« Que votre moustache pousse comme la broussaille! », Muriel Gilbert

On l’attendait avec impatience, après l’apéritif des « Espèces d’idiomes », chroniques parues dans « Le Monde » à l’été 2014. Les lecteurs avaient adoré et en redemandaient, c’est fait!

L’ouvrage savant et rigolo s’appelle donc « Que votre moustache pousse comme la broussaille! »,  soit « A vos souhaits! », pour l’habitant des steppes mongoles.

Toute notre vie d’humains fous d’expressions colorées défile. On tend l’oreille vers nos voisins, plus ou moins lointains : « Excuse my French », dit l’Etats-Unien honteux de sa propre grossièreté. Muriel Gilbert s’indigne: « Comment la langue de Molière et de Johnny Hallyday est devenue synonyme de vulgarité en traversant l’océan Atlantique, cela défie l’imagination. » Plus loin: « Ah, minute prévention: attention, si la masturbation rend sourd en France, elle rend aveugle en Italie. » Je recommande le paragraphe sur la fâcheuse habitude de « filer à l’anglaise »…

Pour l’intellect, quand on n’a pas inventé l’eau chaude en France, on n’a pas « inventé le bouton à quatre trous » au Québec. Quand nous pétons un câble en France, « le phare prend l’eau chez les Tchèques » (dans quel port au juste?), les Anglais « vont bananes » (« go bananas ») et les Hollandais, « vraisemblablement financés par l’office de tourisme », précise l’auteure, ont « reçu un coup de moulin ».

Côté gastronomie, l’Allemand vous « laisse tomber comme une pomme de terre brûlante », « c’est-à-dire comme une vieille chaussette allemande », précise notre distinguée collectionneuse.  Pour se faire pardonner le mauvais procédé, le British n’hésitera pas, lui, à « manger une humble tarte ».

Avec Muriel Gilbert, on fait le tour du monde sans « jeter du beurre au plafond » (jeter l’argent par les fenêtres à la mode argentine). On voyage de la pittoresque Slovénie où une « histoire de vipère déchaînée et d’escargot enragé » vous fera dormir debout, surtout racontée par un lascar « ni deux ni trois » (louche) originaire de l’empire du Milieu, à la Russie, où l’on vous « accroche des nouilles sur les oreilles » (raconte des salades).  En passant par le Mexique, où « comble de l’originalité funéraire », on « suce des phares » quand on rend l’âme – les Finlandais, eux, préférant « jeter la manivelle » en l’air en guise d’adieu.

On pourrait énumérer à l’infini toutes les occasions de rire, et de s’attendrir aussi, sur notre humaine condition qu’offre ce joyeux et empathique ouvrage. Mieux vaut se l’offrir ou … en faire cadeau à votre « ourson gélifié »(Etats-Unis), « petit oignon » (Italie) ou « escargot sucré » (Allemagne) d’amoureux(se)!

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Petits portraits effacés

Les morts ne sont pas absents, ils sont juste invisibles. – Saint Augustin

Nos morts aimés s’imposent à nous à des moments que nous ne choisissons pas et selon une scénographie dont nous ne sommes pas maîtres.

Ils se présentent à nous dans le frôlement d’un passé éternel, vibrant de vie. Ils choisissent leur moment, celui de nos absences, à l’orée du sommeil, dans la torpeur d’une sieste estivale, quand nous nous oublions enfin.

faec4ed8-7a29-4fe9-8494-06314fe8af9dMa belle-mère, la mamet des enfants, chemine de son pas menu à mes côtés devant l’étal des marchés, je la vois choisir précautionneusement les fruits et les légumes qu’elle nous donnera à midi. Elle est heureuse que je sois là, je le sais, je le sens, heureuse que je parle pour elle au marchand, que je porte son panier. Sa timidité maladive l’empêchait parfois, jeune fille, d’entrer dans une boutique, tant lui était pénible le fait de s’adresser à quelqu’un qu’elle ne connaissait pas.

Il ne lui reste plus qu’une ombre de voix, un souffle léger, séquelle de sa radiothérapie contre le cancer du sein : les cordes vocales ont été brûlées par le traitement, et elle souffre, elle déjà si réservée, d’avoir si peu de force, désormais, pour s’exprimer.

Elle est fière de marcher avec ses petits-enfants, blonds et frisés, frisés, croit-on, « comme elle » – qui ne l’est pas naturellement. Elle ne dément pas quand on lui en fait la remarque. Et moi, je suis toute baignée de la douceur de cet amour qu’elle nous porte, dans le silence de son cœur – émue aussi par cette tendresse si poignante que je ressens pour elle.

 

Image0108Pour Maman, les images se bousculent, confuses, et parfois celles de sa maladie prennent toute la place, je ne peux les chasser. Elles sont lourdes de profonde mélancolie et de culpabilité.

Mais, d’autres fois, j’entends, surprise, les mots de la maman de mon enfance. Pas sa voix à proprement parler, j’ai l’impression que la voix est ce qu’on ne peut retrouver quand les êtres ont disparu, non, ce sont ses mots que j’entends.

Les expressions de maman jaillissent dans ma bouche, tels les phylactères de l’art chrétien médiéval, délicieuses petites banderoles sur lesquelles se déploient les paroles prononcées par les saints. Je les reconnais, je ne savais pas qu’elles existaient, si vivaces, en moi. La langue de maman, ses tournures pleines de vie et de saveur, gouailleuses, me rappellent qu’elle fut, un jour, une jeune femme enjouée, éclatante de vie, révoltée aussi devant le manque de considération des importants pour les petites gens.

Petit florilège:

Il rit chaque fois qu’il se brûle

Il rit chaque fois qu’il lui tombe un œil

Cela ferait rire des chevaux de bois

Il est patient comme un chat qu’on étrangle : bien que l’image soit cruelle, celle-ci m’a toujours fait rire…

Elle est comme une poule qui a trouvé un couteau (déconcertée face à une situation nouvelle)

Elle a un polichinelle dans le tiroir

C’est la croix et la bannière pour obtenir ceci ou cela

C’est le tonneau des Danaïdes

Ce qu’il peut être radis noir : il revient toujours sur le même sujet, il nous harcèle en répétant toujours la même chose (par allusion à la difficulté de digérer ledit légume!). Elle reprochait à mon père de l’être, et j’ai d’ailleurs hérité de lui ce détestable travers : revenir sans cesse sur les mêmes griefs, sur ce qui, décidément, « ne passe pas ».

Il est poilu comme un verre de lampe

Elle a les lèvres en rebord de pot de chambre (et voilà comment maman traitait les lèvres sensuelles. Quel n’aurait pas été son effarement devant la mode des bouches botoxées!)

Je ne vais pas poireauter 107 ans (j’ai appris depuis peu que Notre-Dame de Paris aurait mis 107 ans à être construite…)

Il ment comme un arracheur de dents

Elle a des cannes en bâton de Zan

Il a des mollets de coq

Elle a la figure en coin de rue, en lame de couteau : ça, c’était pour moi, à qui elle trouvait toujours mauvaise mine et maigre figure. Elle aurait aimé que j’aie de bonnes joues rondes, et j’en étais loin.

Un nez à piquer les gaufres, en pic à glace, en quart de brie : toutes expressions qu’elle s’attribuait devant le miroir, complexée qu’elle était par son nez, trop long et trop pointu à son goût… Un complexe qui la rendait malheureuse, elle pourtant si belle.

Après lui, on peut tirer le cordon. C’est une expression que seule maman employait, car on dit habituellement : après lui, on peut tirer l’échelle. Elle parlait ainsi de quelqu’un de prétentieux, qui prétend tout savoir et se comporte avec dédain.Cette expression-là la vengeait, je crois, de tous ceux qui l’humiliaient, elle leur renvoyait leur mépris avec une réelle satisfaction.

Je ne revois jamais maman avec autant de vivacité et de joie que lorsque cette verve maternelle me revient involontairement.

F.G.

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Belleville

Octobre 2009

Camaïeu de gris des façades délavées. Rues tortueuses où glissent, légers fantômes, des papiers froissés, vieux  journaux, prospectus criards, feuillets griffonnés. Les rues s’étagent et se surplombent, reliées — quand on ne s’y attend plus — par des escaliers pentus, à  la double rambarde de fer. Des enfants aux cheveux  fous y  jouent au  toboggan, les murs décrépis résonnent de leurs rires, un rideau empesé de poussière  se soulève puis retombe. Les arbres de l’avenue sont gris, eux aussi,  robiniers fatigués, platanes chenus. Des mères pressées  poussent des landaus, capote relevée, vers le parc aux sombres ramures.

Belleville, comme tu es beau, mon quartier, en ta  rumeur sourde et marine, dans le piaillement de tes gosses délaissés, petits Africains en fratries répandus sur tes trottoirs aux fresques de craie, petits Asiatiques aux yeux timides, sautillant aux abords des magasins odoriférants, petits Blancs aussi, si roses et pâles parmi les teints cuivrés.

