We Need to Talk about Kevin, de Lynne Ramsay

Il aurait vraiment fallu parler de Kevin. Avec son père, avec un psy, avec un éducateur. Eva, la jeune mère, a eu semble-t-il des difficultés à l’accueillir et à s’attacher à lui. C’est ce que suggère un flash-back qui nous la montre à la maternité, dans une chambre sinistre, au décor glacial. Elle regarde fixement devant elle, dévastée, et le père berce le bébé dans ses bras. Un peu plus tard, on la verra s’approcher au plus près d’un marteau-piqueur pour ne plus entendre les hurlements du bébé dans son laudau.

A huit ans, il porte toujours des couches.

Mais voilà, le père ne remarque rien, les psys n’existent pas en cette étrange contrée et il est apparemment possible de ne pas mettre son enfant à l’école pour cause d’encoprésie, sans que personne n’y trouve rien à redire… Cet éloignement de toute réalité sociale m’a personnellement empêchée d’entrer dans le film, d’y croire tout simplement. On a l’impression d’assister à un exercice de style, éprouvant, très éprouvant : nous allons souffrir avec la mère près de deux heures durant.

On le comprend dès la première minute à voir le voilage blanc de la fenêtre gonflé par le vent, puis aspiré, très inquiétant tout ça… Cette fenêtre rappelle celle d’où se jettera Trelkolsky, dans « Le Locataire » de Polanski, pour s’écraser dans la courette sinistre de son immeuble. Mince, serait-on allé voir sans le savoir un film d’horreur?

La séquence suivante ne va pas nous rassurer. C’est pourtant la vraie scène d’ouverture du film.

On y voit Tilda Swinton à Bunol (province de Valence) se rouler dans le jus orgiaque de la Tomatina, grande fête aux accents païens où les participants se battent ludiquement, au corps à corps, en se lançant des tomates bien mûres. Le spectacle, filmé en plongée, donne l’impression d’un gigantesque organisme vivant aux anneaux reptiliens baignant dans ce qui ressemble quand même drôlement à du sang et des sanies.

Le rouge sera le fil conducteur du film. On le retrouvera à chaque scène. Comme Lady Macbeth,  Eva ne parvient pas à effacer la peinture rouge de ses mains. Peinture dont elle essaie si difficilement de laver la façade de sa maison, barbouillée par ses nombreux persécuteurs, par ceux que l’horreur de l’acte de son fils criminel a rendus fous de rage et de désespoir.

Ses collègues ne sont pas au courant, semble-t-il, mais eux aussi sont hostiles. Cette noirceur généralisée ne laisse aucune place à l’espoir. L’homme qui est attiré par elle finit par l’insulter, sans que l’on comprenne au juste pourquoi.

Le montage du film participe de ce côté plutôt chichiteux. Les allers-retours présent-passé sont systématiques et vains. Ils soulignent sans fin la « mauvaiseté » du garçon puis du jeune homme, ils apportent toujours plus d’éléments d’alerte face à la tragédie en marche  – et jamais l’ombre d’un remède ne se profile. La déshumanisation des décors, les dialogues glaciaux, l’absence de toute bienveillance, de toute chaleur composent avec complaisance un environnement fatal qui finit par en devenir risible. Fatalité que vient renforcer une bande son oppressante, musique sinistre, sons de la séquence suivante démarrant à la fin de la scène en cours…

Dommage, car le thème est passionnant et terrifiant. Comment devient-on un monstre et peut-on arrêter le mal en marche quand il naît en notre propre sein, au coeur de ce qui nous est le plus cher? Un peu plus de nuance et d’empathie, et l’on assistait à un film captivant…

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