos de la main, elle effleura le velours turquoise du siège vide à côté d’elle. Le bus arrivait à la hauteur de la rue de Rennes. Elle eut peur de ce moment qu’elle connaissait trop bien où l’excès de joie, l’excitation de l’attente basculent dans l’angoisse. Ces vapeurs de miel du soleil sur les chaussées d’asphalte, cette buée dense et lumineuse qu’elle retrouvait toujours sur sa route dans ses moments d’intense bonheur… Elle se revit enceinte de son fils, palpitante, fébrile, marchant à grands pas dans les rues du Quartier latin, remontant les allées du labyrinthe du jardin des Plantes, vite, si vite, comme talonnée par quelque mystérieux poursuivant. Tant d’années après, la même émotion. Et cette litanie dansant dans l’air surchauffé : « Mais le coeur, lui, ne vieillit pas — à l’intérieur de nous, ça ne vieillit pas ! »

La fraîcheur de la gare, après l’éclatant soleil de la place, la fit légèrement frissonner. Assise dans le train, elle sentit qu’elle s’apaisait peu à peu. Pendant deux heures et demie, elle pourrait se livrer enfin toute à sa rêverie, à ses implacables rêves qui faisaient défiler  devant elle des images si précises qu’elle s’en extrayait péniblement, étourdie, grisée. Elle sentit avec une acuité douloureuse la douceur de sa main sur sa nuque, la chaleur de ses lèvres sur les siennes, son odeur  de  chat  endormi  au soleil. Le mot   »retrouvailles » résonna dans sa tête et lui fit mal. Elle entendit l’effort et la peine, et le courage qu’il faudrait déployer, calicot blanc claquant entre leurs bras tendus — et le temps, incertain allié. Des retrouvailles comme des relevailles, d’abord on dit  : « Dieu merci, j’y suis arrivée », et puis on se sent vaciller devant la tâche.

Elle détourna vivement  la tête vers la vitre, pour chasser de son regard l’image que le mot avait jetée devant elle, pesant gibier lancé tout sanglant sur la table.  Elle avait besoin de voir défiler les champs et les haies, et les maisons aux jardinets maladifs. Ces visions fugitives et monotones la rassérénaient.

Il ne l’attendait pas sur le quai, puisqu’elle avait préféré ne pas lui dire quel jour elle arriverait. Elle se glissa avec volupté dans la petite voiture de location qu’elle avait  réservée depuis Paris. Le tableau de bord et les sièges neufs lui donnaient une curieuse impression d’irréalité, elle se sentait jouer un rôle, ce geste qu’elle avait eu en lançant son sac de voyage sur le siège arrière… C’était si bon, si follement bon de se retrouver dans une autre ville, de conduire un véhicule inconnu à travers des rues oubliées.

La campagne angevine lui parut triste. Le grand fleuve gris roulait des eaux maussades. Les mouettes remontaient vers l’amont  pour échapper aux tempêtes de l’estuaire en criaillant lugubrement. Les ardoises des toits et le schiste des murets martelaient  durement le paysage. Figée sur le piquet d’une clôture en fil de fer barbelé, une buse la suivit  des yeux.

Elle sentait le plastique froid du volant sous ses doigts légèrement gourds. C’était ça qu’elle était venue chercher de si loin, vers quoi elle fonçait sur la route bordée d’ormes : son indulgence, cette façon qu’il avait de l’écouter comme s’il la bénissait.

La rousseur de la vigne vierge la surprit. Jamais encore, elle n’avait vu la maison dans un tel flamboiement. Elle se sentit curieusement intimidée. La cuisine sentait le café et le beurre frais, il parlait à côté, dans la salle à manger, avec une femme, il n’avait pas entendu les coups frappés à la porte ni ses pas dans la cuisine. Quand il se tourna vers elle, le soleil tomba précisément sur la mèche blanche qui lui barrait le front, rebelle — lame d’un glaive étincelant sur sa tête. L’ange du Jugement dernier. Imperceptiblement, il modifia son expression, du moins eut-elle cette impression. D’abord surpris et contrarié, il arbora aussitôt après un large sourire, se leva en écartant les bras, s’exclamant avec enthousiasme : « Suzanne, quelle bonne surprise ! » Ca sonnait faux, elle n’arrivait pas à vaincre l’horrible impression que tout sonnait faux, comme dans un film mal doublé, comme dans une mauvaise série télévisée. Elle ne se précipita pas pour se jeter dans ses bras, comme  elle  l’avait tant et tant  de  fois  fait  en  rêve ,  elle  restait  là,  sur  le  seuil, paralysée par la déception de ne pas le trouver seul. Il lui entoura les épaules de son bras, elle sentait son corps raide, incapable de répondre à son embrassade. L’interlocutrice de Thomas, une femme aux cheveux courts, à l’air plutôt engageant, les regardait placidement sans avoir le moins du monde l’air gêné. « C’est moi qui suis en trop… » pensa Suzanne, et, sous la cuirasse de ses muscles tendus, elle sentit une violente douleur, la douleur, lui tordre le ventre.