Des mains caressent les boucles, la queue s’allonge le long du tabac-PMU,  la rue s’engorge brusquement — et sonnent les klaxons, et fusent les injures. La broche verticale tourne chez  le Grec, et l’agneau rôti emplit mes narines d’un parfum qui m’enivre, mais les petites mains ne sont plus là pour  se saisir du cône de papier graisseux où, d’un geste délicat, le Grec a déposé les fines tranches de viande. Le vieil Africain du métro fait roussir ses épis de maïs sur le Caddie qui s’improvise grill, et les petites mains ne se tendent plus vers lui, impatientes, impérieuses.

Sur le terre-plein du boulevard, le manège Majestic tourne et fait éclore les  visages fatigués des gosses du quartier, yeux  cernés, bouches rieuses, une tristesse pourtant dans le regard. Il grince, le vieux manège, où mes petits ne dévident plus les longues minutes de fins d’après-midi pluvieuses.

La nuit est tombée comme un masque, les lumières maquillent les façades, l’or et la pourpre des néons racolent le passant pressé, et je n’y  tiens plus. Puisqu’aucun foyer ne nous accueillera ici, puisque nul escalier de bois ciré, à la forte odeur d’église, n’appelle nos pas, tournons les talons et, dérisoires expatriés, reprenons le chemin de lieux où il nous faudra bien apprendre à vivre.

Juin 2015

Lucie est revenue par hasard à deux pas du lieu qui l’a accueillie toute petite fille. Du 87 quitté en juin 1994 dans le déchirement, elle est arrivée au 62 rue de Belleville avec son compagnon. Retour vers un passé confus pour elle. Découverte pour Mathilde, la « toute petite dernière », et pour Marie, douce fiancée, d’un territoire dont elles n’ont que trop entendu parler…

J’ai pu y retourner sans tristesse, dans une douce euphorie. Le parc rue Piat s’est étoffé, les arbres ont grandi en vastes frondaisons. Les fontaines en escalier accueillent toujours les petits pieds et les cris joyeux.

Le passé poignant s’éloigne discrètement, pour laisser la vibrante jeunesse de mes enfants éclater en un nouveau printemps. Magie des saisons de nos vies.

Belleville

 

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Petites Pâques

Belle photo de maman

J’ai une fois de plus rêvé de maman. Elle était avec moi dans une cuisine inconnue et cependant mienne,  elle s’occupait d’un de mes enfants, sans doute Mathilde, assis dans une chaise haute. Je la serrais dans mes bras, sentant sous mes mains son corps osseux de vieille femme, et je lui disais, follement heureuse : « Tu es revenue d’entre les morts, maman, ainsi, tu es revenue ! Tu gisais dans ton cercueil, je t’avais bien vue, et tu es revenue ! Quelle merveille, merci, merci ! »

Christ lag in Todes Banden (Christ gisait dans les liens de la mort) , Bach (1685-1750), cantate BWV4

Comme il est fort, le mythe de la Résurrection, comme il est puissant et nous transporte ! Et elle riait, elle aussi, elle riait comme elle le faisait de temps en temps, jeune, joyeuse, aimant la vie… Avant le départ sans retour pour une triste banlieue, pour un domicile sans âme, à l’horizon barré par une tour tout aussi grise que celle qui l’abriterait désormais.

Et voici qu’éveillée je ne puis m’empêcher de penser qu’elle est vraiment présente à mes côtés, précieux ange gardien qui veille sur moi. Elle m’encourage, guide mes pas sur les sentiers escarpés, me retient par le coude quand je flanche.

Man singet mit Freuden vom Sieg ( On chante la victoire sur la mort avec joie), Bach, cantate BWV 149

Man singet mit Freuden vom Sieg ( On chante la victoire sur la mort avec joie), Dietrich Buxtehude (1637-1707), cantate BuxWV A2

Et je rêve qu’elle sera là aussi, au bout du chemin, tranquille, souriante. Ondulant doucement au rythme d’une céleste musique.

Alleluja! Lobe den Herrn  (Louez le Seigneur), Heinrich Schütz (1585-1672), cantate  SWV 38

Tel le Seigneur des Cantates accueillant les défunts.

4 avril 2o15

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Snow Therapy, de Ruben Östlund, ou la fragilité des hommes

2-145 snowSnow Therapy a obtenu le Prix du jury « Un certain regard » au Festival de Cannes 2014. L’intitulé de cette section de la sélection officielle du Festival lui va comme un gant.

Il y a chez Östlund la justesse et la cruauté de ceux qui regardent le couple sans complaisance, qui secouent la pâte figée des bons-beaux sentiments, qui nous l’exposent dans ce qu’il est : au-delà de l’amour, une construction sociale où entrent souci de l’image, convention et implacable obéissance aux codes les plus éculés. Bergman n’est pas si loin, mais aussi le Michael Haneke de Code inconnu ou l’Ashgar Farhadi d’Une séparation.

Une jolie petite famille, suédoise en l’occurrence, part skier pour une semaine dans les Alpes françaises. Intendance pénible des sports d’hiver, chaussures et skis encombrants, photos sur les pistes, épuisement du premier jour. Tout va bien, même si , pour d’aucuns (j’en suis!), c’est déjà le cauchemar… Le deuxième jour, alors que papa, maman et leurs deux adorables têtes blondes déjeunent sur une terrasse d’un restaurant d’altitude, une avalanche, en principe contrôlée, descend majestueusement de la montagne.

Snow the

La scène est d’un réalisme saisissant. Car, contrôlée, l’avalanche ne semble pas l’être du tout. On voit à l’écran la masse neigeuse fondre sur les clients d’abord médusés, puis fuyant à toutes jambes. Le père, cela ne nous échappe pas, à nous les spectateurs impartiaux, ramasse ses gants, son téléphone et fuit hors champ. La femme protège ses enfants, et tous disparaissent bientôt dans un blanc sépulcral.

Rien de grave. L’avalanche s’est écrasée contre le bas du restaurant et la poudre de neige retombe lentement. Chacun reprend curieusement sa place, devant des plats refroidis à l’unisson de l’ambiance, le père, Tomas, revient à son tour. Pas un mot n’est échangé au sein de la famille si jolie. La mère, Ebba, cherche le regard du père. De ce dernier, on ne voit que le dos. Personne ne pipe mot. C’est tout.

Sur Télérama.fr, Ruben Östlund explique que, « dans nos cultures, l’archétype masculin le plus représenté et le plus reproduit est sans doute l’homme-héros, le protecteur de la famille, le sauveur des faibles. Bien des films américains épousent ce modèle : une famille vivant en paix se retrouve soudain ébranlée par une menace extérieure ; pour régler le problème, le pater familias doit recourir à contrecœur à la violence, puis tout rentre dans l’ordre et la normalité. Quand le mari ne se conforme pas aux attentes sociales et familiales forgées par ce mythe, les liens familiaux s’en trouvent profondément éprouvés. D’où l’effet boule de neige : l’explosion du nombre de divorces en post-situation de crise. »

Ailleurs, il raconte s’être inspiré de l’histoire d’un couple ami pour écrire son film : alors qu’ils étaient en Amérique latine, des hommes armés étaient entrés dans le lieu où ils se trouvaient et avaient commencé à tirer. Suivant malencontreusement son instinct, son ami s’était enfui, laissant sa femme seule.

Mais ce n’est pas cela pour moi, le cœur poignant du film. L’instinct de survie ou le courage.  Ce qui est bouleversant et si cruel, c’est ce qui va se nouer ensuite entre cet homme et cette femme face au récit qu’elle fait, qu’elle répète, dont elle le harcèle, prête qu’elle est cependant à lui pardonner, par amour et parce qu’elle admet sa fragilité, sa faiblesse.

snow ther

Ce récit, sa fuite désastreuse face au danger, il le récuse, le nie. Il comprend « son ressenti », son « interprétation », elle en a le droit, etc. Magnanime, il ne lui en veut même pas, du moins plus après plusieurs « relances », de sa « paranoïa ». Il voudrait juste qu’elle arrête, que tout redevienne comme avant. Des amis de passage lui démontrent que ce n’est pas grave, que l’instinct de survie, ça ne se commande pas, et puis certainement qu’on peut imaginer qu’il allait chercher de l’aide… Rien n’y fait : elle « délire » et… il n’a pas pris la fuite.

Plus Tomas essaye d’éviter le conflit, plus elle cherche la confrontation, pour sortir du sentiment d’abandon total qu’elle ressent. Et pourtant le film ne vire jamais au psychodrame, Ruben Östlund y injecte une grande dose d’humour, un sens du ridicule et aussi une poésie contemplative qui l’éloignent complètement du drame. La virtuosité de la mise en scène, l’excellence du jeu des acteurs et de l’écriture, l’atmosphère générale, soulignée par la photographie majestueuse, en font un film d’une beauté captivante et d’une grande profondeur psychologique… jusqu’aux dernières scènes du film, à mon avis totalement ratées. Fausse scène de drague dont on ne voit ni le sens ni l’intérêt, réhabilitation du père sauveur (lors de la perte de tout repère dans la neige, puis dans la scène de panique dans le car) : les derniers plans banalisent, hélas, un film qui brillait par sa sensibilité et son originalité  et dont le happy end aurait pu être tout autre.

