Fabienne Clairambault » rue http://fabienne.clairambault.fr Quelques-uns de mes textes Sat, 04 Sep 2010 17:12:55 +0000 http://wordpress.org/?v=2.8.6 en hourly 1 Histoire sans fin http://fabienne.clairambault.fr/histoire-sans-fin http://fabienne.clairambault.fr/histoire-sans-fin#comments Sat, 24 Oct 2009 17:15:39 +0000 fabienne http://fabienne.clairambault.fr/?p=47 Un filament transparent flotte devant ses paupières fermées, trace une courbe ténue, disparaît. Cris d’enfants. Odeur de l’herbe coupée. Une hirondelle a rayé le ciel de son cri strident.

Le soleil chauffe la peau de sa nuque. Juste au-dessous des cheveux relevés. Le journal posé sur ses genoux dégage une odeur suave d’encre et de papier chaud. Elle est si bien. Depuis combien d’années ne s’est-elle pas sentie si bien ? Elle passe la main sur la peau douce et fripée de ses joues.

La petite joue au sable, interminablement elle remplit le seau, le renverse, tape sur le fond de plastique, plaf, plaf, le soulève. La tour imparfaite se dresse, elle l’abat d’un coup de pelle jubilatoire.

Son coeur se serre. Cette scène, elle l’a déjà vécue, là sous le même soleil. Ses petits, ses petits à elle, jouaient, le cristal de leurs cris retentit à ses oreilles, elle respire l’odeur de leur peau quand ils venaient la retrouver, ivres de soleil et de rires, et qu’elle les embrassait. Ces petits-là ont disparu, engloutis par le temps, ces deux petits-là, le garçon blond et frisé, infatigable constructeur de barrages, et la fillette, si mate, si brune, si différente d’elle-même, la fidèle exécutrice des ordres de son frère. Et l’adorable bébé rieur, arrivé sur le tard comme dernier cadeau de la vie. Cadeau qu’on a peur de ne pas avoir mérité, parce que les forces déclinent et que le vent de la nuit, chaque soir, semble plus frais et moins éclatant le soleil de l’aube. Comme elle a eu peur, la petite dernière, de ne pas avoir la force de guider ses pas hésitants. Comme elle a craint de ne pas savoir trouver pour elle les mots pour dire l’obscurité qu’il faut traverser en chantant – pour fuir la peur.  Elle voudrait les serrer à nouveau dans ses bras, sentir leur chair ferme et parfumée et écouter leurs petites conversations.

Sa petite-fille est venue la rejoindre. Elle veut boire. Sa bouche s’arrondit sur le goulot de la gourde en plastique. Il faudra lui apprendre à boire normalement. Elle ressemble à son père, au petit garçon blond et frisé qu’il était, actif, calme, impérieux. Elle ressemble à son fils, son fils à elle, mais comment est-elle devenue une vieille dame alors qu’elle entend encore distinctement ses enfants s’appeler l’un l’autre? Une vieille dame comme sa mère, sa mère qu’elle croirait pourtant pouvoir retrouver chez elle, dans l’appartement blanc de Belleville, assise toute droite sur le canapé, les yeux dans le vague, perdue dans ses pensées, attendant, trop vieille pour tant de soleil, qu’elle, la jeune mère revienne. Une mouche volette dans un rai de lumière derrière le store baissé.

Encore une présence invisible. Sa mère repose au cimetière et pourtant elle chuchote à ses côtés, elle dit la ressemblance de cette petite-là, toute bouclée, avec les trois autres. Sa mère voit aussi la petite, c’est sûr, c’est sûr. Comme elle aimerait lui parler, dans cette lumière d’éternelle enfance, comme elle voudrait elle aussi remettre sa petite main froide dans la grande main qui n’est plus et attendre avec elle l’autobus qui n’existe plus pour rentrer à la maison, après la promenade au parc.

Cela ne finira jamais. Ce long chapelet de moments heureux, de moments volés au temps, et au travail, ces douces parenthèses incises dans le cheminement douloureux d’une vie qu’il a fallu construire. Dans la contrainte et le renoncement, aussi. Pourquoi a-t-elle dû attendre si longtemps cette plénitude ? Longtemps, sa jeunesse et sa maturité lui sont apparues comme un combat, une lutte contre un réel récalcitrant, avec une obsession : malgré tout, faire vivre la gaieté, conserver l’énergie.