« J’ai été assise trop longtemps, j’ai besoin de faire un tour au grand air…

– Tu vas bien grignoter un petit morceau avant, Paule vient de me ramener des reines de reinettes délicieuses. »

Elle avait refusé, elle se sentait si humiliée, oui, défaite. Comme sa mère aurait dit, elle était la cinquième roue du carrosse. Insignifiante, sans importance. Elle marchait à grands pas sur le sentier, elle sentait sous la fine semelle les cailloux pointus et le froid de la terre durcie par les premiers frimas. Une odeur lourde de champignon et de moisi  flottait dans l’air, un fin brouillard enveloppait le paysage. Plus que jamais, la nature lui semblait une entité hostile, elle savait bien qu’elle n’y trouverait aucune consolation. Elle était envahie par une espèce de panique qui lui faisait mettre convulsivement la main devant la bouche  pour étouffer ses sanglots. Elle  proférait  des sons inarticulés, cris de détresse qu’elle trouvait ridicules et qu’elle ne pouvait retenir.

Seule. Seule, seule, seule, tambourinaient ses talons, et les arbres dénudés accompagnaient ses pas sonores d’une plainte languissante. Sous ses doigts raides de froid, le volant lui sembla tiède.

F. Clairambault

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Plus tard

01-03-2009 by fabienne

Plus tard ….

J’ai dit :   »Plus tard, lorsque nous habiterons ensemble… » Il a levé les yeux, légèrement froncé les sourcils. Il n’a rien répondu, il est devenu silencieux. J’ai senti le froid m’envahir. Retirer ça, cette chape de plomb tout à coup sur mes épaules. Il a levé les yeux, sévère ou implorant, je ne sais pas. Un loup solitaire, il trottine seul dans la neige des steppes, pas de compagnonnage possible avec lui, il l’a assez dit. Il ne le répétera pas, il ne l’a pas répété, son corps est devenu dur, je le sais. Il a retiré sa main de la mienne. Parole interdite, image taboue. J’ai brisé l’icône dans son cadre d’argent ciselé, il n’y a pas de réparation possible. L’amertume du café m’est remontée aux lèvres, j’ai caressé le bois si doux de la table, je n’ai pas cherché à reprendre ses doigts, ses longs doigts de pianiste, sa main d’homme dont je ne peux  perdre la caresse. J’aurais dû crier, couvrir le silence de mes promesses : je n’attenterai pas à ta solitude, je ne t’enchaînerai pas, mais je n’ai pas pu. Ça n’aurait servi à rien. Je suis partie dans la nuit, sous la pluie, et ce froid-là semblait doux. J’ai tout détruit, j’ai brisé l’harmonie, j’ai piétiné grossièrement les pousses qu’un maigre soleil de printemps avait fait éclore.

Vivre sans lui, impossible, impossible. Le soleil ne se lèverait plus, ni la lune, ni les étoiles scintillantes dans la nuit d’hiver. Il ne faut pas imaginer l’avenir, il faut juste boire  le délice de chaque minute passée avec lui, s’enivrer du son de sa voix, de la douceur de son sourire, contempler le fin lacis de ses rides, indéfiniment … Mais voilà, j’ai fait surgir de l’ombre un intérieur douillet, un foyer paisible, l’image pour lui menaçante d’une famille, d’un « habiter ensemble » que tout son être rejette. Et punie, punie je serai pour cette folie. Il a retiré sa main, un froid glacial est tombé sur mes épaules, aucun soleil ne saura plus me réchauffer. Je suis froide comme une morte.