Ne gardons du film que ce qui en fait la réussite : au-delà du thriller psychologique, un hymne à l’amour conjugal, à l’indulgence des femmes aimantes et à la fragilité des hommes.

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Pas son genre, de Lucas Belvaux (2014)

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J’avais lu le livre tout à fait par hasard, parce que ma plus jeune fille, alors âgée de 14 ans, se l’était choisi en librairie. Je ne connaissais pas l’auteur, Philippe Vilain, le titre m’avait alléchée.

Une vraie découverte. J’avais aimé son ton si sobre, teinté de cynisme – ou d’un réalisme social impitoyable, comme on voudra. Pour le héros, professeur de philosophie, « le principe de l’amour se fonde sur l’intérêt, sur le choix d’un prétendant qui vaut sur notre échelle et nous paraît le plus estimable, le plus digne de ce que nous croyons valoir ». Pour lui, « l’amour  a un prix, (…) la grande question de l’amour n’est sans doute, au fond, que de savoir à qui l’on peut prétendre ». Pour le romantisme, on repassera, mais les sociologues soulignent le fait : l’endogamie sociale est plus forte aujourd’hui qu’au cours des « trente glorieuses », on se marie désormais de plus en plus entre gens du même milieu social ou qui ont au moins suivi les mêmes études. A ceux – naïfs ou angéliques – qui seraient encore portés à croire que l’amour est un sentiment vertueux, s’élevant au-dessus des contingences sociales et matérielles, Pas son genre apporte un démenti, sinon cinglant, du moins sans illusion.

Jennifer (Emilie Dequenne)  – prononcer « Djenifère », c’est anglais, dit-elle -, coiffeuse à Arras, et Clément (Loïc Corbery), professeur de philosophie et auteur reconnu, né et habitant à Paris, se rencontrent (au salon de coiffure). Elle lui plaît, il la charme, les voici devenus amants.

Le roman comme le film se présentent dès lors comme le récit d’une mésalliance annoncée. Pari audacieux, surtout pour le romancier, puisque le thème est rabâché, que Proust l’a si cruellement ciselé dans Un amour de Swann, et Pascal Lainé dans sa Dentellière (là aussi, l’auteur avait disséqué une liaison entre un intellectuel et une shampouineuse) et tant d’autres encore…

Le bref roman est cruel et captivant, l’adaptation de Lucas Belvaux pour le cinéma est parfaitement réussie. Du narrateur en « je » du récit on passe à un personnage sur le même plan que l’héroïne: les pensées de Clément dans le livre s’expriment dans ses cours de philosophie au lycée et dans les dialogues, riches, denses, avec Jennifer. On le voit avec elle comme avec ses élèves porté par une sorte de souci pédagogique de faire progresser, évoluer vers plus d’autonomie la pensée de l’autre, maniant l’outil intellectuel qu’il maîtrise et voudrait transmettre. Et bien sûr, c’est une forme d’amour. « Car aimer n’est sans doute pas tant d’admirer l’autre que de vouloir le perfectionner, le réussir », écrit Philippe Vilain.

Deux mondes se rencontrent qui devaient s’ignorer. Il lui fait découvrir des auteurs, elle lui parle d’astrologie et de Jennifer Aston. Mais elle le surprend, elle ne lâche rien, elle lui tient tête, ce n’est pas si simple. Elle aussi lui fait découvrir un univers dont il ignorait tout. Le karaoké, par exemple, géniale trouvaille du scénario, qui nous emmène insensiblement, spectateurs fascinés que nous sommes, dans un monde à la Jacques Demy, où des princesses en robe de paillettes chantent et explosent de joie de vivre et de générosité.

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Géniale Emilie Dequenne! On l’avait vue à 17 ans en  combattante qui ne s’avoue jamais vaincue et se bat coûte que coûte pour son travail dans la Rosetta des frères Dardenne. L’extraordinaire film de Joachim Lafosse A perdre la raison lui avait permis de donner toute sa dimension tragique, elle y était déjà inoubliable en mère meurtrière. Le film de Belvaux en fait une héroïne de la lutte pour le triomphe de la vie, une guerrière au monde de pacotille, qu’elle incarne avec une force et une subtilité époustouflantes.

A l’opposé, le réalisateur se fait mordant lorsqu’il nous présente le monde austère, glacé, de Clément. Il nous convie à assister à un colloque de philosophie à la Sorbonne que le professeur coanime autour d’un thème aussi alambiqué qu’incompréhensible. Belvaux esquisse en quelques scènes rapides les relations qu’il a eues dans le passé avec des femmes auxquelles il n’a rien pu donner, qu’il a meurtries. Au-delà de la différence sociale et culturelle, le cas est clair : cet homme-là ne peut rien offrir que la vanité d’un savoir inutile, infécond, purement narcissique.

Pour Lucas Belvaux,  « la violence culturelle est la pire, car elle a à voir avec le plus profond de chacun de nous » (http://www.allocine.fr/personne/fichepersonne-26884/interviews/?cmedia=19545088), pire, dit-il, que la violence sociale. On pourrait nuancer le propos en disant qu’elle vient renforcer la violence sociale, le puissant économiquement ayant toujours plus de facilité à « se cultiver » que celui qui est né dans un milieu populaire.

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A Clément qu’elle était venue chercher au train, sa collègue Marie avait annoncé d’emblée: «Mon mari dit qu’on ne vit pas à Arras. On y meurt.» Mais Clément est déjà mort. Aux émotions, à la joie des sentiments simples et partagés, à la douceur d’une complicité sensuelle, à l’espoir d’un bonheur à construire. Presque caricaturalement, la jeune femme incarne la vie en son élan, qui ne sait pourquoi elle palpite, et qui humblement veut se poursuivre, coûte que coûte. Vive, intuitive, courageuse, elle tient tête aux raisonnements alambiqués, retors, mortifères de Clément. Elle n’abdique pas. Mais on sait bien que la lutte est perdue pour elle, moins du fait de la différence sociale et culturelle entre eux, finalement, que du fait de sa faiblesse vitale à lui, de cette incapacité à vivre la plénitude dont il a fait un système.

L’élément déclencheur de la crise, et de la séparation, sera l’humiliation ressentie par Jennifer lors d’une scène poignante au beau milieu des couleurs éclatantes et du tumulte de la fête des Géants. Jennifer est heureuse, il l’enlace, il l’embrasse, et voici qu’ils croisent dans le charivari du défilé la collègue professeur, son mari, leurs deux enfants. La collègue présente, très fière, sa famille à Clément, qui sourit, parle avec animation: il est dans son monde. A Jennifer personne ne prête attention, il ne la présente pas, elle demeure, mutique et comme invisible aux autres, à ses côtés. Le jeu subtil de l’actrice exprime la surprise, puis la douleur et la honte. Alors, puisqu’elle n’existe pas pour eux, pour lui, elle disparaîtra. Une dernière nuit à l’hôtel, une autre soirée karaoké où Jennifer et ses copines, bouleversantes, interpréteront « I Will Survive » et, sans drame, sans menace, avec la dignité des humbles, elle s’efface de la vie de Clément. La quête éperdue de celui-ci, ses courses affolées à travers la ville et sa banlieue seront vaines…

« Le comble de l’intelligence, c’est la bonté », disait Proust. Mais combien de malheurs Clément devra-t-il provoquer avant d’accéder à cette idée si simple et si belle? Jennifer a pour Lucas Belvaux ce savoir-là, inné, mais les mots lui manquent. Reste l’endurant courage de vivre de ceux à qui rien n’a été donné.

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Sils Maria, d’Olivier Assayas

swisspic20040426_4894731_2Beau et mystérieux comme son titre, le dernier film d’Olivier Assayas nous plonge dès les premiers instants dans un huis clos qui réunit une célèbre actrice d’Hollywood de 40 ans, Maria Enders (Juliette Binoche, excellente comme toujours), et son assistante personnelle, Valentine (Kristen Stewart, dont le talent sidère), toutes deux coupées du monde extérieur auquel les relient des appels téléphoniques aussi harcelants que frustrants parce qu’inaudibles. Dans le bruit et l’énervement (on est dans un train à l’ancienne avec couloir étroit et compartiments), Maria Enders doit à la fois préparer un discours-hommage à son pygmalion, auteur et metteur en scène à qui elle doit tout, et régler avec son avocat les conditions matérielles d’un divorce – circonstance qui semble relever d’un autre monde, très éloigné des préoccupations artistiques…

sils mariaDans cette confusion riche de mouvement et d’une certaine alacrité s’abat l’annonce de la mort du « découvreur » de Maria Enders. Et contre toute attente – est-ce le bouleversement émotionnel?, une inconsciente culpabilité qui la rend masochiste?-, Maria va décider de rejouer la pièce, mais dans le rôle de la « perdante ». Alors qu’elle était Sigrid, une très jeune femme ambitieuse et perverse qui pousse au désespoir sa patronne, Maria Enders accepte d’incarner la victime de la pièce, Helena, qui finit par se suicider après son abandon par Sigrid.