Cette vibration, là. Comme elle la sent maintenant. Comme la vie est forte. On ne lui avait pas dit combien il est doux de vieillir et que, oui, oui, on retombe en enfance, dans l’insouciance palpitante de l’enfance. Les morts cheminent à vos côtés et les pas-encore-nés, les enfants de la petite, là, jambes irrisées de sable et robe tachée de grenadine. Elle n’aura été qu’un maillon, un passeur, un pont. Elle a peur que son vieux coeur éclate de joie.

Fabienne Clairambault

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Réminiscence http://fabienne.clairambault.fr/reminiscence http://fabienne.clairambault.fr/reminiscence#comments Mon, 19 Oct 2009 21:14:18 +0000 fabienne http://fabienne.clairambault.fr/?p=133 Vanves. J’y ai vécu jusqu’à l’âge de cinq ans. Beaucoup plus tard, comme  ma grand-mère y était enterrée, on a couché à ses côtés le grand corps froid de mon père. Quand maman est morte, je l’y ai portée à son tour. Vanves, c’est là que reposent mes parents, dans le mystère d’un cimetière de campagne, petit, fleuri, apaisant.

La rue où nous habitions a été détruite au moment de la construction du périphérique. De grandes barres anonymes ont remplacé le lacis des ruelles que j’ai oubliées.

Ce soir, l’air est doux et je descends vers le lycée Michelet. Une rue en pente douce y mène.  Le trottoir est fait de larges marches plates qui se succèdent en vagues immobiles : deux claquements de talon, un blanc, puis deux claquements de talon, une étrange  mélopée se lève en moi, quelque chose de doux et de poignant, un chant oublié. Je m’arrête. Je sens flotter autour de moi la chanson plaintive de mes pas, de pas que je connais si bien, que je reconnais.

Maman. Je trottine à ses côtés, pour moi il faut bien plus que deux enjambées pour parcourir une marche aussi longue. Le vent souffle et elle  remet sur mes cheveux ébouriffés la capuche rêche. Elle reprend ma main. J’aime bien passer devant la porte cochère où nous nous sommes arrêtées une fois, bloquées par la tempête. Je m’étais serrée contre elle et nous n’avions pas attendu la fin de la bourrasque et de la pluie, nous étions sorties pour rejoindre notre maison, le temps pressait, mon frère allait rentrer de l’école. Nous avions fait une halte chez Mme Flamand, l’épicière, toute rose et blanche, avec un long nez pointu, en fait on s’appelle peut-être du nom de l’animal à qui on ressemble, sauf quand on ne ressemble à rien , comme moi, qui ai un drôle de nom qui ne veut rien dire, en français du moins. Mais qui signifie « champ vert » en allemand, a dit mon papa.

Papa frotte ses lunettes cerclées de métal doré avec une petite peau de chamois trouée. Non, pourtant, je ne suis pas d’origine allemande. Il est russe, mon papa, sa mère aussi. Et ce qui est plus extraordinaire encore, c’est qu’il n’a pas de papa. Juste une maman russe, qui a habité là, dans ce minuscule deux-pièces jusqu’à sa mort.

Encadrée par le rythme des semelles qui claquent, surgit la cuisine verte, d’un vert que je détestais, et maman aussi. Et la batterie de casseroles cabossées au mur, et le petit rideau à carreaux sous l’évier de faïence, et la table en bois peinte en vert, elle aussi. Et maman et papa, tendus, examinant des comptes, sourcils froncés, grondeurs. « Va au lit, tout de suite! »

Et la chambre au lino fendu, et le petit lit à croisillons qui touche le grand lit si attirant des parents. Et, plus loin, le lit de mon frère, où somnole l’ours en peluche tout couturé d’avoir dû subir tant d’opérations à coeur ouvert.