F. Clairambault

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Lune de miel à Venise

by fabienne

Il lui avait dit : « Je t’emmènerai dans un palais vénitien donnant sur le Canal. »

Avec lui, elle n’avait connu que les hôtels Campanile et Ibis de la banlieue parisienne. Dans l’un d’eux, des vues de Venise étaient accrochées dans la chambre. Ça lui avait fait drôle.

Elle ne savait pas bien ce qui l’avait bouleversée dans cet homme-là. Peut-être qu’il fût si grand. Elle se sentait redevenir une petite fille avec lui. Peu après leur rencontre, des images de son enfance lui étaient revenues d’une façon obsédante. Son père de retour du travail, trempé de la pluie traversée à scooter. Il la prenait dans ses bras, l’élevait au-dessus de lui. « Bonsoir, ma petite princesse. » Il la frottait contre ses joues râpeuses, elle sentait son odeur d’homme, elle restait là, dans le creux de son épaule, longtemps. Aucun danger ne pourrait l’atteindre.

1,95 m. Pour lui parler, lorsqu’ils étaient côte à côte, elle devait lever la tête. Assise en face de lui, elle était désarçonnée par son regard à hauteur du sien. Il la contemplait avec calme, douceur et détermination. Elle avait cru que ce regard-là lui était spécialement dédié. Par la suite, elle avait pu constater, incrédule, que c’était le regard qu’il destinait aux femmes. A toutes les femmes. Sans distinction d’âge, de condition sociale ou de beauté. De ce point de vue, il faisait preuve d’un remarquable sens de l’égalité. Elle avait compris qu’elle n’était en aucune façon privilégiée. C’était le lot commun.

Il lui avait semblé bizarre qu’il lui proposât l’hôtel dès leur premier rendez-vous d’amour. Il se proclamait célibataire, pour ne pas dire esseulé. Mais son appartement était dans un désordre si monstrueux, impossible d’y amener une femme aussi raffinée qu’elle. Elle n’avait pas creusé la question. Seul lui importait de pouvoir enfin caresser ce grand corps désiré et de s’enrouler avec lui dans le désordre délicieux d’un lit d’amants.

Pendant près de deux mois, ses pieds n’avaient pas touché terre. Elle volait littéralement. L’enfant d’habitude si lourd, qu’il fallait porter sur le chemin de l’école ne pesait plus dans ses bras. Elle lui murmurait à l’oreille : « Mais comment ma grosse Poussinette peut-elle être devenue légère comme une plume? » L’enfant riait. Elle avait l’impression qu’elle ne l’avait jamais autant aimée.

Elle ne posait pas de questions. Elle se contentait d’obéir à son désir à lui, auquel se superposait immédiatement le sien. Il lui avait dit qu’il aimait sa placidité, qu’elle n’ait aucune de ses exigences qui rendaient la vie avec les femmes parfois si étouffante. Ça lui avait donné à penser. Il ne vivait pas avec elle. Il ne voulait connaître ni sa maison ni ses enfants. Il l’appelait quand il avait le désir d’elle. Ses amies, celles du moins qu’elle avait mises au courant, ses vieilles amies avec qui elle avait tant partagé, disaient : « Il te siffle. » Ça lui était égal.

Il avait des amies lui aussi, beaucoup d’amies qu’il appelait ses « copines ». Pour elles, il était toujours merveilleusement disponible, aidait l’une à déménager, consolait l’autre d’un chagrin d’amour, accompagnait la troisième à la clinique. Elle avait une collègue, une jolie jeune femme mutine qui passait ses vacances non loin de Strasbourg, sa ville natale à lui. Il avait décidé de lui rendre visite au printemps puisqu’il serait dans sa famille à ce moment-là. Il n’avait qu’entrevu cette collègue avec elle au cours d’une soirée, ça lui donnerait l’occasion de faire plus ample connaissance. Elle lui avait dit : « Je préférerais que tu n’ailles pas la voir. Ça me rend malheureuse. C’est une collègue que tu connais à peine, tu es l’homme que j’aime, que vous vous voyiez un soir à des centaines de kilomètres de moi, ce n’est pas si naturel. S’il te plaît, va voir tes vieilles copines, tes copains, ta famille, pas elle… » Il n’avait rien voulu entendre, avait trouvé sa jalousie ridicule, déplacée. Par la suite, il continua à la voir  régulièrement à Paris, ils aimaient bien parler ensemble de Strasbourg. Elle ne connaissait pas cette ville, il ne lui avait jamais proposé de l’accompagner dans ses escapades familiales.

