Faute d’amour, d’Andreï Zviaguintsev

On m’avait parlé d’un film très sombre, quelqu’un avait même ajouté « glauquissime »… Certes, le dernier film d’Andreï Zviaguintsev, Prix du jury au 70e Festival de Cannes, est poignant, rude, comme les espaces vides et glacés, la désolation spectrale des cités austères qu’il offre comme décor. Mais il est aussi délicat, délié, telles les branches que le gel ourle et illumine dans une lumière magnifique au début du film. On suit alors ce qui est le chemin quotidien du petit héros, Aliocha (Matvei Novikov).

Un entrelacs de branches lourdes de neige penche et s’enfonce dans l’eau d’une rivière. Pas un bruit, et le garçonnet approche maintenant, revenant de l’école. Ce charme qui nous ensorcelle, l’eau gelée, la ramure opalescente, le ciel cotonneux, c’est ce qu’il voit, ressent, et ce partage silencieux est une belle trouvaille de Zviaguintsev. Il est seul sur son chemin, rêveur, mélancolique, s’emparant d’un ruban de chantier – ou de scène de crime… – pour l’accrocher, dérisoire gonfalon, à la plus haute branche de l’arbre où il s’est installé un moment. Il n’est pas pressé de rentrer chez lui, personne ne l’attend.

Les scènes suivantes nous présentent ses parents. Un père, Boris (Alexeï Rozin), et une mère, Zhenia (extraordinaire Mariana Spivak, qu’on espère revoir souvent), qui ne s’entendent plus depuis longtemps. L’invective, l’insulte, le sarcasme leur tiennent lieu de dialogue. L’appartement sera vendu pour cause de divorce, et ni l’un ni l’autre ne veulent se charger de l’enfant. Il ira à l’orphelinat, a décidé la mère, et le père ne se récrie pas. Caché derrière une porte, l’enfant a tout entendu, aucun des deux parents n’y a pris garde. Tel un objet encombrant, il est envisagé sous l’angle du seul problème qui importe pour eux: comment s’en débarrasser au plus vite et à moindres frais.


La scène de la visite de l’appartement mis en vente est lourde du futur du jeune couple d’acheteurs éventuels. On ne peut s’empêcher de penser qu’ils connaîtront le même sort que les parents héros du film. A quoi cela tient-il? A la brutalité des échanges entre le mari acheteur et la mère qui vend, peut-être. Les questions sont abruptes, le garçonnet reçoit une gifle sans raison. Aucune empathie, on ne fait même pas mine de s’occuper des sentiments des êtres, on reste strictement dans les questions matérielles:prix, surface, raison du départ.

Chacun des parents d’Aliocha a reformé un couple ailleurs. Là aussi, le couple nouvellement formé par le mari est gros de la débâcle future de leur amour. Là aussi, la mère de la jeune femme, Macha (Marina Vasilieva), très enceinte, tient des propos venimeux contre son gendre. Macha fait mine de ne pas voir les nuages qui s’amoncellent. Eternelle répitition de l’échec.

L’autre couple, celui de Zhenia et de son nouvel amant, Anton (Andris Keishs), semble singulièrement mal assorti. Il a l’air calme, cultivé, très amoureux, plus âgé qu’elle. Elle est comblée dans son narcissisme, folle qu’elle est de selfies et de réseaux sociaux, constamment plongée dans son téléphone, même au cours du dîner romantique auquel il l’a conviée. Lui est ébloui par sa jeunesse, sa beauté, son animalité. Et nous savons, nous, jusqu’où l’égocentrisme de cette jeune femme peut aller, et nous ne pouvons oublier la violence des injures, la brutalité de la mère envers son enfant.  Il faut souligner combien Mariana Spivak est stupéfiante, dans un rôle difficile où elle passe d’un registre à l’autre avec un talent remarquable, aussi crédible en jeune mégère qu’en séductrice au sourire enjôleur. Et défaite aussi, face à la violence haineuse de sa propre mère, qui nous la rend, du coup, plus humaine. Là encore, fatal recommencement des mêmes maux.

Dans l’un et l’autre couple nouvellement formés, le seul mode de communication passe par le sexe, et ces scènes-là sont belles, passionnées sans exhibitionnisme, justes. Mais la pauvreté des dialogues avant, après, et je ne sais quel art du metteur en scène ne laissent ni espoir ni souffle aux nouveaux couples.

L’enfant disparaît. Il n’est pas rentré la nuit où chacun de ses parents vivait sa vie loin de l’appartement « familial ». Sa recherche est l’occasion d’une plongée dans le fonctionnement délétère des services publics russes:police, hôpitaux. Personne n’est odieux, les policiers sont juste impuissants et fatalistes, l’hôpital et sa morgue, en particulier, d’une vétusté repoussante.

Après la froideur d’appartements sans âme, Zviaguintsev nous mène dans des bâtiments publics suintant la pauvreté, le manque d’entretien, la négligence généralisée. Le film tout entier est servi par une photographie sobre, austère, un choix de tonalités froides, des verts métalliques, des gris, des bleus glacés. La musique concrète d’Evgeny Galperin déchire de loin en loin le silence d’images toujours admirablement composées, tels d’inquiétants Vermeer baignés de lumière pâle tombant de fenêtres qui coupent du monde.

Mais dans ce chaos qui ne fera qu’aller croissant au cours du récit, un autre visage de la Russie émerge, loin du matérialisme déchaîné et de la violence. Des bénévoles ont constitué une sorte de brigade, extrêmement efficace, qui prend le relais, quasi institutionnellement puisque ce sont les policiers qui les présentent aux parents. Leur engagement, leur dévouement forcent l’admiration. Ils ne perdent pas de temps, ils organisent battues et visites des hôpitaux, ils prennent l’affaire en main, puisque l’Etat ne s’occupe plus des citoyens. Et c’est très beau.

Une jeune amie, Laura Geisswiller, que je remercie de tout cœur, a réalisé un documentaire magnifique sur ce thème du bénévolat en Russie et, au-delà, du courage, de l’engagement, quoi qu’il en coûte : Герой (« Héros »). On y voit une femme ayant consacré tout ou presque de sa fortune à améliorer les conditions de vie des orphelins, très nombreux, abandonnés dans des institutions sans moyens. Elle ne donne pas seulement de l’argent, mais offre son temps et son énergie à les soigner, les nourrir, jouer avec eux. D’autres bénévoles viennent en aide aux SDF, de courageux activistes tentent de sauver une forêt de la destruction. C’est un document formidable. (Il faut cliquer sur chaque rond pour accéder à la séquence qui concerne le « héros ».)

http://www.lemonde.fr/europe/visuel/2014/02/07/guerois-des-heros-qui-veulent-sauver-la-russie_4360760_3214.html?xtref=acc_dir

Dans Faute d’amour, ces gens incroyablement méthodiques et dévoués, qui se mettent au service de parents ravagés par l’angoisse, offrent une alternative aux effets mortifères d’un individualisme forcené, avec ses obsessions matérialistes et narcissiques. Au cœur de la cellule familiale s’opère la destruction de l’être en général, du plus faible en particulier, à l’image de la nouvelle société russe, assoiffée de réussite et de biens matériels, nous dit Zviaguintsev. Et ce n’est pas la religion, allusivement évoquée avec le patron si « pieux » de Boris qu’il ne tolère aucun employé divorcé, qui apporte un souffle de spiritualité, d’élévation. Ce sont eux, ces « sauveurs », modestes, organisés en brigades qui évoquent les communistes des films de propagande, ces « travailleurs au service du peuple », qui redonnent espoir en l’humanité.

Pour reprendre une expression de Zhenia, on trouve dans Faute d’amour « Dieu et le diable dans le même sac » – les ténèbres du matérialisme et la faible lumière de la fraternité.

 

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Brooklyn Yiddish, de Joshua Z. Weinstein

Une chronique tout en délicatesse, un trésor de sensibilité et d’empathie : Joshua Z. Weinstein (aucun lien avec « l’autre », Weinstein est un nom très répandu dans les communautés juives originaires d’Europe centrale), cinéaste issu du documentaire, nous plonge dans les désarrois d’un père, Menashe, privé de son enfant parce que veuf. Ainsi le veut la tradition de sa communauté, les hassidim: un enfant ne saurait être élevé par un homme seul – ce qui, par parenthèse, démontre au moins une chose : les hommes souffrent ici durement des règles rigides édictées par les religieux, rien à envier aux femmes de ce côté-là…

Joshua Weinstein a trouvé son acteur en se fondant dans le milieu hassidique de Borough Park, quartier juif ultraorthodoxe de Brooklyn, et c’est son histoire qu’il relate. Quel directeur d’acteur et quel talent pour Menashe Lustig (lustig signifie « joyeux » en allemand…), l’interprète principal! Joyeux, Menashe le demeure d’une certaine façon, et rebelle aussi.