Tip-tap, tip-tap, voilà que le soleil entre à flots dans la chambre paisible. Maman a tiré les rideaux d’un geste gai et elle m’embrasse : « Tu es ma princesse, mon bonheur, mon rayon de soleil. » Une longue journée s’ouvre devant nous, mais d’abord il faut manger la tartine beurrée qui sent le zeste d’orange, car le même couteau a servi pour le jus d’orange et la tartine. Sur la chaise m’attendent la robe à carreaux que je n’aime pas et la veste grise tricotée par elle, au cours de ces longues soirées où je l’entends chuchoter dans la cuisine avec mon père. Devant moi s’avance, dans la lumière incertaine du matin, la douce journée que clôturera la promenade au parc avant le retour de l’école de mon frère.

F. Clairambault

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Retour en Anjou http://fabienne.clairambault.fr/retour-en-anjou http://fabienne.clairambault.fr/retour-en-anjou#comments Mon, 19 Oct 2009 18:57:30 +0000 fabienne http://fabienne.clairambault.fr/?p=125 Elle claqua la porte. Ce n’était pas son habitude, elle sourit de se sentir sursauter, gamine prise en faute, toujours si maladroite, incapable de faire coulisser le lourd verrou sans s’y prendre à deux fois.

La lumière tombait obliquement de la fenêtre du palier, rais dansantes de poussière. Vermeer… Son¦coeur se serra un peu, tant de douceur, cet or qui inondait les marches cirées du vieil escalier, elle l’avait dédaigné si longtemps…

Dans la rue, elle s’arrêta pour ranger la clé au fond de son sac de voyage,  sous la pile de vêtements soigneusement pliés. Elle courait pour mettre son pas au rythme de son coeur, de  son corps agité qu’elle n’arrivait plus à contrôler. Elle se força à s’asseoir à l’arrêt de l’autobus, sur le banc jaune et granuleux que le soleil matinal n’avait pas encore réchauffé. Elle regarda sa montre, le sourire du clown du cadran, la trotteuse qui se pressait, comme elle : 8h 50. Elle avait le temps, il fallait qu’elle se calme. Elle essaya de goûter la caresse du vent léger sur sa joue, de jouir de la rumeur de Paris, du va-et -vient sonore de ceux qui se croisent  et  flânent  et s’enfuient.

Du dos de la main, elle effleura le velours turquoise du siège vide à côté d’elle. Le bus arrivait à la hauteur de la rue de Rennes. Elle eut peur de ce moment qu’elle connaissait trop bien où l’excès de joie, l’excitation de l’attente basculent dans l’angoisse. Ces vapeurs de miel du soleil sur les chaussées d’asphalte, cette buée dense et lumineuse qu’elle retrouvait toujours sur sa route dans ses moments d’intense bonheur… Elle se revit enceinte de son fils, palpitante, fébrile, marchant à grands pas dans les rues du Quartier latin, remontant les allées du labyrinthe du jardin des Plantes, vite, si vite, comme talonnée par quelque mystérieux poursuivant. Tant d’années après, la même émotion. Et cette litanie dansant dans l’air surchauffé : « Mais le coeur, lui, ne vieillit pas — à l’intérieur de nous, ça ne vieillit pas ! »

La fraîcheur de la gare, après l’éclatant soleil de la place, la fit légèrement frissonner. Assise dans le train, elle sentit qu’elle s’apaisait peu à peu. Pendant deux heures et demie, elle pourrait se livrer enfin toute à sa rêverie, à ses implacables rêves qui faisaient défiler  devant elle des images si précises qu’elle s’en extrayait péniblement, étourdie, grisée. Elle sentit avec une acuité douloureuse la douceur de sa main sur sa nuque, la chaleur de ses lèvres sur les siennes, son odeur  de  chat  endormi  au soleil. Le mot   »retrouvailles » résonna dans sa tête et lui fit mal. Elle entendit l’effort et la peine, et le courage qu’il faudrait déployer, calicot blanc claquant entre leurs bras tendus — et le temps, incertain allié. Des retrouvailles comme des relevailles, d’abord on dit  : « Dieu merci, j’y suis arrivée », et puis on se sent vaciller devant la tâche.