L’histoire est connue, c’est celle d’All about Eve, de Mankiewicz, avec la flamboyante Bette Davis et la (fausse) timide Anne Baxter. C’est en plus modeste et moins réussi, bien sûr, mais intéressant quand même, Le Rôle de sa vie, de François Favrat, avec Agnès Jaoui en star capricieuse et Karin Viard en admiratrice maltraitée et éperdue d’amour.

Mais au-delà des thèmes, en eux-mêmes déjà passionnants: la menace de l’âge pour une stewartvedette féminine –  » Vieillir, c’est difficile à vivre pour n’importe quelle femme, mais pour une actrice, c’est emmerdant. Très, très emmerdant! », disait Catherine Deneuve dans une interview à Télérama en 1996 ; la fascination trouble qu’une telle personnalité exerce; de fait, sa solitude et sa fragilité… au-delà des thèmes donc, il faut parler de l’exceptionnelle fluidité du film et de la surprise qu’il provoque sans cesse. En ce sens, il agit comme un thriller : on est captivé, on attend, angoissé et impatient, que se révèlent les personnages – dont l’opacité croît à mesure que l’action progresse. L’héroïne la plus étonnante sur ce plan est Valentine, à qui Kristen Stewart prête un mystère et une épaisseur extraordinaires.

chloeLes personnages ne sont jamais ce qu’on pense qu’ils sont. Le mystère des êtres est comme amplifié sans être caricaturé. On attend une bimbo et voici que naît sous nos yeux une jeune femme mûre, aimante et calme ( formidable actrice que la très jolie Chloë Grace Moretz). Olivier Assayas semble prendre plaisir  à faire jouer ses actrices à contre-emploi, il révèle et exalte des facettes d’elles surprenantes.

La plus grande partie du film a pour cadre l’Engadine, magnifique région des Alpes suisses située dans le canton des Grisons, aux lacs majestueux, à la météo pleine de mystère – un « serpent » de Maloja, une concrétion de nuages qui annonce que le mauvais temps est proche et qu’il pourrait « durer toujours », y est attendu de loin en loin, fascinant d’inquiétante beauté.

Olivier Assayas nous fait découvrir ces panoramiques poignants de splendeur dans la majesté du largo de l’opéra Xerxes de Haendel (https://www.youtube.com/watch?v=uMlxM69ZJFA) ou sur le célèbre Canon pour cordes et basse continue en ré majeur de Johann Pachelbel (https://www.youtube.com/watch?v=ovvxAkRk26o), qu’on redécouvre comme un parfum d’enfance oublié.

Un film juste, précis et d’une beauté à couper le souffle.

 

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De Moscou à Marseille. II. Eugénia Antonia Grünfeld

Le nom de mon père, celui que je porte et qui s’éteindra avec moi, Grünfeld, est le nom de la mère de mon père. Sur ce nom a longtemps plané pour moi un mystère. Comme c’est un nom de consonance juive, j’ai été considérée comme telle toute ma vie, par les juifs, les non-juifs et … les antisémites. A douze ans, en cinquième, ma professeur d’histoire m’a désignée d’office pour faire un exposé sur « La déportation des juifs » durant la seconde guerre mondiale. Nous étions en 1968, on ne parlait pas encore de Shoah. Et de cette tragédie, je ne savais rien. Ma professeur avait semblé stupéfaite.

Alors, j’ai lu tout ce que la bibliothèque du collège recelait à ce sujet, et j’ai été à jamais marquée par les documents, entre autres photographiques, que j’ai découverts à cette occasion.

Toute ma vie, j’ai entendu des remarques qui, jeune, me laissaient perplexe. « D’accord, ton père est né à Moscou, mais il venait de plus loin… » « Tes cheveux frisés, ce n’est pas très russe, ça… » Je n’y comprenais rien. Et plus tard, on m’a carrément posé la question: »Mais enfin, tu n’es pas juive?!… »

Interrogé sur ce point, mon père répondait: « Non, tu n’es pas juive. » Et c’est tout. J’ai longtemps interprété son laconisme comme la trace d’une peur ancestrale d’être ramené à des origines fuies il y a bien longtemps, fuies pour survivre en terres effroyablement hostiles aux juifs, en l’occurrence les pays baltes.

Derrière le silence de mon père se cachait la honte. Celle de n’avoir pas été un enfant que son père a reconnu, d’avoir été un fils dont la venue détruisait à jamais la réputation de sa mère. Une honte intime et une tare sociale. Il m’a raconté un jour, alors que nous déjeunions tous les deux , l’humiliation ressentie de n’avoir pu remplir sur les feuilles d’embauche la ligne: nom du père…, m’a avoué qu’il avait choisi l’armée pour cette seule raison, et qu’il haïssait la guerre.

Et puis l’armée offrait une solde, une vraie paie pour faire vivre sa mère. Celle-ci disparue, mon père quittera l’armée sans le moindre regret. Comme il avait sacrifié, engagé volontaire à dix-neuf ans, les plus belles années de sa vie. De tout son cœur de fils aimant, sans même y penser.

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Ernest Paul Friedheim ne parlait pas russe. Du moins est-ce ce qui me semble le plus vraisemblable. Ingénieur dans l’usine de Moscou de la société Gnome et Rhône, chargé de la construction des moteurs destinés à l’aviation américaine aux Etats-Unis, depuis octobre 1915, il ne pouvait guère se passer d’un interprète. J’ai imaginé ma grand-mère, Eugénia Antonia Grünfeld, dans ce rôle, elle dont mon père disait avec fierté qu’elle parlait le français, l’anglais, l’allemand et  le géorgien, en plus du russe, bien sûr.

C’est ainsi que j’ai d’abord supposé qu’ils s’étaient rencontrés.

Mais ma grand-mère a survécu avec son fils en Russie, durant les terribles années qui ont suivi la Révolution d’octobre, grâce à la troupe de théâtre qu’elle dirigeait. Que M.Friedheim l’ait connue en tant que comédienne est aussi possible.

Mon père parlait fort peu de sa mère, et je comprends  maintenant qu’il craignait les questions sur son père qui auraient inévitablement suivi. Maman disait qu’il « l’adorait ». ll prenait sur lui son déshonneur de « fille-mère », rien ne devait filtrer qui puisse la salir. J’ai retissé comme j’ai pu la trame ajourée de son récit.

Comment s’est nouée l’histoire d’amour entre M. Friedheim et Mlle Grünfeld, histoire dont je suis l’héritière, moi et mes descendants?… Cette question m’a hantée longtemps. Maillon d’une chaîne dont je ne sais rien des maillons précédents, j’écris pour les suivants, pour mes enfants et la longue suite de ceux que je ne verrai pas, auxquels je rêve parfois. Sans doute cette rêverie me console-t-elle d’avoir senti le vide qui m’aspirait enfant, face au secret de mon père dont je sentais le poids invisible.

Mon père est mort d’une crise cardiaque alors que j’avais trente-deux ans. Je n’avais pas pris le temps, trop jeune et insouciante que j’étais alors, de l’interroger vraiment.

Il est mort alors que j’attendais mon deuxième enfant, ma fille Lucie. L’annonce de mes grossesses le remplissait de crainte. Un enfant, c’était pour lui le risque de voir basculer ma vie, un facteur de désordre, une menace. Il se vivait comme ayant entraîné par sa venue inopinée une chute dans le vide, un effondrement pour sa mère. J’ai tant de regrets de n’avoir pu lui dire, alors qu’il n’y avait sans doute jamais songé, qu’il l’avait sauvée, petit enfant pour lequel elle avait traversé l’Europe dans des conditions dramatiques.

Mon père disparu, un rideau tombait sur ses origines. Par chance, maman en savait un peu plus que moi.  Ces bribes me reviennent aujourd’hui. J’ai quitté depuis longtemps la ronde brutale et joyeuse de la jeunesse. Je n’ai plus une maman dépressive et de jeunes enfants à surveiller de près. Du temps m’est enfin donné.

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La Place Rouge dans les années 1900

La Place Rouge dans les années 1900

Eugenia Antonia est née à Moscou, le 23 avril 1885. Je ne l’ai pas connue, puisqu’elle est morte deux ans et demi avant ma naissance. Le fonctionnaire français, à son entrée sur le territoire, a lu 1888. Elle n’a pas rectifié l’erreur, s’est trouvée heureuse, semble-t-il, de ce rajeunissement subit…

Ses parents étaient facteurs de pianos, à Riga puis à Moscou. Peut-être faisaient-ils partie de ces Allemands de la Baltique, installés depuis sept siècles dans les pays baltes et notamment en Estonie et en Lettonie (1). Peut-être avaient-ils émigré plus récemment sur ces terres avides de populations nouvelles.