Il se refuse à retrouver une autre femme, il n’obéit pas, de même qu’il ne s’habille pas avec le haut chapeau et le costume noir ajusté que la tradition exige – ce que pourtant son fils chéri aimerait… Parce qu’il est un veuf inconsolable, pense-t-on. Pas du tout! Parce qu’il est bien plus tranquille comme ça, lui qui a déjà connu un mariage arrangé malheureux. Si malheureux même, qu’il avouera à ses amis latinos qui travaillent dans la même boutique que lui qu’il s’est senti soulagé à la mort de sa femme.

Car Menashe ne sait pas mentir, il est humble de l’humilité des maladroits et des perdants – et humilié aussi par son beau-frère à qui a été confiée la garde de l’enfant. Ce dernier personnage est saisissant, sa barbe et ses papillotes très longues font de lui un être stupéfiant qui évoque les loups-garous des gravures du 19e siècle. C’est d’autant plus remarquable qu’il ne cesse d’intimer l’ordre à son beau-frère de devenir enfin un mensch, c’est-à-dire un être humain, avec toute la dimension morale que le terme recouvre. 

Le « rav » (rabbin qui édicte les règles et énonce les jugements au sein de la communauté) est épatant, lui aussi, il n’est pas un acteur professionnel non plus, mais quelle présence! Et il y a dans le personnage une vraie sagesse, ce qu’on n’imagine pas au début du film, et une réelle bonté aussi. Notons que les personnages secondaires sont tous à la fois extrêmement pittoresques et attachants. Joshua Weinstein pose sur ce petit monde un regard empathique et légèrement narquois.

Le film est très documenté, juste, aucune scène n’est inutile: on y voit la joie bruyante et obligatoire du shabbat, dût-elle être encouragée par quelques verres d’alcool, les danses des hommes, la tristesse des foyers austères…

Le doux Menashe traverse tout cela avec le rayonnement discret de sa candeur et de sa farouche détermination. Le film nous montre un homme qui recouvre l’estime de lui-même, que l’amour paternel a poussé hors de ses humbles limites et qui, si rondouillard et maladroit qu’il soit, suscite l’admiration et l’empathie. Un personnage exceptionnel, dans un film touchant et sans mièvrerie, profondément universel, dont il serait dommage – car il recèle un vrai suspense – de dévoiler la fin…

Précisons encore que les acteurs s’expriment tous en yiddish, ce qui, pour qui est sensible à la disparition des langues et des cultures qu’elles portent, ajoute à l’émotion.

 

 

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Bribes de vie

J’ai vécu quatorze ans à Belleville. Ce fut la période la plus heureuse de ma vie. Je venais d’une banlieue triste, habiter Paris fut pour moi un bonheur de tous les jours, surtout dans un quartier plein de couleurs et d’odeurs, aux rues pentues et sinueuses. J’y ai eu mes deux aînés, un garçon puis une fille. Leur petite enfance a pour moi le goût du paradis perdu.

Vanves. Je revois mon père rentrant à la maison, sa journée de travail terminée, trempé de la pluie traversée à scooter. Son grand imperméable mastic dégouline dans l’entrée. Il me prend dans ses bras, me soulève très haut, je ris de peur et de ravissement, il me frotte contre ses joues qui piquent, je sens son odeur d’homme. Il parle de la « portebrancion ». Ce mot-là appartient au mystérieux cortège des « fruit-de-vos-entrailles-est-béni », « ticket-modérateur » et autres mots magiques, incompréhensibles, et qui, surgis plus tard dans ma mémoire, m’évoqueront mon père et ma mère plus sûrement qu’aucune photo, parce qu’en eux résonne une voix unique, dépourvus qu’ils étaient alors de la moindre signification.

Mon père se lave les mains, l’odeur  du savon de Marseille se mêle à celle de la soupe qui mijote, il est temps pour mon frère et moi de cesser nos jeux et de passer à table. Dans l’appartement, il y a une chambre où nous dormons tous les quatre, mes parents dans le grand lit, mon frère dans un lit une place et moi dans mon petit lit à croisillons de bois. Je n’ai qu’à tendre le bras pour sentir la chaleur de ma mère endormie. Je la caresse comme un grand animal endormi.  Sur son visage, je sens des larmes aussi parfois. Elle saisit ma main, l’embrasse. Je suis pétrifiée. Dévastée. J’ai tellement peur de son désespoir muet.

Et puis il y a la cuisine où nous vivons, et une petite salle de bains. Je ne me souviens pas de m’être lavée dans cette salle de bains, je crois qu’il y avait juste un lavabo.Mais je revois ma mère à genoux, les paires de chaussures étalées devant elle, les cirant, les brossant les unes après les autres. Ses boucles brunes s’agitent en cadence tandis qu’elle fait reluire le cuir énergiquement. A la fin, on les dirait toutes fraîchement achetées. Je l’imagine chantonnant doucement dans la maison silencieuse, mais je ne suis pas sûre…

Un soir, après le repas, mon père ne nous a pas envoyés  nous coucher tout de suite. Il a voulu parler devant nous avec ma mère. Il n’a pas attendu que nous « dormions » pour chuchoter longuement avec elle comme à l’accoutumée. Il a parlé d’un ton plutôt gai. Je ne sais pas ce qu’ils se sont dit exactement. Je me souviens seulement combien nous étions heureux, mon frère et moi, d’être autorisés à rester à table avec eux et comme nous avons été surpris par la tournure prise par les événements. Ma mère a réagi vivement aux paroles de mon père, elle lui a fait, je crois, de violents reproches. Soudain, mon père s’est mis à pleurer. Il a enlevé ses lunettes cerclées de métal doré et il a pleuré. Après un moment de stupeur, ma mère m’a demandé d’aller le consoler, moi, son « rayon de soleil », sa fille unique, puisque mon frère était né d’une précédente union de maman.Je me suis blottie contre lui, contre mon père si fort et qui pleurait. J’ai caché ma tête dans son cou. Je ne sais plus si ce sont mes larmes ou les siennes qui ruisselaient sur mes joues.

Aujourd’hui, je pense que ma mère a senti sa vie basculer à ce moment-là. Elle s’est débattue en vain, telle une noyée attirant au fond ceux qui essayaient de la sauver. Et  elle a peu à peu sombré.

Mon père avait fini par trouver, en pleine crise du logement, un appartement en HLM en lointaine banlieue, à Vitry-sur-Seine. Nous n’y connaissions personne, étions coupés des parents de ma mère, seule « famille » que nous fréquentions, et de tout ce petit milieu chaleureux que mes parents s’étaient construit à Vanves. Sur ma mère, qui ne travaillait pas, tomba la solitude de l’exil.

Quelques jours après ce soir-là, nous sommes partis un matin dans la grisaille humide pour une étrange expédition. Nous avons pris beaucoup d’autobus, sommes descendus à l’arrêt indiqué à Vitry. Il n’y avait pas de trottoir. Les fines chaussures de cuir de ma mère s’enfonçaient dans la boue. Au loin se dressaient des barres d’immeubles, immenses, toutes semblables. Nous sommes restés interdits. Nous n’avons pas dit un mot et sommes montés jusqu’à l’immeuble 2, escalier C, qui serait notre immeuble désormais. L’appartement 88, au neuvième étage, sentait la peinture fraîche, il m’a semblé très vaste avec ses deux chambres et sa salle à manger. Mon père et ma mère parcouraient les pièces d’un air lugubre. Personne ne pouvait regarder par la fenêtre, le vide nous happait. Nous sommes restés peu, nous avons fui. Longtemps, nous avons attendu l’autobus dans la même boue jaune de l’arrivée. Ma mère a dit : « C’est un cauchemar. »

Il m’a fallu des années et la mort de ma mère, deux ans après mon propre déménagement en banlieue, à Malakoff, pour me rappeler qu’elle chantait souvent lorsque j’étais toute petite, avant le déménagement. Elle chantait en faisant le ménage, un foulard noué sur ses cheveux pour les protéger de la poussière. Elle chantait en descendant l’escalier, sa main serrant la mienne, pour aller faire les courses. A Vanves, je veux dire. Elle commençait toujours par Mme Flamant, l’épicière rose et blanche, au grand nez pointu. Par la suite, j’en ai conclu qu’on portait le nom de l’animal auquel on ressemblait le plus. Ma mère lui rapportait les pots de yaourt en verre, achetait quelques bricoles et Mme Flamant me donnait une tranche de saucisson à l’ail. Et puis nous allions chez la boulangère au nom gravé en lettres d’or sur la porte de verre : Dardonville. Je revois ses gros bras farinés et sa bonne bouille.Un jour, elle a raconté à maman comment elle était « tombée dans les pommes » à la cave. Et je l’ai imaginée alors  avec son grand corps replet, ses beaux bourrelets en mie de pain fraîche, étalée parmi des pommes, des monceaux de pommes, dans le demi-jour que laissait filtrer le soupirail. Je n’ai pas compris pourquoi ma mère prenait une mine tellement compatissante. Mme Dardonville aimait beaucoup ma mère, parce que ma mère prenait le temps de l’écouter. Ne lui parlait jamais d’elle.