Elle détourna vivement  la tête vers la vitre, pour chasser de son regard l’image que le mot avait jetée devant elle, pesant gibier lancé tout sanglant sur la table.  Elle avait besoin de voir défiler les champs et les haies, et les maisons aux jardinets maladifs. Ces visions fugitives et monotones la rassérénaient.

Il ne l’attendait pas sur le quai, puisqu’elle avait préféré ne pas lui dire quel jour elle arriverait. Elle se glissa avec volupté dans la petite voiture de location qu’elle avait  réservée depuis Paris. Le tableau de bord et les sièges neufs lui donnaient une curieuse impression d’irréalité, elle se sentait jouer un rôle, ce geste qu’elle avait eu en lançant son sac de voyage sur le siège arrière… C’était si bon, si follement bon de se retrouver dans une autre ville, de conduire un véhicule inconnu à travers des rues oubliées.

La campagne angevine lui parut triste. Le grand fleuve gris roulait des eaux maussades. Les mouettes remontaient vers l’amont  pour échapper aux tempêtes de l’estuaire en criaillant lugubrement. Les ardoises des toits et le schiste des murets martelaient  durement le paysage. Figée sur le piquet d’une clôture en fil de fer barbelé, une buse la suivit  des yeux.

Elle sentait le plastique froid du volant sous ses doigts légèrement gourds. C’était ça qu’elle était venue chercher de si loin, vers quoi elle fonçait sur la route bordée d’ormes : son indulgence, cette façon qu’il avait de l’écouter comme s’il la bénissait.

La rousseur de la vigne vierge la surprit. Jamais encore, elle n’avait vu la maison dans un tel flamboiement. Elle se sentit curieusement intimidée. La cuisine sentait le café et le beurre frais, il parlait à côté, dans la salle à manger, avec une femme, il n’avait pas entendu les coups frappés à la porte ni ses pas dans la cuisine. Quand il se tourna vers elle, le soleil tomba précisément sur la mèche blanche qui lui barrait le front, rebelle — lame d’un glaive étincelant sur sa tête. L’ange du Jugement dernier. Imperceptiblement, il modifia son expression, du moins eut-elle cette impression. D’abord surpris et contrarié, il arbora aussitôt après un large sourire, se leva en écartant les bras, s’exclamant avec enthousiasme : « Suzanne, quelle bonne surprise ! » Ca sonnait faux, elle n’arrivait pas à vaincre l’horrible impression que tout sonnait faux, comme dans un film mal doublé, comme dans une mauvaise série télévisée. Elle ne se précipita pas pour se jeter dans ses bras, comme  elle  l’avait tant et tant  de  fois  fait  en  rêve ,  elle  restait  là,  sur  le  seuil, paralysée par la déception de ne pas le trouver seul. Il lui entoura les épaules de son bras, elle sentait son corps raide, incapable de répondre à son embrassade. L’interlocutrice de Thomas, une femme aux cheveux courts, à l’air plutôt engageant, les regardait placidement sans avoir le moins du monde l’air gêné. « C’est moi qui suis en trop… » pensa Suzanne, et, sous la cuirasse de ses muscles tendus, elle sentit une violente douleur, la douleur, lui tordre le ventre.

« J’ai été assise trop longtemps, j’ai besoin de faire un tour au grand air…

– Tu vas bien grignoter un petit morceau avant, Paule vient de me ramener des reines de reinettes délicieuses. »

Elle avait refusé, elle se sentait si humiliée, oui, défaite. Comme sa mère aurait dit, elle était la cinquième roue du carrosse. Insignifiante, sans importance. Elle marchait à grands pas sur le sentier, elle sentait sous la fine semelle les cailloux pointus et le froid de la terre durcie par les premiers frimas. Une odeur lourde de champignon et de moisi  flottait dans l’air, un fin brouillard enveloppait le paysage. Plus que jamais, la nature lui semblait une entité hostile, elle savait bien qu’elle n’y trouverait aucune consolation. Elle était envahie par une espèce de panique qui lui faisait mettre convulsivement la main devant la bouche  pour étouffer ses sanglots. Elle  proférait  des sons inarticulés, cris de détresse qu’elle trouvait ridicules et qu’elle ne pouvait retenir.