Ils se voyaient par intermittence. Parfois, il partait pour des missions à l’étranger. Elle appréciait ces vacances sentimentales, se consacrait alors corps et âme à ses enfants, c’était d’une certaine façon reposant. Mais une fois, il n’avait plus donné signe de vie pendant près d’un mois, sans explication. Il était injoignable, elle tombait constamment sur son répondeur. Elle avait enfreint son interdiction, l’avait appelé à son travail, mais sa secrétaire lui avait expliqué gentiment qu’il était en réunion ou, une autre fois, qu’il  n’était pas encore arrivé, ou déjà parti. Pendant plusieurs jours, elle avait promené sa douleur comme un enfant malade à travers la ville, elle avait essayé de la distraire avec le cinéma, l’animation des grandes artères. Elle l’avait emmenée en dehors de la ville, tentant de lui faire admirer les paysages qu’elle aimait, le soleil couchant sur le fleuve, le friselis des roseaux sous la brise, mais la douleur ne bougeait pas, elle était là, lourde comme un cadavre d’animal. Alors elle s’était couchée avec elle, la berçant de chants venus du plus loin de son enfance, de comptines, de mélopées.

Il avait enfin appelé : il avait été malade, avait sans doute trop bu, puis s’était senti si mal qu’il n’avait pas trouvé le courage de se manifester avant. Ça ne faisait rien, il était là, c’était l’essentiel, elle avait immédiatement repris vie, elle avait couru vers lui. Elle  n’avait pas le choix, elle l’aimait trop pour lui en vouloir. Elle ne connaissait pas le ressentiment envers lui. Mais depuis, la douleur demeurait, une douleur sourde, discrète, comme une présence un peu lourde en permanence à ses côtés. Elle continuait à le voir quand il le demandait. Elle se rendait disponible, très tôt le matin, très tard le soir, annulait des rendez-vous professionnels, décommandait des dîners amicaux, jonglait avec les baby-sitters. Elle prenait ce qu’il lui donnait sans demander une miette de plus. Elle sentait que ce serait inutile. Et puis elle ne savait pas composer ces scènes-là ; le goût du pathétique lui était inconnu. Elle se serait sentie tellement ridicule…

Plusieurs fois, il lui avait fait faux bond. Il l’avait prévenue alors qu’elle était déjà en route vers lui, le coeur battant, ivre du bonheur de le retrouver bientôt.  Parfois, il ne la prévenait pas du tout.

Et voilà qu’aujourd’hui, à nouveau, elle l’attendait en vain dans leur café, celui où pour la première fois il lui avait déclaré son désir. Il ne viendrait pas, elle le savait. Le soleil brûlait délicieusement sa peau fragile de blonde. Ses enfants étaient chez sa mère, à la campagne, elle les imaginait courant à travers les folles avoines du champ derrière la maison. Comme elle aurait aimé les serrer dans ses bras, respirer leur odeur de savon et de linge propre, écouter leurs récits incohérents, dévorer avec eux les tartines de pain beurré de son enfance. Il y a longtemps, un homme lui avait parlé de l’emmener à Venise, dans un palais donnant sur le Canal. Parmi les riches étoffes chamarrées, ils auraient longuement, lentement fait l’amour et se seraient enfin endormis dans le vrombissement ouaté des vaporettos. Cet homme-là était mort, et puis c’était il y a si longtemps, déjà elle ne se souvenait plus bien, il lui restait une vague angoisse autour du coeur que la splendeur de la lumière estivale desserrait peu à peu.

Une paix tombait sur elle, une affection qu’elle sentait naître pour elle-même, une tendresse : comme une mère, elle se penchait sur l’enfant blessé en elle. « Ne t’en fais pas, il ne te fera plus souffrir, plus jamais. Ne pleure plus, c’est fini. » Elle se passa la main sur le visage, se caressa la joue, elle sentit se dessiner, à travers les larmes, son sourire de fée, comme disait son père lorsqu’il la voyait retrouver sa gaieté après un gros chagrin  d’enfant. Paralysée par sa fatigue et la touffeur d’août, elle entendit clamer au plus profond d’elle l’allégresse de la libération.

Fabienne Clairambault

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