Depuis que maman est morte, seules des images très douces d’elle me reviennent en mémoire. Une alchimie inattendue a transformé celle que je décrivais autrefois comme redoutable à maints égards, parfois violente, en une personne douce, effacée, profondément aimante. Sa mort, pénible, solitaire, m’a plongée dans un abîme de chagrin et de culpabilité, dont seule la naissance, tardive, de ma deuxième fille a pu me tirer. A celle-ci j’ai donné entre autres prénoms celui de ma mère, c’est une idée qui ne me serait jamais venue pour mes autres enfants. Je crois que j’ai essayé de me comporter avec cette fillette-là comme je revois ma mère se comporter avec moi quand elle était douce et tranquille. Je dois maintenant faire un effort pour me la rappeler telle que j’ai pu la décrire à mes amis,  il y a si longtemps de cela.

L’après-midi, nous allions au parc de Vanves. La pluie nous surprenait parfois en chemin. Un jour, nous sommes entrées sous un porche où s’étaient déjà réfugiées d’autres personnes. Nous avons regardé la pluie tomber sur la chaussée grise. Un grand bonheur m’a envahie, serrée contre ma mère silencieuse, observant les ricochets de la pluie sur les pavés, les ruisseaux qui se formaient, dévalant la rue suivant la pente.

Il fallait aller chercher mon frère à l’école. C’en était fini de la paix. Il était turbulent, taquin, ou peut-être pas, en tout cas je n’étais heureuse que seule avec ma mère. Le soir tombait, mon père rentrait du travail, trempé de la pluie qu’il lui avait fallu affronter sur son scooter.

Fabienne Clairambault

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Petits portraits effacés

Les morts ne sont pas absents, ils sont juste invisibles. – Saint Augustin

Nos morts aimés s’imposent à nous à des moments que nous ne choisissons pas et selon une scénographie dont nous ne sommes pas maîtres.

Ils se présentent à nous dans le frôlement d’un passé éternel, vibrant de vie. Ils choisissent leur moment, celui de nos absences, à l’orée du sommeil, dans la torpeur d’une sieste estivale, quand nous nous oublions enfin.

Ma belle-mère, la mamet des enfants, chemine de son pas menu à mes côtés devant l’étal des marchés, je la vois choisir précautionneusement les fruits et les légumes qu’elle nous donnera à midi. Elle est heureuse que je sois là, je le sais, je le sens, heureuse que je parle pour elle au marchand, que je porte son panier. Sa timidité maladive l’empêchait parfois, jeune fille, d’entrer dans une boutique, tant lui était pénible le fait de s’adresser à quelqu’un qu’elle ne connaissait pas.

Il ne lui reste plus qu’une ombre de voix, un souffle léger, séquelle de sa radiothérapie contre le cancer du sein : les cordes vocales ont été brûlées par le traitement, et elle souffre, elle déjà si réservée, d’avoir si peu de force, désormais, pour s’exprimer.

Elle est fière de marcher avec ses petits-enfants, blonds et frisés, frisés, croit-on, « comme elle » – qui ne l’est pas naturellement. Elle ne dément pas quand on lui en fait la remarque. Et moi, je suis toute baignée de la douceur de cet amour qu’elle nous porte, dans le silence de son cœur – émue aussi par la tendresse poignante que je ressens pour elle.

 

Image0108Pour Maman, les images se bousculent, confuses, et parfois celles de sa maladie prennent toute la place, je ne peux les chasser. Elles sont lourdes de profonde mélancolie et de culpabilité.

Mais, d’autres fois, j’entends, surprise, les mots de la maman de mon enfance. Pas sa voix à proprement parler, j’ai l’impression que la voix est ce qu’on ne peut retrouver quand les êtres ont disparu, non, ce sont ses mots que j’entends.

Les expressions de maman jaillissent dans ma bouche, tels les phylactères de l’art chrétien médiéval, délicieuses petites banderoles sur lesquelles se déploient les paroles prononcées par les saints. Je les reconnais, je ne savais pas qu’elles existaient, si vivaces, en moi. La langue de maman, ses tournures pleines de vie et de saveur, gouailleuses, me rappellent qu’elle fut, un jour, une jeune femme enjouée, éclatante de vie, révoltée aussi devant le manque de considération des importants pour les petites gens.

Petit florilège:

Il rit chaque fois qu’il se brûle

Il rit chaque fois qu’il lui tombe un œil

Cela ferait rire des chevaux de bois

Il est patient comme un chat qu’on étrangle : bien que l’image soit cruelle, celle-ci m’a toujours fait rire…

Elle est comme une poule qui a trouvé un couteau (déconcertée face à une situation nouvelle)

Elle a un polichinelle dans le tiroir

C’est la croix et la bannière pour obtenir ceci ou cela

C’est le tonneau des Danaïdes

Ce qu’il peut être radis noir : il revient toujours sur le même sujet, il nous harcèle en répétant toujours la même chose (par allusion à la difficulté de digérer ledit légume!). Elle reprochait à mon père de l’être, et j’ai d’ailleurs hérité de lui ce détestable travers : revenir sans cesse sur les mêmes griefs, sur ce qui, décidément, « ne passe pas ».

Il est poilu comme un verre de lampe

Elle a les lèvres en rebord de pot de chambre (et voilà comment maman traitait les lèvres sensuelles. Quel n’aurait pas été son effarement devant la mode des bouches botoxées!)

Je ne vais pas poireauter 107 ans (j’ai appris depuis peu que Notre-Dame de Paris aurait mis 107 ans à être construite…)

Il ment comme un arracheur de dents

Elle a des cannes en bâton de Zan

Il a des mollets de coq

Elle a la figure en coin de rue, en lame de couteau : ça, c’était pour moi, à qui elle trouvait toujours mauvaise mine et maigre figure. Elle aurait aimé que j’aie de bonnes joues rondes, et j’en étais loin.

Un nez à piquer les gaufres, en pic à glace, en quart de brie : toutes expressions qu’elle s’attribuait devant le miroir, complexée qu’elle était par son nez, trop long et trop pointu à son goût… Un complexe qui la rendait malheureuse, elle pourtant si belle.

Après lui, on peut tirer le cordon. C’est une expression que seule maman employait, car on dit habituellement : après lui, on peut tirer l’échelle. Elle parlait ainsi de quelqu’un de prétentieux, qui prétend tout savoir et se comporte avec dédain.Cette expression-là la vengeait, je crois, de tous ceux qui l’humiliaient, elle leur renvoyait leur mépris avec une réelle satisfaction. Ce qu’elle aurait aimé, c’est qu’ils se sentent enfin « dans leurs petits souliers ».

Je ne revois jamais maman avec autant de vivacité et de joie que lorsque cette verve maternelle me revient involontairement.

F.G.

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Belleville

Octobre 2009

Camaïeu de gris des façades délavées. Rues tortueuses où glissent, légers fantômes, des papiers froissés, vieux  journaux, prospectus criards, feuillets griffonnés. Les rues s’étagent et se surplombent, reliées — quand on ne s’y attend plus — par des escaliers pentus, à  la double rambarde de fer. Des enfants aux cheveux  fous y  jouent au  toboggan, les murs décrépis résonnent de leurs rires, un rideau empesé de poussière  se soulève puis retombe. Les arbres de l’avenue sont gris, eux aussi,  robiniers fatigués, platanes chenus. Des mères pressées  poussent des landaus, capote relevée, vers le parc aux sombres ramures.

Belleville, comme tu es beau, mon quartier, en ta  rumeur sourde et marine, dans le piaillement de tes gosses délaissés, petits Africains en fratries répandus sur tes trottoirs aux fresques de craie, petits Asiatiques aux yeux timides, sautillant aux abords des magasins odoriférants, petits Blancs aussi, si roses et pâles parmi les teints cuivrés.

Des mains caressent les boucles, la queue s’allonge le long du tabac-PMU,  la rue s’engorge brusquement — et sonnent les klaxons, et fusent les injures. La broche verticale tourne chez  le Grec, et l’agneau rôti emplit mes narines d’un parfum qui m’enivre, mais les petites mains ne sont plus là pour  se saisir du cône de papier graisseux où, d’un geste délicat, le Grec a déposé les fines tranches de viande. Le vieil Africain du métro fait roussir ses épis de maïs sur le Caddie qui s’improvise grill, et les petites mains ne se tendent plus vers lui, impatientes, impérieuses.

Sur le terre-plein du boulevard, le manège Majestic tourne et fait éclore les  visages fatigués des gosses du quartier, yeux  cernés, bouches rieuses, une tristesse pourtant dans le regard. Il grince, le vieux manège, où mes petits ne dévident plus les longues minutes de fins d’après-midi pluvieuses.

La nuit est tombée comme un masque, les lumières maquillent les façades, l’or et la pourpre des néons racolent le passant pressé, et je n’y  tiens plus. Puisqu’aucun foyer ne nous accueillera ici, puisque nul escalier de bois ciré, à la forte odeur d’église, n’appelle nos pas, tournons les talons et, dérisoires expatriés, reprenons le chemin de lieux où il nous faudra bien apprendre à vivre.