L'église Saints-Pierre-et-Paul en avril 2008, avant la reconstruction du clocher

L’église Saints-Pierre-et-Paul en avril 2008, avant la reconstruction du clocher

Lorsqu’elle naît, les parents de ma grand-mère habitent Moscou. Comme chez nous sous l’Ancien Régime, c’est le clergé, avant la Révolution, qui tient le registre de l’état-civil, et l’extrait de naissance est en fait un extrait de baptême. Le sacrement intervient en général très rapidement après la naissance, du fait de la forte mortalité en bas âge. Née le 23 avril, Eugénia Antonia a été baptisée en l’église luthérienne de langue allemande des Saints-Pierre-et-Paul de Moscou, le 15 juin 1885, par le « pasteur supérieur » G. Dikhoff. Le père, nous dit-on, s’appelle August Friedrich Gustav Grunfeldt, et la mère Juliane, née Firchow.

J’ai imaginé, ou bien on m’a dit, qu’elle avait plusieurs sœurs. Que sont-elles devenues pendant et après la révolution, durant la tourmente des années de guerre civile qui ont suivi? Aucune trace d’elles dans les maigres papiers de ma grand-mère.

Les parents d’Eugénia parlaient allemand à la maison. J’y vois naïvement un rapport avec mon affinité immédiate pour cette langue, rencontrée au collège et que j’étudierai plus tard.

saint dimitri de thessaloniqueDes années qui séparent la naissance d’Eugénia Antonia Grünfeld de celle de son fils unique, je ne sais rien. Le 2 août 1916,  elle donne naissance à  un petit garçon, à Moscou. Il est baptisé le jour même en l’église orthodoxe Saint-Dimitri-de-Thessalonique, une belle église datant de 1791, près de la porte de Tver (2).

Baptisé le jour de sa naissance. La jeune mère n’a guère eu le temps de souffler, les circonstances, sans doute, ne s’y prêtaient pas. La naissance n’est pas ébruitée, clandestine peut-être. On l’appelle Eugène (Ivguéni), « en l’honneur du saint martyr célébré par l’Eglise le 7 novembre ». Dans la filiation ne figure que le nom de ma grand-mère « célibataire, bourgeoise, inscrite à la corporation »… Quelle corporation? Encore une interrogation, mais il s’agit d’une traduction…

Le parrain est Dmitri, fils de Viktor Tarassenko, « du corps des métiers des bijoutiers de Moscou ». La marraine est Ludmila, fille de Nicolas Soiedova, « de la noblesse ». Ce sont des « fils » et « fille » de…, des jeunes gens donc, sans profession encore et célibataires. On peut imaginer que des gens plus installés, mariés, ne pouvaient accepter de tenir sur les fonts baptismaux le fils d’une mère célibataire…

Ernest Paul Friedheim était-il à ses côtés, sinon réellement, au moins symboliquement? Ont-ils vécu ensemble dans les mois qui ont suivi la naissance de mon père? Je l’espère. La Russie est en guerre depuis juillet 1914 (3), et cette guerre-là n’est pas populaire du tout.

Les revers militaires, les pertes énormes provoquent le désespoir et un immense sentiment de révolte dans tout le pays. Dès le début de 1917, des mouvements sociaux éclatent dans les grandes villes, que la troupe refuse de réprimer. Révolution de février 1917, puis révolution d’Octobre opérée par le parti bolchévique, qui renverse à Saint-Pétersbourg le gouvernement par les armes (4): les temps sont violents et les lendemains terriblement incertains.

Les parents de mon père vivent à Moscou. Mais l’usine de moteurs pour laquelle travaille M. Friedheim est hors d’état de produire quoi que ce soit dès novembre 1917. Pourtant sa mission russe semble se poursuivre jusqu’au 1er juin 1918.

Située à plus de 700 kilomètres de Saint-Pétersbourg, capitale impériale et cœur de la révolution bolchevique, la « provinciale » Moscou connaîtra une onde de choc révolutionnaire moins violente (5). La vie continue, les grèves et les manifestations, les réunions politiques font désormais partie intégrante du quotidien. Une jeune femme dans la situation de ma grand-mère avait toutes raisons d’adhérer avec enthousiasme au rejet violent de l’ancien monde, de la religion et des valeurs traditionnelles qui lui étaient attachées. C’est une intellectuelle, les thèses nouvelles représentaient sûrement à ses yeux une forme de libération.

Le 12 mars 1918, Moscou devient la capitale de la République socialiste fédérative soviétique de Russie. Les appartements communautaires ont été instaurés dès les lendemains de la révolution d’Octobre. Les parents d’Eugénia ont forcément été touchés par cette mesure. A-t-elle habité « en collectivité » chez ses propres parents, les avait-elle fuis dès l’annonce de la future naissance?

Une chose est sûre : elle n’a plus rien à perdre. Elle doit juste mettre son petit à l’abri sans plus regarder en arrière. Elle sait que Paul Ernest doit bientôt retrouver la France. Et sa vie « d’avant ».

1918 : depuis le 3 mars et la signature du traité de Brest-Litovsk, la Russie bolchévique n’est plus en guerre contre les puissances centrales (Empire d’Allemagne et Autriche-Hongrie). Mais la guerre civile fait rage en Russie, « Blancs » contre « Rouges », mais aussi paysans et anarchistes contre la Terreur rouge qui met hors la loi quiconque ne partage pas la vision du monde bolchévique. Que fait Eugénia Antonia dans cet effroyable désordre, au cœur de la famine qui gagne le pays, malgré les réquisitions forcées qui révoltent la paysannerie et provoquent des répressions sanglantes?

Elle dirige une troupe de théâtre, où elle joue elle-même. Tout en veillant sur son bébé, bien sûr. Le père de son enfant a regagné la France depuis le 1er juin.

Affiche du 17 mars 1918

Affiche du 17 mars 1918

Affiche du dimanche 7 avril 1918

Affiche du dimanche 7 avril 1918

J’ai retrouvé, dans les rares documents de ma grand-mère qui ont été conservés, quatre programmes de théâtre. Sur ces affiches, on peut lire le nom abrégé de ma grand-mère en caractères cyrilliques : Е. ГРЮНЬ (E. GRIOUN). Il n’y a pas d’année inscrite sur les programmes, mais les jours et les dates (dimanche 3 et 17 mars, 7 et 14 avril du calendrier grégorien) correspondent à l’année 1918. Les pièces semblent être des créations dans l’air du temps, puisqu’on y voit un « tovarich » (camarade) dans le titre de la première affiche, celle du 17 mars. Sur une autre, apparaît un titre d’oeuvre, « Femme à louer » (« Жена на Прокат »), aux accents militants… Mais on donne aussi « Счастливая Любов », « Amour heureux » (affiche du 7 avril), une bluette peut-être, quelque chose de léger, puisque la vie continue et que ni la guerre ni la révolution ne peuvent venir à bout de l’amour.

Colonel Leonide Souline (2)Eugénia Antonia s’est mise au goût du jour. Avec ou sans conviction. Une chose est sûre, si elle adhéra dans un premier temps aux idéaux révolutionnaires, elle les abandonna en France. Mon père n’était pas tendre pour le régime communiste, et elle-même vécut jusqu’à sa mort avec un colonel cosaque, un soldat du tsar, un homme que mon père appelait avec affection le « père Souline ». J’ai chez moi son sabre de cavalerie, forte relique dont la longue lame courbe continue de m’impressionner.

Caucase

Avec sa troupe et son bébé, Eugénia donne un spectacle puis repart. Elle descend lentement, de ville en ville, vers le sud de la Russie, devançant l’Armée rouge, bientôt rattrapée par elle. Elle a un plan. Elle veut  rejoindre la mer Noire, puis la Méditerranée, voie d’accès pour la France.

Je suppose qu’elle avait gardé le contact avec Paul Ernest dans les mois qui ont suivi son retour à Paris. Avaient-ils déjà décidé de ce qu’elle ferait si elle parvenait à rejoindre la France? J’en doute. Sauver la vie de son petit et la sienne propre, c’est son seul objectif. On verrait après.

Eugénia Antonia arrive ainsi à Bakou (6), sur la mer Caspienne, capitale actuelle de l’Azerbaïdjan. Y dirige-t-elle toujours sa troupe, est-ce cela qui lui permet de vivre? Impossible pour moi de le savoir… Je la sais prête à tout. Elle s’est débrouillée.