Seule. Seule, seule, seule, tambourinaient ses talons, et les arbres dénudés accompagnaient ses pas sonores d’une plainte languissante. Sous ses doigts raides de froid, le volant lui sembla tiède.

F. Clairambault

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Summertime, d’Edward Hopper http://fabienne.clairambault.fr/summertime http://fabienne.clairambault.fr/summertime#comments Sun, 01 Mar 2009 22:45:24 +0000 fabienne http://fabienne.clairambault.fr/?p=105 ( « Hypothèse du tableau », selon l’expression de Claude Esteban dans « Soleil dans une pièce vide ». Histoire à partir du tableau « Summertime », d’Edward Hopper.)

La touffeur d’août se déverse sur elle, liquide tiède.

Un vent léger s’est levé qui fait danser la soie de sa robe. Elle attend au bas de l’immeuble où elle partage avec une amie un appartement exigu et lumineux. Elle attend la voiture toujours grise de poussière de Simon.

Elle est belle. Ses cheveux sont lavés, soigneusement brossés, elle sait comme ils brillent sous le soleil. Il aime les caresser rêveusement, faire glisser les longues mèches sur ses doigts. Elle a enfilé la robe qui la rend, à ce qu’il dit, troublante, une robe qu’elle a pourtant du mal à porter, même pour lui faire plaisir, une robe qui dévoile ses formes, la rondeur des épaules, des seins, des hanches. Le soleil rend la soie transparente, exhibe ses cuisses rondes. Elle sent la douceur du tissu sur sa peau, la caresse du vent sur ses jambes nues. Elle a maquillé ses lèvres ourlées. Elle se veut sereine et déterminée.

Simon. Un homme qui l’émeut, très grand, un peu enveloppé, légèrement cambré. Il regarde les femmes avec une douceur et une timidité qu’elle juge désarmantes. Ses longs cils donnent à son regard quelque chose qui n’appartient qu’aux gros animaux pacifiques, aux vaches, aux chevaux. L’eau de sa bouche était  fraîche quand il l’avait embrassée pour la première fois. Elle avait pensé : « l’homme de ma vie… » Une expression qu’elle avait jusqu’alors trouvée si  ridicule.

Elle l’attend pour qu’il l’emmène déjeuner au bord de leur rivière, dans ce restaurant de fritures qu’ils aiment tant, là où elle lui avait déclaré son amour. Il était resté sans voix. Il  semblait réellement abasourdi.

Aujourd’hui aussi, elle a quelque chose à lui dire. Peut-être attendra-t-elle en vain, cette fois encore. Il a oublié tant de rendez-vous, négligé tant de demandes, enterré tant de promesses. Aujourd’hui, s’il ne vient pas, elle marchera sur la route jusqu’au fleuve, elle sentira la peau fine de ses cuisses caressée par le vent et le creux de ses reins chauffé par le soleil d’août. Contempler seule le fleuve en ses méandres, quelle douceur ce sera.

Une des premières fois où il avait négligé de se rendre à l’un de leurs rendez-vous, elle était restée anéantie sur place deux ou trois heures, incrédule, hébétée. Pendant plusieurs jours, elle avait été incapable de réfléchir, une morte vivante qui essayait de marcher droit et de faire ce qui doit être fait. Chaque minute de chaque jour.

Il s’était excusé, elle avait pardonné. Elle ne connaissait pas le ressentiment envers lui.

Voilà qu’aujourd’hui, elle n’arrive pas à comprendre pourquoi elle ne l’aime plus. Mais elle est décidée à lui en faire l’aveu. Elle veut bien qu’il continue à la voir, à lui raconter interminablement ses péripéties amicales et professionnelles. Il n’aura plus besoin de se censurer pour lui parler de ses « copines », ce terme idiot qu’il emploie pour parler de ses maîtresses. Il pourra continuer à la désirer. S’il veut poursuivre leur étrange relation amoureuse, pourquoi pas ? Elle se prêtera à ses jeux parce qu’elle n’aime guère se refuser, une sorte d’éthique qui lui rend cruel le rejet de l’homme. Et puis elle aime tant faire l’amour avec lui.