Juin 2015

Lucie est revenue par hasard à deux pas du lieu qui l’a accueillie toute petite fille. Du 87 quitté en juin 1994 dans le déchirement, elle est arrivée au 62 rue de Belleville avec son compagnon. Retour vers un passé confus pour elle. Découverte pour Mathilde, la « toute petite dernière », et pour Marie, douce fiancée, d’un territoire dont elles n’ont que trop entendu parler…

J’ai pu y retourner sans tristesse, dans une douce euphorie. Le parc rue Piat s’est étoffé, les arbres ont grandi en vastes frondaisons. Les fontaines en escalier accueillent toujours les petits pieds et les cris joyeux.

Le passé poignant s’éloigne discrètement, pour laisser la vibrante jeunesse de mes enfants éclater en un nouveau printemps. Magie des saisons de nos vies.

Belleville

 

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Petites Pâques

Belle photo de maman

J’ai une fois de plus rêvé de maman. Elle était avec moi dans une cuisine inconnue et cependant mienne,  elle s’occupait d’un de mes enfants, sans doute Mathilde, assis dans une chaise haute. Je la serrais dans mes bras, sentant sous mes mains son corps osseux de vieille femme, et je lui disais, follement heureuse : « Tu es revenue d’entre les morts, maman, ainsi, tu es revenue ! Tu gisais dans ton cercueil, je t’avais bien vue, et tu es revenue ! Quelle merveille, merci, merci ! »

Christ lag in Todes Banden (Christ gisait dans les liens de la mort) , Bach (1685-1750), cantate BWV4

Comme il est fort, le mythe de la Résurrection, comme il est puissant et nous transporte ! Et elle riait, elle aussi, elle riait comme elle le faisait de temps en temps, jeune, joyeuse, aimant la vie… Avant le départ sans retour pour une triste banlieue, pour un domicile sans âme, à l’horizon barré par une tour tout aussi grise que celle qui l’abriterait désormais.

Et voici qu’éveillée je ne puis m’empêcher de penser qu’elle est vraiment présente à mes côtés, précieux ange gardien qui veille sur moi. Elle m’encourage, guide mes pas sur les sentiers escarpés, me retient par le coude quand je flanche.

Man singet mit Freuden vom Sieg ( On chante la victoire sur la mort avec joie), Bach, cantate BWV 149

Man singet mit Freuden vom Sieg ( On chante la victoire sur la mort avec joie), Dietrich Buxtehude (1637-1707), cantate BuxWV A2

Et je rêve qu’elle sera là aussi, au bout du chemin, tranquille, souriante. Ondulant doucement au rythme d’une céleste musique.

Alleluja! Lobe den Herrn  (Louez le Seigneur), Heinrich Schütz (1585-1672), cantate  SWV 38

Tel le Seigneur des Cantates accueillant les défunts.

4 avril 2o15

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Snow Therapy, de Ruben Östlund, ou la fragilité des hommes

2-145 snowSnow Therapy a obtenu le Prix du jury « Un certain regard » au Festival de Cannes 2014. L’intitulé de cette section de la sélection officielle du Festival lui va comme un gant.

Il y a chez Östlund la justesse et la cruauté de ceux qui regardent le couple sans complaisance, qui secouent la pâte figée des bons-beaux sentiments, qui nous l’exposent dans ce qu’il est : au-delà de l’amour, une construction sociale où entrent souci de l’image, convention et implacable obéissance aux codes les plus éculés. Bergman n’est pas si loin, mais aussi le Michael Haneke de Code inconnu ou l’Ashgar Farhadi d’Une séparation.

Une jolie petite famille, suédoise en l’occurrence, part skier pour une semaine dans les Alpes françaises. Intendance pénible des sports d’hiver, chaussures et skis encombrants, photos sur les pistes, épuisement du premier jour. Tout va bien, même si , pour d’aucuns (j’en suis!), c’est déjà le cauchemar… Le deuxième jour, alors que papa, maman et leurs deux adorables têtes blondes déjeunent sur une terrasse d’un restaurant d’altitude, une avalanche, en principe contrôlée, descend majestueusement de la montagne.

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La scène est d’un réalisme saisissant. Car, contrôlée, l’avalanche ne semble pas l’être du tout. On voit à l’écran la masse neigeuse fondre sur les clients d’abord médusés, puis fuyant à toutes jambes. Le père, cela ne nous échappe pas, à nous les spectateurs impartiaux, ramasse ses gants, son téléphone et fuit hors champ. La femme protège ses enfants, et tous disparaissent bientôt dans un blanc sépulcral.

Rien de grave. L’avalanche s’est écrasée contre le bas du restaurant et la poudre de neige retombe lentement. Chacun reprend curieusement sa place, devant des plats refroidis à l’unisson de l’ambiance, le père, Tomas, revient à son tour. Pas un mot n’est échangé au sein de la famille si jolie. La mère, Ebba, cherche le regard du père. De ce dernier, on ne voit que le dos. Personne ne pipe mot. C’est tout.

Sur Télérama.fr, Ruben Östlund explique que, « dans nos cultures, l’archétype masculin le plus représenté et le plus reproduit est sans doute l’homme-héros, le protecteur de la famille, le sauveur des faibles. Bien des films américains épousent ce modèle : une famille vivant en paix se retrouve soudain ébranlée par une menace extérieure ; pour régler le problème, le pater familias doit recourir à contrecœur à la violence, puis tout rentre dans l’ordre et la normalité. Quand le mari ne se conforme pas aux attentes sociales et familiales forgées par ce mythe, les liens familiaux s’en trouvent profondément éprouvés. D’où l’effet boule de neige : l’explosion du nombre de divorces en post-situation de crise. »

Ailleurs, il raconte s’être inspiré de l’histoire d’un couple ami pour écrire son film : alors qu’ils étaient en Amérique latine, des hommes armés étaient entrés dans le lieu où ils se trouvaient et avaient commencé à tirer. Suivant malencontreusement son instinct, son ami s’était enfui, laissant sa femme seule.

Mais ce n’est pas cela pour moi, le cœur poignant du film. L’instinct de survie ou le courage.  Ce qui est bouleversant et si cruel, c’est ce qui va se nouer ensuite entre cet homme et cette femme face au récit qu’elle fait, qu’elle répète, dont elle le harcèle, prête qu’elle est cependant à lui pardonner, par amour et parce qu’elle admet sa fragilité, sa faiblesse.

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Ce récit, sa fuite désastreuse face au danger, il le récuse, le nie. Il comprend « son ressenti », son « interprétation », elle en a le droit, etc. Magnanime, il ne lui en veut même pas, du moins plus après plusieurs « relances », de sa « paranoïa ». Il voudrait juste qu’elle arrête, que tout redevienne comme avant. Des amis de passage lui démontrent que ce n’est pas grave, que l’instinct de survie, ça ne se commande pas, et puis certainement qu’on peut imaginer qu’il allait chercher de l’aide… Rien n’y fait : elle « délire » et… il n’a pas pris la fuite.

Plus Tomas essaye d’éviter le conflit, plus elle cherche la confrontation, pour sortir du sentiment d’abandon total qu’elle ressent. Et pourtant le film ne vire jamais au psychodrame, Ruben Östlund y injecte une grande dose d’humour, un sens du ridicule et aussi une poésie contemplative qui l’éloignent complètement du drame. La virtuosité de la mise en scène, l’excellence du jeu des acteurs et de l’écriture, l’atmosphère générale, soulignée par la photographie majestueuse, en font un film d’une beauté captivante et d’une grande profondeur psychologique… jusqu’aux dernières scènes du film, à mon avis totalement ratées. Fausse scène de drague dont on ne voit ni le sens ni l’intérêt, réhabilitation du père sauveur (lors de la perte de tout repère dans la neige, puis dans la scène de panique dans le car) : les derniers plans banalisent, hélas, un film qui brillait par sa sensibilité et son originalité  et dont le happy end aurait pu être tout autre.

Ne gardons du film que ce qui en fait la réussite : au-delà du thriller psychologique, un hymne à l’amour conjugal, à l’indulgence des femmes aimantes et à la fragilité des hommes.

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Pas son genre, de Lucas Belvaux (2014)

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J’avais lu le livre tout à fait par hasard, parce que ma plus jeune fille, alors âgée de 14 ans, se l’était choisi en librairie. Je ne connaissais pas l’auteur, Philippe Vilain, le titre m’avait alléchée.