Depuis 1883, le chemin de fer transcaucasien relie Bakou à Batoum, en Géorgie (7). Eugénia Antonia  fuit vers ce pays dont elle maîtrise la langue et qui ouvre sur la mer Noire, et donc, par le détroit des Dardanelles, sur la Méditerranée et ses rives occidentales…

Mon père évoquait souvent devant moi le voyage de Bakou jusqu’à Batoum, sur la mer Noire, en Géorgie. Bakou-Batoum : l’écho lourd de l’allitération me ramène à lui et à sa volonté de graver ces noms dans ma mémoire, coûte que coûte.  A sa tristesse, aussi, de voir que je ne m’y intéressais pas.

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Eugénia Antonia prend le train qui relie Bakou à Batoum, à travers les monts du Caucase, avec son petit, ce trésor qu’il lui faudra protéger envers et contre tout. Celui, aussi, qui lui donne cette fabuleuse énergie. L’aurait-elle eue si elle n’avait dû sauver que sa vie?

Je n’en suis pas sûre. Les enfants nous protègent du désespoir et de la lassitude du combat. Les enfants nous sauvent. Je voudrais tellement avoir eu le temps de le dire à mon père.

A Batoum, ils montent à bord du bateau qui les doit les conduire jusqu’à Constantinople (actuelle Istanbul). Ils naviguent sur la mer Noire.

La traversée de Batoum à Constantinople se déroule dans les terribles convulsions de la guerre d’indépendance turque menée par Atatürk contre les Français et les Britanniques (8). Quoique âgé de quatre ans et demi seulement lors de la traversée, mon père gardait le souvenir des coups de canon, de l’odeur de la poudre et des matelas dressés par sa mère contre la porte de la cabine, dérisoire protection contre la mitraille.

Descendre vers le sud de la Russie, prendre le train qui traverse les montagnes du Caucase d’est en ouest, naviguer sur la mer Noire jusqu’au détroit du Bosphore: cela leur a pris des années, trois, peut-être quatre, impossible de le savoir, puisque je ne connais pas la date du départ de Moscou.

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Le 23 mars 1921, le passeport ci-dessus est délivrée à Eugénia Antonia, curieusement nommée  » Eugénie Goustavovna Grunefeld, citoyenne russe âgée de 35 ans, qui se rend en Europe avec son fils Eugen âgé de 4 ans et demi « , par la Mission diplomatique russe à Constantinople. La femme qui nous est présentée sur cette photo d’identité n’a plus grand chose à voir avec la jeune Moscovite élégamment chapeautée du début. C’est une combattante, son visage est étrange, on dirait celui d’un garçon qui ressemblerait à mon père. Ses yeux sont las et doux, aucune dureté dans l’expression. Juste une détermination tranquille dans les lèvres fermées.

Papa 5

papa6image3Ce petit bonhomme-là, blond et frisé, dans son manteau usé trop juste pour lui, Eugénia Antonia l’a mené  depuis Moscou jusque sur ce bateau entre Smyrne (actuellement Izmir, en Turquie orientale) et Marseille. Nous sommes en 1921. On lui a prêté une casquette et il fait le salut militaire. Déjà. En ce jour, c’est un petit émigrant que sa mère emmène vers la France. Il ressemble, de façon étrangement frappante, à mon fils Florent au même âge.

Le 12 avril 1921, le tampon violet du commissariat spécial au débarquement apposé sur la quatrième page du passeport de ma grand-mère témoigne de l’arrivée à Marseille de la mère et du petit garçon. Ils sont sains et saufs, un soleil printanier les accueille dans un air très sec et froid. J’imagine Eugénia serrant son fils contre elle, découvrant avec lui la ville, et lui, petite main dans la grande main, plus joyeux que jamais.

Ils ont été aidés. Dans un petit portefeuille en cuir de ma grand-mère, j’ai retrouvé, soigneusement plié sous la photo de Paul Ernest et en face de photos de mon père, ce document daté de 1920.

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Le 8 novembre 1920, M. Friedheim a versé 3 460 francs, soit (selon le convertisseur de l’Insee) 3 265 de nos euros, à l’Agence maritime A. Nunzi, sise 43 rue La Fayette, à Paris, pour payer la traversée d’Eugénia et de son fils de Batoum à Marseille.

L’a-t-il fait par devoir, par amour? Se réjouit-il de retrouver un fils et une amante qui sont sortis de sa vie depuis près de trois années?

Et elle, totalement démunie, sans ressources ni relations autres que cet homme, le père de son petit, que peut-elle espérer?

Laissons-les profiter de ce présent qui leur sourit, de la ville qui leur ouvre ses bras, de Marseille aux cieux cléments. A chaque jour suffit sa peine.

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Notes 

(1) La colonisation germanique avait commencé dès le XIIe siècle dans les régions côtières peuplées de païens, avec l’arrivée de missionnaires et de commerçants. On appelait ces terres la Livonie et, en 1199, Albert de Buxhoeveden, issu de la noblesse germanique, y avait été nommé évêque et avait fondé Riga en 1201. Dès le XVIe siècle, la conversion au luthérianisme avait été massive. Il y eut des guerres incessantes, contre les Polonais, puis avec les Polonais contre les Suédois, contre les Russes. Et pourtant le peuplement allemand a continué de se développer, des villes ont été créées.

En 1721, Riga, peuplée majoritairement d’Allemands, est annexée par la Russie. Les « barons baltes » protestants sont protégés par le tsar, qui maintient leurs privilèges et leur confie l’administration du territoire. Ils conservent leurs vastes propriétés et leurs titres de noblesse.

(2) Son clocher, plus ancien (1653), était le seul clocher rectangulaire de son style. Elle sera détruite en 1933, comme tant d’autres, par la volonté de Staline d’en finir avec « l’ancien monde ».

(3) Pour venir en aide à la Serbie, son alliée, et contre la Prusse et l’Autriche-Hongrie, qui avait déclaré la guerre à Belgrade peu après l’assassinat à Sarajevo de l’archiduc François-Ferdinand, héritier du trône d’Autriche-Hongrie.

(4) Début 1917 éclatent des mouvements sociaux, suscités par le poids de la guerre sur l’économie, les pertes sur un front réduit à une stratégie défensive, l’instabilité des dirigeants et la défiance vis-à-vis du tsar, hostile à toute réforme. Le refus des troupes de réprimer les manifestations et la lassitude des classes dirigeantes obligent le tsar Nicolas II tsar à abdiquer ; ainsi éclate la Révolution de février 1917, et la Russie devient une république. Un gouvernement provisoire est alors constitué, présidé par Alexandre Kerenski. Tout en esquissant des réformes, celui-ci tente malgré tout de respecter les engagements de la Russie vis-à-vis de ses alliés en poursuivant la guerre. L’impopularité de cette dernière mesure est exploitée par le parti des bolcheviks qui, le 25 octobre 1917 (dans le calendrier julien), renverse le gouvernement à Saint-Pétersbourg par les armes (Révolution d’Octobre). La paix est signée à Brest-Litovsk avec les Allemands au prix d’énormes concessions territoriales (Pologne, partie de l’Ukraine, pays Baltes, etc., soit environ 800 000 km²). Une guerre civile oppose durant près de cinq ans les «blancs» (républicains ou monarchistes), assistés par les puissances occidentales, aux bolcheviks.

(5) Aux élections municipales de Moscou, en juin 1917, les socialistes-révolutionnaires, parti réformateur et principale force concurrente du Parti bolchévique, recueillirent plus de 60 % des suffrages, les bolchéviques 12%.

(6) Depuis 1805, Bakou fait partie de l’Empire russe. Le traité de Brest-Litovsk signé entre les représentants de la Russie soviétique et les pays de la Quatrième Union (Allemagne, Autriche-Hongrie, Bulgarie, Turquie) avait permis la création de la République démocratique d’Azerbaïdjan. Mais à la mi-avril 1920, la 11e Armée rouge ouvrière et paysanne, victorieuse de ce qui restait de l’armée de Denikine, arrive à la frontière nord de l’Azerbaïdjan. Le 27 avril, elle traverse la frontière et, le 28 avril, elle prend Bakou. La République démocratique d’Azerbaïdjan tombe : elle aura duré 25 mois. Le pouvoir soviétique est instauré en Azerbaïdjan.

Des multitudes de migrants (russes, juifs, allemands, arméniens, azerbaïdjanais), venus de Russie ou de Perse, ont depuis toujours trouvé refuge à Bakou, ville ouverte. La vie culturelle y est prospère depuis le boom pétrolier de la deuxième moitié du dix-neuvième siècle, on s’y enorgueillit d’un opéra et de moult théâtres. On appelle Bakou le « Paris du Caucase ». Une ville exceptionnelle dont l’historien américain Tom Reiss, Prix Pulitzer de la biographie ou de l’autobiographie en 2013, nous dit qu’elle est l’unique place de l’Empire russe où les juifs se sentent en sécurité. « Les juifs jouaient un grand rôle dans le mélange cosmopolite de Bakou, comme c’était le cas dans d’autres coins du monde. Dans les temps soviétiques, les juifs éprouvaient de nombreux problèmes. Mais Bakou était la ville la moins antisémite de l’Empire russe et la moins antisémite de l’URSS… Bakou était une ville très russe, mais, notamment ici, l’élément russe a supprimé l’un de ses traits —l’antisémitisme, principalement en raison du bilan ethnique et religieux unique qui s’y était formé. Bakou était un endroit où les musulmans devenaient des intégrationnistes extrêmement modernes et regardant vers l’avenir. » (Tom Reiss, The Orientalist).

