Histoire sans fin

 

 

Un filament transparent flotte devant ses paupières fermées, trace une courbe ténue, disparaît. Cris d’enfants. Odeur de l’herbe coupée. Une hirondelle a rayé le ciel de son cri strident.

Le soleil chauffe la peau de sa nuque. Juste au-dessous des cheveux relevés. Le journal posé sur ses genoux dégage une odeur suave d’encre et de papier chaud. Elle est si bien. Depuis combien d’années ne s’est-elle pas sentie si bien ? Elle passe la main sur la peau douce et fripée de ses joues.

La petite joue au sable, interminablement elle remplit le seau, le renverse, tape sur le fond de plastique, plaf, plaf, le soulève. La tour imparfaite se dresse, elle l’abat d’un coup de pelle jubilatoire.

Son coeur se serre. Cette scène, elle l’a déjà vécue, là sous le même soleil. Ses petits, ses petits à elle, jouaient, le cristal de leurs cris retentit à ses oreilles, elle respire l’odeur de leur peau quand ils venaient la retrouver, ivres de soleil et de rires, et qu’elle les embrassait. Ces petits-là ont disparu, engloutis par le temps, ces deux petits-là, le garçon blond et frisé, infatigable constructeur de barrages, et la fillette, si mate, si brune, si différente d’elle-même, la fidèle exécutrice des ordres de son frère. Et l’adorable bébé rieur, arrivé sur le tard comme dernier cadeau de la vie. Cadeau qu’on a peur de ne pas avoir mérité, parce que les forces déclinent et que le vent de la nuit, chaque soir, semble plus frais et moins éclatant le soleil de l’aube. Comme elle a eu peur, la petite dernière, de ne pas avoir la force de guider ses pas hésitants. Comme elle a craint de ne pas savoir trouver pour elle les mots pour dire l’obscurité qu’il faut traverser en chantant – pour fuir la peur.  Elle voudrait les serrer à nouveau dans ses bras, sentir leur chair ferme et parfumée et écouter leurs petites conversations.

Sa petite-fille est venue la rejoindre. Elle veut boire. Sa bouche s’arrondit sur le goulot de la gourde en plastique. Il faudra lui apprendre à boire normalement. Elle ressemble à son père, au petit garçon blond et frisé qu’il était, actif, calme, impérieux. Elle ressemble à son fils, son fils à elle, mais comment est-elle devenue une vieille dame alors qu’elle entend encore distinctement ses enfants s’appeler l’un l’autre? Une vieille dame comme sa mère, sa mère qu’elle croirait pourtant pouvoir retrouver chez elle, dans l’appartement blanc de Belleville, assise toute droite sur le canapé, les yeux dans le vague, perdue dans ses pensées, attendant, trop vieille pour tant de soleil, qu’elle, la jeune mère revienne. Une mouche volette dans un rai de lumière derrière le store baissé.

Encore une présence invisible. Sa mère repose au cimetière et pourtant elle chuchote à ses côtés, elle dit la ressemblance de cette petite-là, toute bouclée, avec les trois autres. Sa mère voit aussi la petite, c’est sûr, c’est sûr. Comme elle aimerait lui parler, dans cette lumière d’éternelle enfance, comme elle voudrait elle aussi remettre sa petite main froide dans la grande main qui n’est plus et attendre avec elle l’autobus qui n’existe plus pour rentrer à la maison, après la promenade au parc.

Cela ne finira jamais. Ce long chapelet de moments heureux, de moments volés au temps, et au travail, ces douces parenthèses incises dans le cheminement douloureux d’une vie qu’il a fallu construire. Dans la contrainte et le renoncement, aussi. Pourquoi a-t-elle dû attendre si longtemps cette plénitude ? Longtemps, sa jeunesse et sa maturité lui sont apparues comme un combat, une lutte contre un réel récalcitrant, avec une obsession : malgré tout, faire vivre la gaieté, conserver l’énergie.

Cette vibration, là. Comme elle la sent maintenant. Comme la vie est forte. On ne lui avait pas dit combien il est doux de vieillir et que, oui, oui, on retombe en enfance, dans l’insouciance palpitante de l’enfance. Les morts cheminent à vos côtés et les pas-encore-nés, les enfants de la petite, là, jambes irrisées de sable et robe tachée de grenadine. Elle n’aura été qu’un maillon, un passeur, un pont. Elle a peur que son vieux coeur éclate de joie.

Photo : Wolf Suschitzky, « La boîte d’allumettes », Londres, années 1930

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2 réponses à Histoire sans fin

  1. Sophie dit :

    Très prenant ce récit. Merci pour cette découverte

  2. fabienne dit :

    Merci à vous pour votre gentil mot! Mon blog est si confidentiel que je suis toujours stupéfaite de voir que des personnes inconnues de moi s’y rendent!…

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