Une vraie découverte. J’avais aimé son ton si sobre, teinté de cynisme – ou d’un réalisme social impitoyable, comme on voudra. Pour le héros, professeur de philosophie, « le principe de l’amour se fonde sur l’intérêt, sur le choix d’un prétendant qui vaut sur notre échelle et nous paraît le plus estimable, le plus digne de ce que nous croyons valoir ». Pour lui, « l’amour  a un prix, (…) la grande question de l’amour n’est sans doute, au fond, que de savoir à qui l’on peut prétendre ». Pour le romantisme, on repassera, mais les sociologues soulignent le fait : l’endogamie sociale est plus forte aujourd’hui qu’au cours des « trente glorieuses », on se marie désormais de plus en plus entre gens du même milieu social ou qui ont au moins suivi les mêmes études. A ceux – naïfs ou angéliques – qui seraient encore portés à croire que l’amour est un sentiment vertueux, s’élevant au-dessus des contingences sociales et matérielles, Pas son genre apporte un démenti, sinon cinglant, du moins sans illusion.

Jennifer (Emilie Dequenne)  – prononcer « Djenifère », c’est anglais, dit-elle -, coiffeuse à Arras, et Clément (Loïc Corbery), professeur de philosophie et auteur reconnu, né et habitant à Paris, se rencontrent (au salon de coiffure). Elle lui plaît, il la charme, les voici devenus amants.

Le roman comme le film se présentent dès lors comme le récit d’une mésalliance annoncée. Pari audacieux, surtout pour le romancier, puisque le thème est rabâché, que Proust l’a si cruellement ciselé dans Un amour de Swann, et Pascal Lainé dans sa Dentellière (là aussi, l’auteur avait disséqué une liaison entre un intellectuel et une shampouineuse) et tant d’autres encore…

Le bref roman est cruel et captivant, l’adaptation de Lucas Belvaux pour le cinéma est parfaitement réussie. Du narrateur en « je » du récit on passe à un personnage sur le même plan que l’héroïne: les pensées de Clément dans le livre s’expriment dans ses cours de philosophie au lycée et dans les dialogues, riches, denses, avec Jennifer. On le voit avec elle comme avec ses élèves porté par une sorte de souci pédagogique de faire progresser, évoluer vers plus d’autonomie la pensée de l’autre, maniant l’outil intellectuel qu’il maîtrise et voudrait transmettre. Et bien sûr, c’est une forme d’amour. « Car aimer n’est sans doute pas tant d’admirer l’autre que de vouloir le perfectionner, le réussir », écrit Philippe Vilain.

Deux mondes se rencontrent qui devaient s’ignorer. Il lui fait découvrir des auteurs, elle lui parle d’astrologie et de Jennifer Aston. Mais elle le surprend, elle ne lâche rien, elle lui tient tête, ce n’est pas si simple. Elle aussi lui fait découvrir un univers dont il ignorait tout. Le karaoké, par exemple, géniale trouvaille du scénario, qui nous emmène insensiblement, spectateurs fascinés que nous sommes, dans un monde à la Jacques Demy, où des princesses en robe de paillettes chantent et explosent de joie de vivre et de générosité.

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Géniale Emilie Dequenne! On l’avait vue à 17 ans en  combattante qui ne s’avoue jamais vaincue et se bat coûte que coûte pour son travail dans la Rosetta des frères Dardenne. L’extraordinaire film de Joachim Lafosse A perdre la raison lui avait permis de donner toute sa dimension tragique, elle y était déjà inoubliable en mère meurtrière. Le film de Belvaux en fait une héroïne de la lutte pour le triomphe de la vie, une guerrière au monde de pacotille, qu’elle incarne avec une force et une subtilité époustouflantes.

A l’opposé, le réalisateur se fait mordant lorsqu’il nous présente le monde austère, glacé, de Clément. Il nous convie à assister à un colloque de philosophie à la Sorbonne que le professeur coanime autour d’un thème aussi alambiqué qu’incompréhensible. Belvaux esquisse en quelques scènes rapides les relations qu’il a eues dans le passé avec des femmes auxquelles il n’a rien pu donner, qu’il a meurtries. Au-delà de la différence sociale et culturelle, le cas est clair : cet homme-là ne peut rien offrir que la vanité d’un savoir inutile, infécond, purement narcissique.

Pour Lucas Belvaux,  « la violence culturelle est la pire, car elle a à voir avec le plus profond de chacun de nous » (http://www.allocine.fr/personne/fichepersonne-26884/interviews/?cmedia=19545088), pire, dit-il, que la violence sociale. On pourrait nuancer le propos en disant qu’elle vient renforcer la violence sociale, le puissant économiquement ayant toujours plus de facilité à « se cultiver » que celui qui est né dans un milieu populaire.

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A Clément qu’elle était venue chercher au train, sa collègue Marie avait annoncé d’emblée: «Mon mari dit qu’on ne vit pas à Arras. On y meurt.» Mais Clément est déjà mort. Aux émotions, à la joie des sentiments simples et partagés, à la douceur d’une complicité sensuelle, à l’espoir d’un bonheur à construire. Presque caricaturalement, la jeune femme incarne la vie en son élan, qui ne sait pourquoi elle palpite, et qui humblement veut se poursuivre, coûte que coûte. Vive, intuitive, courageuse, elle tient tête aux raisonnements alambiqués, retors, mortifères de Clément. Elle n’abdique pas. Mais on sait bien que la lutte est perdue pour elle, moins du fait de la différence sociale et culturelle entre eux, finalement, que du fait de sa faiblesse vitale à lui, de cette incapacité à vivre la plénitude dont il a fait un système.

L’élément déclencheur de la crise, et de la séparation, sera l’humiliation ressentie par Jennifer lors d’une scène poignante au beau milieu des couleurs éclatantes et du tumulte de la fête des Géants. Jennifer est heureuse, il l’enlace, il l’embrasse, et voici qu’ils croisent dans le charivari du défilé la collègue professeur, son mari, leurs deux enfants. La collègue présente, très fière, sa famille à Clément, qui sourit, parle avec animation: il est dans son monde. A Jennifer personne ne prête attention, il ne la présente pas, elle demeure, mutique et comme invisible aux autres, à ses côtés. Le jeu subtil de l’actrice exprime la surprise, puis la douleur et la honte. Alors, puisqu’elle n’existe pas pour eux, pour lui, elle disparaîtra. Une dernière nuit à l’hôtel, une autre soirée karaoké où Jennifer et ses copines, bouleversantes, interpréteront « I Will Survive » et, sans drame, sans menace, avec la dignité des humbles, elle s’efface de la vie de Clément. La quête éperdue de celui-ci, ses courses affolées à travers la ville et sa banlieue seront vaines…

« Le comble de l’intelligence, c’est la bonté », disait Proust. Mais combien de malheurs Clément devra-t-il provoquer avant d’accéder à cette idée si simple et si belle? Jennifer a pour Lucas Belvaux ce savoir-là, inné, mais les mots lui manquent. Reste l’endurant courage de vivre de ceux à qui rien n’a été donné.

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Sils Maria, d’Olivier Assayas

swisspic20040426_4894731_2Beau et mystérieux comme son titre, le dernier film d’Olivier Assayas nous plonge dès les premiers instants dans un huis clos qui réunit une célèbre actrice d’Hollywood de 40 ans, Maria Enders (Juliette Binoche, excellente comme toujours), et son assistante personnelle, Valentine (Kristen Stewart, dont le talent sidère), toutes deux coupées du monde extérieur auquel les relient des appels téléphoniques aussi harcelants que frustrants parce qu’inaudibles. Dans le bruit et l’énervement (on est dans un train à l’ancienne avec couloir étroit et compartiments), Maria Enders doit à la fois préparer un discours-hommage à son pygmalion, auteur et metteur en scène à qui elle doit tout, et régler avec son avocat les conditions matérielles d’un divorce – circonstance qui semble relever d’un autre monde, très éloigné des préoccupations artistiques…

sils mariaDans cette confusion riche de mouvement et d’une certaine alacrité s’abat l’annonce de la mort du « découvreur » de Maria Enders. Et contre toute attente – est-ce le bouleversement émotionnel?, une inconsciente culpabilité qui la rend masochiste?-, Maria va décider de rejouer la pièce, mais dans le rôle de la « perdante ». Alors qu’elle était Sigrid, une très jeune femme ambitieuse et perverse qui pousse au désespoir sa patronne, Maria Enders accepte d’incarner la victime de la pièce, Helena, qui finit par se suicider après son abandon par Sigrid.

L’histoire est connue, c’est celle d’All about Eve, de Mankiewicz, avec la flamboyante Bette Davis et la (fausse) timide Anne Baxter. C’est en plus modeste et moins réussi, bien sûr, mais intéressant quand même, Le Rôle de sa vie, de François Favrat, avec Agnès Jaoui en star capricieuse et Karin Viard en admiratrice maltraitée et éperdue d’amour.