(7) Tout comme l’Azerbaïdjan, la Géorgie a connu une brève période d’indépendance. Le 26 mai 1918, la République démocratique de Géorgie avait été proclamée au nom de tous les partis par Noé Jordania, porte-parole du Conseil national géorgien et l’un des leaders du Parti social-démocrate ouvrier géorgien. Mais malgré une coopération déclarée et une reconnaissance mutuelle de la part de la Russie soviétique, malgré la reconnaissance internationale, l’Armée rouge envahit le territoire géorgien en février 1921 et met fin à la République démocratique de Géorgie en mars 1921.

(8) Entre 1920 et 1923,  Mustafa Kemal Atatürk mène la guerre républicaine destinée à récupérer une grande partie des territoires perdus par le traité de Sèvres. Signé le 10 août 1920 entre les mandataires du  sultan Mehmed VI et les Alliés (Britanniques, Français, Italiens et Grecs), ce traité consacrait le rétrécissement de l’Empire ottoman, qui ne gardait en Europe  qu’Istanbul et en Asie que la partie occidentale de l’Anatolie, moins la région de Smyrne, soit un territoire de seulement 420 000 kilomètres carrés.

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L’entraîneuse de saloon du CNRS

critique-femme-ou-demon-marshall7La fin d’après-midi de novembre est tombée sur la classe, les hautes et larges fenêtres ouvrent sur la nuit, les rideaux bleu sombre de lourde toile qui les encadrent se confondent avec les vastes surfaces vitrées.

On est bien, il fait chaud et dehors le vent mugit. C’est pour ça qu’on est si bien. La classe sent la craie, le vieux bois, le fer rouillé, et il y a même un petit fond d’odeur d’urine. Les cabinets sont tout près. C’est le cours préparatoire de l’école Lakanal, à Vitry-sur-Seine, Mme Baud en est la maîtresse. C’est une femme grande et forte, trente-cinq ans peut-être, douce, calme, et ferme pourtant. On a bien travaillé, et c’est le moment de l’expression orale. Cela ne s’appelait sûrement pas comme ça, le terme n’existait pas. C’est juste qu’il faut répondre aux questions de la maîtresse, qui n’ont plus grand-chose à voir avec la lecture ou le calcul.

« Qu’est-ce que tu veux faire, quand tu seras grande, comme métier ? As-tu une idée, déjà? » Les petites filles réfléchissent, porte-plume dans la bouche, drôlement perplexes. Elles ne savent pas. Et puis l’une dit: »Maîtresse! » Ah, ça, c’est une sacrée bonne idée, alors les vocations éclatent en bouquets joyeux. Elles veulent être institutrices, comme Mme Baud. Une se verrait bien infirmière, comme sa marraine. Une autre boulangère, comme sa tante.

« Et toi, Fabienne, qu’est-ce que tu aimerais faire plus tard?

– Moi, je voudrais être entraîneuse de saloon.

– ???!Comment? »

Alors je répète, mais je vois bien que ça ne plaît pas du tout à la maîtresse, elle hausse les épaules, et passe à ma voisine, Patricia, qui est très bonne élève, comme moi, mais aussi très sage. Je sais qu’elle l’aime beaucoup plus que moi, et cela me fait grand-peine, elle l’aime parce que Patricia n’est pas agitée et bavarde comme moi.

Patricia veut être maîtresse, elle aussi. Mme Baud lui a fait un beau sourire, très doux.

Je ne comprends pas. Dimanche, nous sommes allés avec maman voir ses parents, mon frère et moi. Mon grand-père a acheté une télévision depuis peu, et c’est un objet extraordinaire, nous regardons chez lui le film du dimanche après-midi. Et là, c’était un western plein de beaux chevaux et de beaux cow-boys. Je n’ai rien compris, bien sûr, mais on m’a expliqué qui étaient les bons et les méchants. Le bon très blond ne me plaisait guère et j’aimais beaucoup le méchant, très brun et l’air sauvage, qui est tué à la fin. J’en ai été très dépitée. Maman trouve que je n’ai pas bon goût en matière d’homme. Mais une scène m’a beaucoup plu.

Les cow-boys se détendent au saloon. Ils discutent , boivent du whisky et parlent avec des dames très séduisantes, à qui ils offrent des verres. A un moment, ils dansent avec elles, tout le monde rit et s’amuse follement. Je demande: »C’est qui, les dames? » C’est vrai, on ne les avait pas vues avant, il y avait bien une fiancée très ennuyeuse qui échangeait des baisers avec le blond, mais le brun la suivait partout et elle était très revêche avec lui. Ces dames-là sont gentilles avec tout le monde.

« Ce sont des entraîneuses de saloon.

-Des quoi? »

On m’explique. En gros, c’est leur métier. Etre aimable, boire avec les cow-boys, danser et s’amuser. Je ne savais pas qu’il existait des métiers aussi joyeux…

biologiste_480x270Mon papa, qui pense que je suis extrêmement intelligente, que je calcule très vite et résous tous ses problèmes de maths à vive allure ( je veux tellement qu’il soit content et fier de moi, je fais tout ce que je peux pour faire fonctionner mon petit cerveau au mieux: le chat a quatre pattes, cinq griffes à chaque patte, combien en tout, alors, hein, combien?), mon papa a dit que je serai chercheuse au CNRS. Mais ça, je ne me souviens jamais de ce que c’est au juste et ça n’a pas l’air drôle. Sinon, je pourrais aussi être polytechnicienne ou la première femme préfète de France. Mon cher papa, à l’ambition démesurée pour sa petite fille, son seul enfant…

Mon frère a un autre papa, qu’il ne voit jamais. Celui-là, je connais juste son existence par les appels téléphoniques de maman chaque mois. Elle se rend à la poste avec moi, mon frère est au collège, et elle crie dans la petite cabine en bois, elle crie dans l’appareil en bakélite, elle exige sa pension, elle va faire appel à la justice. Moi, je regarde à travers la vitre de la porte en bois de la cabine, j’ai honte, je vois bien que les gens nous jettent des regards indignés. Et je sens combien ma mère souffre, quelle colère la submerge et quelle humiliation elle ressent. Je baisse les yeux en sortant, je ne veux pas voir les gens qui attendent derrière la porte, qui disent: « C’est pas trop tôt! »

Je n’ai pas raconté l’histoire de l’entraîneuse à mes parents. Je sens bien combien mon père serait déçu. A l’école, il ne faut pas dire la vérité, même si la maîtresse est très gentille. J’ai senti ce soir-là comme une pierre lourde qui prenait la place de mon coeur, qui m’empêchait de bien respirer. Et au matin, quand maman a ouvert les rideaux de la chambre, la pierre est revenue écraser ma poitrine et elle ne m’a pas quittée de toute la journée. Le sourire de la maîtresse, désormais, il faudra le gagner ou y renoncer.

 

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A propos des ressemblances. I. Ernest Paul Friedheim

Dans Les Airs de famille, le philosophe François Noudelmann remet en question, avec subtilité, les fausses évidences de la ressemblance génétique.

Je ne rendrai pas compte de l’ouvrage, je ne l’ai pas lu en entier. Mais il y est dit, entre autres, que sans information sur les liens de parenté, nous serions bien peu compétents pour mettre au jour ces fameuses ressemblances: si elles nous sautent aux yeux, c’est parce que nous ne faisons en fait que les déduire… Dans une interview au « Monde des livres », François Noudelmann précise: « Même dans les familles les plus « biologiques » (par opposition à « recomposées »), un travail imaginaire de ressemblance et de dissemblance est à l’oeuvre. »

La vie de mon père a basculé d’une minute à l’autre parce qu’un inconnu, innocemment, a été frappé par une ressemblance qui ne devait pas être vue.  D’après ce que j’ai pu entendre, du moins, des bribes d’une histoire qui me furent offertes avec précaution par ma mère, après la mort de mon père, à propos d’un passé dont je me demande toujours s’il ne fut pas fantasmé, tant le fil m’en semble romanesque et terrible…

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Cet homme s’appelle Ernest Paul Friedheim. Il est né le 27 octobre 1881 à Paris et est ingénieur. Il est mort le 2 août 1938 à Boulogne-Billancourt, vingt-deux ans, jour pour jour, après la naissance de son unique enfant, Eugène, mon père. La coïncidence des dates est frappante…

Mon père lui ressemblait beaucoup. Le même regard, le nez droit et fin, le grand front. La lèvre inférieure est comme aplatie, légèrement. Les cheveux sont noirs, frisés, très disciplinés. Il est relativement grand pour l’époque : 1,76 m (« signalement » dans son livret militaire). Il est élégant, une aiguille à perle pique son col de chemise à sa cravate. Je ne sais de quand date la photo. Pour moi, il a autour de 35 ans. J’aime l’austère beauté de ce visage.