Mais au-delà des thèmes, en eux-mêmes déjà passionnants: la menace de l’âge pour une stewartvedette féminine –  » Vieillir, c’est difficile à vivre pour n’importe quelle femme, mais pour une actrice, c’est emmerdant. Très, très emmerdant! », disait Catherine Deneuve dans une interview à Télérama en 1996 ; la fascination trouble qu’une telle personnalité exerce; de fait, sa solitude et sa fragilité… au-delà des thèmes donc, il faut parler de l’exceptionnelle fluidité du film et de la surprise qu’il provoque sans cesse. En ce sens, il agit comme un thriller : on est captivé, on attend, angoissé et impatient, que se révèlent les personnages – dont l’opacité croît à mesure que l’action progresse. L’héroïne la plus étonnante sur ce plan est Valentine, à qui Kristen Stewart prête un mystère et une épaisseur extraordinaires.

chloeLes personnages ne sont jamais ce qu’on pense qu’ils sont. Le mystère des êtres est comme amplifié sans être caricaturé. On attend une bimbo et voici que naît sous nos yeux une jeune femme mûre, aimante et calme ( formidable actrice que la très jolie Chloë Grace Moretz). Olivier Assayas semble prendre plaisir  à faire jouer ses actrices à contre-emploi, il révèle et exalte des facettes d’elles surprenantes.

La plus grande partie du film a pour cadre l’Engadine, magnifique région des Alpes suisses située dans le canton des Grisons, aux lacs majestueux, à la météo pleine de mystère – un « serpent » de Maloja, une concrétion de nuages qui annonce que le mauvais temps est proche et qu’il pourrait « durer toujours », y est attendu de loin en loin, fascinant d’inquiétante beauté.

Olivier Assayas nous fait découvrir ces panoramiques poignants de splendeur dans la majesté du largo de l’opéra Xerxes de Haendel (https://www.youtube.com/watch?v=uMlxM69ZJFA) ou sur le célèbre Canon pour cordes et basse continue en ré majeur de Johann Pachelbel (https://www.youtube.com/watch?v=ovvxAkRk26o), qu’on redécouvre comme un parfum d’enfance oublié.

Un film juste, précis et d’une beauté à couper le souffle.

 

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De Moscou à Marseille. II. Eugénia Antonia Grünfeld

Le nom de mon père, celui que je porte et qui s’éteindra avec moi, Grünfeld, est le nom de la mère de mon père. Sur ce nom a longtemps plané pour moi un mystère. Comme c’est un nom de consonance juive, j’ai été considérée comme telle toute ma vie, par les juifs, les non-juifs et … les antisémites. A douze ans, en cinquième, ma professeur d’histoire m’a désignée d’office pour faire un exposé sur « La déportation des juifs » durant la seconde guerre mondiale. Nous étions en 1968, on ne parlait pas encore de Shoah. Et de cette tragédie, je ne savais rien. Ma professeur avait semblé stupéfaite.

Alors, j’ai lu tout ce que la bibliothèque du collège recelait à ce sujet, et j’ai été à jamais marquée par les documents, entre autres photographiques, que j’ai découverts à cette occasion.

Toute ma vie, j’ai entendu des remarques qui, jeune, me laissaient perplexe. « D’accord, ton père est né à Moscou, mais il venait de plus loin… » « Tes cheveux frisés, ce n’est pas très russe, ça… » Je n’y comprenais rien. Et plus tard, on m’a carrément posé la question: »Mais enfin, tu n’es pas juive?!… »

Interrogé sur ce point, mon père répondait: « Non, tu n’es pas juive. » Et c’est tout. J’ai longtemps interprété son laconisme comme la trace d’une peur ancestrale d’être ramené à des origines fuies il y a bien longtemps, fuies pour survivre en terres effroyablement hostiles aux juifs, en l’occurrence les pays baltes.

Derrière le silence de mon père se cachait la honte. Celle de n’avoir pas été un enfant que son père a reconnu, d’avoir été un fils dont la venue détruisait à jamais la réputation de sa mère. Une honte intime et une tare sociale. Il m’a raconté un jour, alors que nous déjeunions tous les deux , l’humiliation ressentie de n’avoir pu remplir sur les feuilles d’embauche la ligne: nom du père…, m’a avoué qu’il avait choisi l’armée pour cette seule raison, et qu’il haïssait la guerre.

Et puis l’armée offrait une solde, une vraie paie pour faire vivre sa mère. Celle-ci disparue, mon père quittera l’armée sans le moindre regret. Comme il avait sacrifié, engagé volontaire à dix-neuf ans, les plus belles années de sa vie. De tout son cœur de fils aimant, sans même y penser.

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Ernest Paul Friedheim ne parlait pas russe. Du moins est-ce ce qui me semble le plus vraisemblable. Ingénieur dans l’usine de Moscou de la société Gnome et Rhône, chargé de la construction des moteurs destinés à l’aviation américaine aux Etats-Unis, depuis octobre 1915, il ne pouvait guère se passer d’un interprète. J’ai imaginé ma grand-mère, Eugénia Antonia Grünfeld, dans ce rôle, elle dont mon père disait avec fierté qu’elle parlait le français, l’anglais, l’allemand et  le géorgien, en plus du russe, bien sûr.

C’est ainsi que j’ai d’abord supposé qu’ils s’étaient rencontrés.

Mais ma grand-mère a survécu avec son fils en Russie, durant les terribles années qui ont suivi la Révolution d’octobre, grâce à la troupe de théâtre qu’elle dirigeait. Que M.Friedheim l’ait connue en tant que comédienne est aussi possible.

Mon père parlait fort peu de sa mère, et je comprends  maintenant qu’il craignait les questions sur son père qui auraient inévitablement suivi. Maman disait qu’il « l’adorait ». ll prenait sur lui son déshonneur de « fille-mère », rien ne devait filtrer qui puisse la salir. J’ai retissé comme j’ai pu la trame ajourée de son récit.

Comment s’est nouée l’histoire d’amour entre M. Friedheim et Mlle Grünfeld, histoire dont je suis l’héritière, moi et mes descendants?… Cette question m’a hantée longtemps. Maillon d’une chaîne dont je ne sais rien des maillons précédents, j’écris pour les suivants, pour mes enfants et la longue suite de ceux que je ne verrai pas, auxquels je rêve parfois. Sans doute cette rêverie me console-t-elle d’avoir senti le vide qui m’aspirait enfant, face au secret de mon père dont je sentais le poids invisible.

Mon père est mort d’une crise cardiaque alors que j’avais trente-deux ans. Je n’avais pas pris le temps, trop jeune et insouciante que j’étais alors, de l’interroger vraiment.

Il est mort alors que j’attendais mon deuxième enfant, ma fille Lucie. L’annonce de mes grossesses le remplissait de crainte. Un enfant, c’était pour lui le risque de voir basculer ma vie, un facteur de désordre, une menace. Il se vivait comme ayant entraîné par sa venue inopinée une chute dans le vide, un effondrement pour sa mère. J’ai tant de regrets de n’avoir pu lui dire, alors qu’il n’y avait sans doute jamais songé, qu’il l’avait sauvée, petit enfant pour lequel elle avait traversé l’Europe dans des conditions dramatiques.

Mon père disparu, un rideau tombait sur ses origines. Par chance, maman en savait un peu plus que moi.  Ces bribes me reviennent aujourd’hui. J’ai quitté depuis longtemps la ronde brutale et joyeuse de la jeunesse. Je n’ai plus une maman dépressive et de jeunes enfants à surveiller de près. Du temps m’est enfin donné.

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La Place Rouge dans les années 1900

La Place Rouge dans les années 1900

Eugenia Antonia est née à Moscou, le 23 avril 1885. Je ne l’ai pas connue, puisqu’elle est morte deux ans et demi avant ma naissance. Le fonctionnaire français, à son entrée sur le territoire, a lu 1888. Elle n’a pas rectifié l’erreur, s’est trouvée heureuse, semble-t-il, de ce rajeunissement subit…

Ses parents étaient facteurs de pianos, à Riga puis à Moscou. Peut-être faisaient-ils partie de ces Allemands de la Baltique, installés depuis sept siècles dans les pays baltes et notamment en Estonie et en Lettonie (1). Peut-être avaient-ils émigré plus récemment sur ces terres avides de populations nouvelles.

L'église Saints-Pierre-et-Paul en avril 2008, avant la reconstruction du clocher

L’église Saints-Pierre-et-Paul en avril 2008, avant la reconstruction du clocher

Lorsqu’elle naît, les parents de ma grand-mère habitent Moscou. Comme chez nous sous l’Ancien Régime, c’est le clergé, avant la Révolution, qui tient le registre de l’état-civil, et l’extrait de naissance est en fait un extrait de baptême. Le sacrement intervient en général très rapidement après la naissance, du fait de la forte mortalité en bas âge. Née le 23 avril, Eugénia Antonia a été baptisée en l’église luthérienne de langue allemande des Saints-Pierre-et-Paul de Moscou, le 15 juin 1885, par le « pasteur supérieur » G. Dikhoff. Le père, nous dit-on, s’appelle August Friedrich Gustav Grunfeldt, et la mère Juliane, née Firchow.

J’ai imaginé, ou bien on m’a dit, qu’elle avait plusieurs sœurs. Que sont-elles devenues pendant et après la révolution, durant la tourmente des années de guerre civile qui ont suivi? Aucune trace d’elles dans les maigres papiers de ma grand-mère.

Les parents d’Eugénia parlaient allemand à la maison. J’y vois naïvement un rapport avec mon affinité immédiate pour cette langue, rencontrée au collège et que j’étudierai plus tard.

saint dimitri de thessaloniqueDes années qui séparent la naissance d’Eugénia Antonia Grünfeld de celle de son fils unique, je ne sais rien. Le 2 août 1916,  elle donne naissance à  un petit garçon, à Moscou. Il est baptisé le jour même en l’église orthodoxe Saint-Dimitri-de-Thessalonique, une belle église datant de 1791, près de la porte de Tver (2).

Baptisé le jour de sa naissance. La jeune mère n’a guère eu le temps de souffler, les circonstances, sans doute, ne s’y prêtaient pas. La naissance n’est pas ébruitée, clandestine peut-être. On l’appelle Eugène (Ivguéni), « en l’honneur du saint martyr célébré par l’Eglise le 7 novembre ». Dans la filiation ne figure que le nom de ma grand-mère « célibataire, bourgeoise, inscrite à la corporation »… Quelle corporation? Encore une interrogation, mais il s’agit d’une traduction…

Le parrain est Dmitri, fils de Viktor Tarassenko, « du corps des métiers des bijoutiers de Moscou ». La marraine est Ludmila, fille de Nicolas Soiedova, « de la noblesse ». Ce sont des « fils » et « fille » de…, des jeunes gens donc, sans profession encore et célibataires. On peut imaginer que des gens plus installés, mariés, ne pouvaient accepter de tenir sur les fonts baptismaux le fils d’une mère célibataire…

Ernest Paul Friedheim était-il à ses côtés, sinon réellement, au moins symboliquement? Ont-ils vécu ensemble dans les mois qui ont suivi la naissance de mon père? Je l’espère. La Russie est en guerre depuis juillet 1914 (3), et cette guerre-là n’est pas populaire du tout.

Les revers militaires, les pertes énormes provoquent le désespoir et un immense sentiment de révolte dans tout le pays. Dès le début de 1917, des mouvements sociaux éclatent dans les grandes villes, que la troupe refuse de réprimer. Révolution de février 1917, puis révolution d’Octobre opérée par le parti bolchévique, qui renverse à Saint-Pétersbourg le gouvernement par les armes (4): les temps sont violents et les lendemains terriblement incertains.

Les parents de mon père vivent à Moscou. Mais l’usine de moteurs pour laquelle travaille M. Friedheim est hors d’état de produire quoi que ce soit dès novembre 1917. Pourtant sa mission russe semble se poursuivre jusqu’au 1er juin 1918.

Située à plus de 700 kilomètres de Saint-Pétersbourg, capitale impériale et cœur de la révolution bolchevique, la « provinciale » Moscou connaîtra une onde de choc révolutionnaire moins violente (5). La vie continue, les grèves et les manifestations, les réunions politiques font désormais partie intégrante du quotidien. Une jeune femme dans la situation de ma grand-mère avait toutes raisons d’adhérer avec enthousiasme au rejet violent de l’ancien monde, de la religion et des valeurs traditionnelles qui lui étaient attachées. C’est une intellectuelle, les thèses nouvelles représentaient sûrement à ses yeux une forme de libération.

Le 12 mars 1918, Moscou devient la capitale de la République socialiste fédérative soviétique de Russie. Les appartements communautaires ont été instaurés dès les lendemains de la révolution d’Octobre. Les parents d’Eugénia ont forcément été touchés par cette mesure. A-t-elle habité « en collectivité » chez ses propres parents, les avait-elle fuis dès l’annonce de la future naissance?

Une chose est sûre : elle n’a plus rien à perdre. Elle doit juste mettre son petit à l’abri sans plus regarder en arrière. Elle sait que Paul Ernest doit bientôt retrouver la France. Et sa vie « d’avant ».

1918 : depuis le 3 mars et la signature du traité de Brest-Litovsk, la Russie bolchévique n’est plus en guerre contre les puissances centrales (Empire d’Allemagne et Autriche-Hongrie). Mais la guerre civile fait rage en Russie, « Blancs » contre « Rouges », mais aussi paysans et anarchistes contre la Terreur rouge qui met hors la loi quiconque ne partage pas la vision du monde bolchévique. Que fait Eugénia Antonia dans cet effroyable désordre, au cœur de la famine qui gagne le pays, malgré les réquisitions forcées qui révoltent la paysannerie et provoquent des répressions sanglantes?

Elle dirige une troupe de théâtre, où elle joue elle-même. Tout en veillant sur son bébé, bien sûr. Le père de son enfant a regagné la France depuis le 1er juin.

Affiche du 17 mars 1918

Affiche du 17 mars 1918

Affiche du dimanche 7 avril 1918

Affiche du dimanche 7 avril 1918

J’ai retrouvé, dans les rares documents de ma grand-mère qui ont été conservés, quatre programmes de théâtre. Sur ces affiches, on peut lire le nom abrégé de ma grand-mère en caractères cyrilliques : Е. ГРЮНЬ (E. GRIOUN). Il n’y a pas d’année inscrite sur les programmes, mais les jours et les dates (dimanche 3 et 17 mars, 7 et 14 avril du calendrier grégorien) correspondent à l’année 1918. Les pièces semblent être des créations dans l’air du temps, puisqu’on y voit un « tovarich » (camarade) dans le titre de la première affiche, celle du 17 mars. Sur une autre, apparaît un titre d’oeuvre, « Femme à louer » (« Жена на Прокат »), aux accents militants… Mais on donne aussi « Счастливая Любов », « Amour heureux » (affiche du 7 avril), une bluette peut-être, quelque chose de léger, puisque la vie continue et que ni la guerre ni la révolution ne peuvent venir à bout de l’amour.

Colonel Leonide Souline (2)Eugénia Antonia s’est mise au goût du jour. Avec ou sans conviction. Une chose est sûre, si elle adhéra dans un premier temps aux idéaux révolutionnaires, elle les abandonna en France. Mon père n’était pas tendre pour le régime communiste, et elle-même vécut jusqu’à sa mort avec un colonel cosaque, un soldat du tsar, un homme que mon père appelait avec affection le « père Souline ». J’ai chez moi son sabre de cavalerie, forte relique dont la longue lame courbe continue de m’impressionner.

Caucase

Avec sa troupe et son bébé, Eugénia donne un spectacle puis repart. Elle descend lentement, de ville en ville, vers le sud de la Russie, devançant l’Armée rouge, bientôt rattrapée par elle. Elle a un plan. Elle veut  rejoindre la mer Noire, puis la Méditerranée, voie d’accès pour la France.

Je suppose qu’elle avait gardé le contact avec Paul Ernest dans les mois qui ont suivi son retour à Paris. Avaient-ils déjà décidé de ce qu’elle ferait si elle parvenait à rejoindre la France? J’en doute. Sauver la vie de son petit et la sienne propre, c’est son seul objectif. On verrait après.

Eugénia Antonia arrive ainsi à Bakou (6), sur la mer Caspienne, capitale actuelle de l’Azerbaïdjan. Y dirige-t-elle toujours sa troupe, est-ce cela qui lui permet de vivre? Impossible pour moi de le savoir… Je la sais prête à tout. Elle s’est débrouillée.

Depuis 1883, le chemin de fer transcaucasien relie Bakou à Batoum, en Géorgie (7). Eugénia Antonia  fuit vers ce pays dont elle maîtrise la langue et qui ouvre sur la mer Noire, et donc, par le détroit des Dardanelles, sur la Méditerranée et ses rives occidentales…

Mon père évoquait souvent devant moi le voyage de Bakou jusqu’à Batoum, sur la mer Noire, en Géorgie. Bakou-Batoum : l’écho lourd de l’allitération me ramène à lui et à sa volonté de graver ces noms dans ma mémoire, coûte que coûte.  A sa tristesse, aussi, de voir que je ne m’y intéressais pas.

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Eugénia Antonia prend le train qui relie Bakou à Batoum, à travers les monts du Caucase, avec son petit, ce trésor qu’il lui faudra protéger envers et contre tout. Celui, aussi, qui lui donne cette fabuleuse énergie. L’aurait-elle eue si elle n’avait dû sauver que sa vie?

Je n’en suis pas sûre. Les enfants nous protègent du désespoir et de la lassitude du combat. Les enfants nous sauvent. Je voudrais tellement avoir eu le temps de le dire à mon père.

A Batoum, ils montent à bord du bateau qui les doit les conduire jusqu’à Constantinople (actuelle Istanbul). Ils naviguent sur la mer Noire.

La traversée de Batoum à Constantinople se déroule dans les terribles convulsions de la guerre d’indépendance turque menée par Atatürk contre les Français et les Britanniques (8). Quoique âgé de quatre ans et demi seulement lors de la traversée, mon père gardait le souvenir des coups de canon, de l’odeur de la poudre et des matelas dressés par sa mère contre la porte de la cabine, dérisoire protection contre la mitraille.