Mon père ne m’a jamais parlé de son père. Alors que j’avais 6 ou 7 ans, je lui ai un jour posé la question: « C’est qui, ton papa à toi? » Il m’avait répondu: « Moi, je n’ai pas de papa. » Quand les enfants sentent que la douleur ou la honte affleurent chez leurs parents, ils n’insistent pas. J’avais juste compris que c’était une question à ne pas poser. Une question taboue.

Il m’a  fallu faire des recherches à partir des archives d’état civil, anglaises en l’occurrence, pour trouver trace de la famille d’Ernest Paul Friedheim, dont je n’avais que cette photo, précieusement conservée dans un portefeuille de ma grand-mère, Eugénie Grünfeld.

Les parents de M. Friedheim vivent à Londres, quand commence cette histoire, celle de mon père. Le père d’Ernest Paul est rentier, sa mère était une demoiselle Bertha Heinrich. Ernest a une soeur, Else Margaretha, qui se mariera en février 1920, à 41 ans, avec M.Arthur Porter Springthorpe, 37 ans. Deux mois plus tard, en avril 1920, M. Friedheim père se suicide par pendaison. Le certificat de décès précise qu’il était dément. Il est peu vraisemblable que la soeur de M. Friedheim ait eu des enfants. C’est tout ce que je sais de la famille du père de mon père. C’est peu, et il n’y a pas de descendants proches à retrouver pour en apprendre davantage…

Ernest Friedheim est ingénieur. On trouve trace d’un brevet d’une durée de 15 ans qui lui a été accordé le 4 mars 1907. Il concerne des perfectionnements apportés à des radiateurs d’avion par voie électrolytique. Je pense à mon fils Florent, âgé d’à peu près deux ans, regardant rêveusement par la fenêtre les voitures qui circulent en bas, dans la rue de Belleville, et prononçant nettement et sentencieusement un de ses premiers mots articulés: »moteur »…

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Départ de soldats français pour le front en août 1914

Le 10 août 1914, Ernest Friedheim se marie à Paris avec Augustine Adolphine Pavy, née le 17 mai 1864, dernière fille d’une fratrie de six enfants. Les parents sont agriculteurs à Continvoir (Indre-et-Loire), en Anjou. Il a 32 ans, elle en a 50. J’aimerais en savoir plus sur Mlle Pavy… Les recherches généalogiques n’ont rien donné. J’attends. Ce texte est aussi une bouteille lancée à la mer.

La guerre vient d’éclater et il s’est engagé volontaire la veille, le 9 août, pour la durée du conflit, au titre du 1er groupe d’aviation, comme mécanicien.

Le mariage fut sans doute célébré dans une ambiance très particulière. Dramatique imagine-t-on, mais c’est méconnaître le climat d’euphorie qui présida à la mobilisation générale.

Un officier porté en triomphe gare de l’Est (journal « Excelsior », 2 août 1914)

Bref rappel. Le 28 juin 1914, un nationaliste serbe de Bosnie a assassiné l’archiduc François-Ferdinand, héritier du trône austro-hongrois. C’est l’étincelle que les états-majors de nombre de pays européens attendaient pour déclencher la guerre. Le 31 juillet, Jean Jaurès, pacifiste militant, est assassiné par un étudiant nationaliste à Paris, alors qu’il dîne à deux pas du siège de son journal, L’Humanité. 

Le 1er août, la France ordonne la mobilisation générale. Le même jour, l’Allemagne déclare la guerre à la Russie, puis, le 3 août, à la France et à la Belgique. La première guerre mondiale commence: les Allemands envahissent la Belgique.

On peut légitimement supposer, à propos de ce mariage célébré dans des conditions si particulières, qu’il s’est alors agi de « régulariser » une liaison déjà ancienne. La mariée n’est pas jeune et la différence d’âge entre les époux insolite. La différence de milieu social aussi. Sans doute est-elle de surcroît catholique – Friedheim est un nom d’origine juive… Je ne peux rien dire de plus sur cette question: le silence de mon père et l’absence d’autres descendants me réduisent aux conjectures. Quoi qu’il en soit, dix mois plus tard, Ernest partait pour la Russie, pour trois ans.

Il est envoyé en mission à Saint-Pétersbourg puis à Moscou, du 8 juin 1915 au 1er juin 1918, comme ingénieur-mécanicien dans l’usine de la société Gnome et Rhône, qui fabrique des moteurs d’avion. Il est, semble-t-il, plus spécialement chargé de la construction des moteurs destinés à l’aviation américaine aux Etats-Unis. Il ne retournera définitivement en France que le 1er juin 1918.

Grève dans une usine proche de Moscou en mars 1917

Ernest Paul Friedheim a nécessairement vécu la Révolution russe de 1917 dans sa plus brûlante actualité. L’hiver très rude de 1917, les pénuries alimentaires, la lassitude face à la guerre provoquent des grèves spontanées, des révoltes sporadiques. Début février, des ouvriers des usines de la capitale, Petrograd (nouveau nom que Saint-Pétersbourg a pris au début du conflit), cessent le travail et réclament du pain. Et la paix.

Le 2 mars 1917, Nicolas II renonce au trône en faveur de son frère, le grand-duc Michel. Devant la protestation populaire, celui-ci refuse la couronne dès le lendemain. En cinq jours, l’Ancien Régime russe s’écroule tel un château de cartes, sans combattre vraiment, sans non plus chercher à fuir. Les gouvernements provisoires se succèdent, que ne combattent pas encore les soviets, malgré la poursuite de la guerre. Le petit parti bolchévique de Lénine se radicalise de plus en plus et se nourrit du mécontentement populaire.

Scène de fraternisation entre soldats et insurgés en mars 1917, à Petrograd

La révolution gagne la Russie tout entière, les soldats fraternisent avec les insurgés, l’échec de l’offensive russe en Galicie des 3 et 4 juillet 1917 parachève la démoralisation des troupes.  Lénine voulait « transformer la guerre impérialiste entre les peuples en guerre civile des classes opprimées contre leurs oppresseurs » (conférence de Zimmerwald, du 5 au 8 septembre 1915). Le 3 mars 1918, la Russie bolchévique signe à Brest-Litvosk un traité de paix séparée avec l’Allemagne, qui entraînait pour elle la perte de nombreux territoires : Finlande, pays baltes, Pologne, Ukraine, une partie de la Biélorussie et la moitié de l’Arménie.

Dans la nuit du 17 au 18 juillet 1918, Nicolas II et les siens seront assassinés à Ekaterinbourg. Dans des conditions affreuses, achevés à la baïonnette.

Comment Paul-Ernest Friedheim a-t-il été touché par ces événements extraordinaires? Le détail des services et mutations diverses obtenu auprès des archives militaires est peu explicite. Il est bel et bien en mission à Moscou dans les usines Gnome et Rhône jusqu’au 29 novembre 1916. Ensuite, il travaille toujours pour les mêmes usines, mais curieusement, le lieu n’est plus précisé. Une chose est sûre : portée à bout de bras par la France (techniquement et financièrement), l’usine Gnome de Moscou est ruinée par la révolution russe. En proie à des grèves permanentes au cours de l’année 1917, elle ne peut plus rien produire. Fermée en octobre, rouverte en novembre, elle est fermée définitivement à la fin de l’année.

Et pourtant… La mission russe d’Ernest Friedheim court jusqu’au 1er juin 1918, toujours selon les archives militaires.

Le 3 août 1917, il est fait mention d’une « demande du gouverneur militaire de Paris numéro 11892 13/6 »  concernant Ernest Friedheim. Je voudrais être historienne et comprendre ces archives aux abréviations cryptées.

Le 20 juillet (selon le calendrier russe julien, soit le 2 août pour notre calendrier grégorien) 1916, à Moscou, naît son fils, mon père, Eugène Grünfeld. La maman est Eugénia Antonia Grünfeld. Ernst Paul Friedheim n’a pas donné son nom au bébé, ce qui fera de mon père, à jamais, un enfant illégitime, un « bâtard », selon le mot infamant de l’époque – mot qui, aujourd’hui encore, demeure une insulte. Et de sa mère, une fille-mère.

Si Ernest Friedheim est réellement resté à Moscou jusqu’au 1er juin 1918, il a sans doute vécu avec le bébé et sa mère et les a quittés alors que mon père avait 22 mois. Il a dû les abandonner en pleine tourmente révolutionnaire, livrés à un destin incertain.

A Paris, il retrouve une épouse qu’il n’a pas vue depuis quatre ans. A-t-il seulement pu lui écrire régulièrement et dans ce cas que lui a-t-il raconté de sa vie en Russie? Je ne peux imaginer – peut-être à tort – que la douleur de ces retrouvailles.

 

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