Descendre vers le sud de la Russie, prendre le train qui traverse les montagnes du Caucase d’est en ouest, naviguer sur la mer Noire jusqu’au détroit du Bosphore: cela leur a pris des années, trois, peut-être quatre, impossible de le savoir, puisque je ne connais pas la date du départ de Moscou.

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Le 23 mars 1921, le passeport ci-dessus est délivrée à Eugénia Antonia, curieusement nommée  » Eugénie Goustavovna Grunefeld, citoyenne russe âgée de 35 ans, qui se rend en Europe avec son fils Eugen âgé de 4 ans et demi « , par la Mission diplomatique russe à Constantinople. La femme qui nous est présentée sur cette photo d’identité n’a plus grand chose à voir avec la jeune Moscovite élégamment chapeautée du début. C’est une combattante, son visage est étrange, on dirait celui d’un garçon qui ressemblerait à mon père. Ses yeux sont las et doux, aucune dureté dans l’expression. Juste une détermination tranquille dans les lèvres fermées.

Papa 5

papa6image3Ce petit bonhomme-là, blond et frisé, dans son manteau usé trop juste pour lui, Eugénia Antonia l’a mené  depuis Moscou jusque sur ce bateau entre Smyrne (actuellement Izmir, en Turquie orientale) et Marseille. Nous sommes en 1921. On lui a prêté une casquette et il fait le salut militaire. Déjà. En ce jour, c’est un petit émigrant que sa mère emmène vers la France. Il ressemble, de façon étrangement frappante, à mon fils Florent au même âge.

Le 12 avril 1921, le tampon violet du commissariat spécial au débarquement apposé sur la quatrième page du passeport de ma grand-mère témoigne de l’arrivée à Marseille de la mère et du petit garçon. Ils sont sains et saufs, un soleil printanier les accueille dans un air très sec et froid. J’imagine Eugénia serrant son fils contre elle, découvrant avec lui la ville, et lui, petite main dans la grande main, plus joyeux que jamais.

Ils ont été aidés. Dans un petit portefeuille en cuir de ma grand-mère, j’ai retrouvé, soigneusement plié sous la photo de Paul Ernest et en face de photos de mon père, ce document daté de 1920.

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Le 8 novembre 1920, M. Friedheim a versé 3 460 francs, soit (selon le convertisseur de l’Insee) 3 265 de nos euros, à l’Agence maritime A. Nunzi, sise 43 rue La Fayette, à Paris, pour payer la traversée d’Eugénia et de son fils de Batoum à Marseille.

L’a-t-il fait par devoir, par amour? Se réjouit-il de retrouver un fils et une amante qui sont sortis de sa vie depuis près de trois années?

Et elle, totalement démunie, sans ressources ni relations autres que cet homme, le père de son petit, que peut-elle espérer?

Laissons-les profiter de ce présent qui leur sourit, de la ville qui leur ouvre ses bras, de Marseille aux cieux cléments. A chaque jour suffit sa peine.

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Notes 

(1) La colonisation germanique avait commencé dès le XIIe siècle dans les régions côtières peuplées de païens, avec l’arrivée de missionnaires et de commerçants. On appelait ces terres la Livonie et, en 1199, Albert de Buxhoeveden, issu de la noblesse germanique, y avait été nommé évêque et avait fondé Riga en 1201. Dès le XVIe siècle, la conversion au luthérianisme avait été massive. Il y eut des guerres incessantes, contre les Polonais, puis avec les Polonais contre les Suédois, contre les Russes. Et pourtant le peuplement allemand a continué de se développer, des villes ont été créées.

En 1721, Riga, peuplée majoritairement d’Allemands, est annexée par la Russie. Les « barons baltes » protestants sont protégés par le tsar, qui maintient leurs privilèges et leur confie l’administration du territoire. Ils conservent leurs vastes propriétés et leurs titres de noblesse.

(2) Son clocher, plus ancien (1653), était le seul clocher rectangulaire de son style. Elle sera détruite en 1933, comme tant d’autres, par la volonté de Staline d’en finir avec « l’ancien monde ».

(3) Pour venir en aide à la Serbie, son alliée, et contre la Prusse et l’Autriche-Hongrie, qui avait déclaré la guerre à Belgrade peu après l’assassinat à Sarajevo de l’archiduc François-Ferdinand, héritier du trône d’Autriche-Hongrie.

(4) Début 1917 éclatent des mouvements sociaux, suscités par le poids de la guerre sur l’économie, les pertes sur un front réduit à une stratégie défensive, l’instabilité des dirigeants et la défiance vis-à-vis du tsar, hostile à toute réforme. Le refus des troupes de réprimer les manifestations et la lassitude des classes dirigeantes obligent le tsar Nicolas II tsar à abdiquer ; ainsi éclate la Révolution de février 1917, et la Russie devient une république. Un gouvernement provisoire est alors constitué, présidé par Alexandre Kerenski. Tout en esquissant des réformes, celui-ci tente malgré tout de respecter les engagements de la Russie vis-à-vis de ses alliés en poursuivant la guerre. L’impopularité de cette dernière mesure est exploitée par le parti des bolcheviks qui, le 25 octobre 1917 (dans le calendrier julien), renverse le gouvernement à Saint-Pétersbourg par les armes (Révolution d’Octobre). La paix est signée à Brest-Litovsk avec les Allemands au prix d’énormes concessions territoriales (Pologne, partie de l’Ukraine, pays Baltes, etc., soit environ 800 000 km²). Une guerre civile oppose durant près de cinq ans les «blancs» (républicains ou monarchistes), assistés par les puissances occidentales, aux bolcheviks.

(5) Aux élections municipales de Moscou, en juin 1917, les socialistes-révolutionnaires, parti réformateur et principale force concurrente du Parti bolchévique, recueillirent plus de 60 % des suffrages, les bolchéviques 12%.

(6) Depuis 1805, Bakou fait partie de l’Empire russe. Le traité de Brest-Litovsk signé entre les représentants de la Russie soviétique et les pays de la Quatrième Union (Allemagne, Autriche-Hongrie, Bulgarie, Turquie) avait permis la création de la République démocratique d’Azerbaïdjan. Mais à la mi-avril 1920, la 11e Armée rouge ouvrière et paysanne, victorieuse de ce qui restait de l’armée de Denikine, arrive à la frontière nord de l’Azerbaïdjan. Le 27 avril, elle traverse la frontière et, le 28 avril, elle prend Bakou. La République démocratique d’Azerbaïdjan tombe : elle aura duré 25 mois. Le pouvoir soviétique est instauré en Azerbaïdjan.

Des multitudes de migrants (russes, juifs, allemands, arméniens, azerbaïdjanais), venus de Russie ou de Perse, ont depuis toujours trouvé refuge à Bakou, ville ouverte. La vie culturelle y est prospère depuis le boom pétrolier de la deuxième moitié du dix-neuvième siècle, on s’y enorgueillit d’un opéra et de moult théâtres. On appelle Bakou le « Paris du Caucase ». Une ville exceptionnelle dont l’historien américain Tom Reiss, Prix Pulitzer de la biographie ou de l’autobiographie en 2013, nous dit qu’elle est l’unique place de l’Empire russe où les juifs se sentent en sécurité. « Les juifs jouaient un grand rôle dans le mélange cosmopolite de Bakou, comme c’était le cas dans d’autres coins du monde. Dans les temps soviétiques, les juifs éprouvaient de nombreux problèmes. Mais Bakou était la ville la moins antisémite de l’Empire russe et la moins antisémite de l’URSS… Bakou était une ville très russe, mais, notamment ici, l’élément russe a supprimé l’un de ses traits —l’antisémitisme, principalement en raison du bilan ethnique et religieux unique qui s’y était formé. Bakou était un endroit où les musulmans devenaient des intégrationnistes extrêmement modernes et regardant vers l’avenir. » (Tom Reiss, The Orientalist).

(7) Tout comme l’Azerbaïdjan, la Géorgie a connu une brève période d’indépendance. Le 26 mai 1918, la République démocratique de Géorgie avait été proclamée au nom de tous les partis par Noé Jordania, porte-parole du Conseil national géorgien et l’un des leaders du Parti social-démocrate ouvrier géorgien. Mais malgré une coopération déclarée et une reconnaissance mutuelle de la part de la Russie soviétique, malgré la reconnaissance internationale, l’Armée rouge envahit le territoire géorgien en février 1921 et met fin à la République démocratique de Géorgie en mars 1921.

(8) Entre 1920 et 1923,  Mustafa Kemal Atatürk mène la guerre républicaine destinée à récupérer une grande partie des territoires perdus par le traité de Sèvres. Signé le 10 août 1920 entre les mandataires du  sultan Mehmed VI et les Alliés (Britanniques, Français, Italiens et Grecs), ce traité consacrait le rétrécissement de l’Empire ottoman, qui ne gardait en Europe  qu’Istanbul et en Asie que la partie occidentale de l’Anatolie, moins la région de Smyrne, soit un territoire de seulement 420 000 kilomètres carrés.

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