Elle n’avait pas souhaité cela, cet amour avait illuminé les trois dernières années de sa vie. Grâce à lui, elle avait pu supporter la douleur de la mort de sa mère et l’épuisement des examens de fin d’études, et tous les soucis d’une vie d’étudiante peu fortunée. Elle n’avait pas souhaité la fin de cet amour. C’était venu sans douleur, comme un cadeau, avec l’incroyable générosité de ce soleil d’août qui brûle si délicieusement sa peau fragile de blonde.

F.Clairambault

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Souvenir de Groix http://fabienne.clairambault.fr/souvenir-de-groix http://fabienne.clairambault.fr/souvenir-de-groix#comments Sun, 01 Mar 2009 22:01:30 +0000 fabienne http://fabienne.clairambault.fr/?p=109 La nature l’ennuyait.

La forêt l’effrayait un peu, mais ce n’était pas une peur agréable, ce n’était  ni excitant ni émouvant, c’était une peur terne, une peur mate.

La mer l’assommait, la montagne l’abrutissait, la rendait incapable d’écrire même une carte postale.

Comme il lui tardait, au cours de ses inévitables randonnées avec ses hommes, de retrouver le pavé luisant de pluie de Paris, l’odeur de la ville,  les lumières des vitrines.Quelle fatigue elle ressentait dans ces courses épuisantes, car, par une fatalité qu’elle se refusait à analyser davantage, elle ne rencontrait que des hommes sportifs, sains de corps et d’esprit, épris de nature et de nourriture bio. Elle qui n’aimait que les lourdes pâtisseries tunisiennes du Quartier latin, gorgées de sucre et de miel, ruisselantes d’une graisse d’origine incontrôlée.

Sur les cimes enneigées, devant les panoramas qui faisaient s’exclamer de bonheur ses amants, elle rêvait aux petites ruelles sombres où se blottissaient ses restaurants chinois préférés: le Shusheng ( »Bruissement du vent dans les arbres »), le Yexianghua ( »Fleur qui embaume dans la nuit »), le Ruyilou ( »Pavillon à votre guise »). Elle avait appris le chinois aux Langues-O, avait voyagé en Extrême-Orient. En fait, elle n’était pratiquement pas sortie de Pékin, elle avait passé des heures à contempler la foule, peu soucieuse de découvertes culturelles, fuyant méthodiquement les sites touristiques. De retour à Paris, elle s’était mise à rêver devant les enseignes illuminées des restaurants chinois. Presque toutes évoquaient de bucoliques paradis, et c’était ainsi qu’elle aimait la nature : ritualisée, abstraite, un pur décor.

Quand il lui annonça son projet de camper une dizaine de jours sur l’île de Groix, merveilleusement sauvage paraît-il, elle vit bien que cela représentait pour lui un sacrifice, une offrande faite à leur amour. Renoncer aux bivouacs dans les séracs – elle ne l’en aurait cru capable pour aucun être au monde. Elle était assez fière et très horrifiée. Supporter la vie sur une île de deux kilomètres sur huit pendant plus de trois jours lui semblait une prouesse dépassant largement ses capacités de résistance nerveuse.

Ils décidèrent de partir un mercredi, dans une dérisoire tentative d’échapper à la bousculade des week-ends. Le bac semblait les attendre, étincelant dans le soleil matinal. Une faible houle le faisait tanguer mollement dans l’air saturé de vapeur de fuel. Une légère nausée lui noua la gorge.

« J’ai oublié mes papiers dans la sacoche du vélo. » Il eut l’air de trouver ça normal, c’était tellement habituel, ces recherches fébriles de tout et de rien. Elle descendit calmement l’escalier de fer pentu, agrippée à la mince rampe branlante, accéléra un peu en traversant le hall aux vélos à l’odeur de vieilles ferrailles et se mit à courir à toutes jambes sur la passerelle métallique qui la reliait à la terre. Son sac ballottait sur son dos, les Pataugas s’enfonçaient dans la boue sableuse et elle sentait monter en elle un formidable accès de gaieté. « Sauvée! » faillit-elle crier en s’engouffrant dans le bus poussiéreux qui la ramènerait vers le centre de Lorient.

F.C.

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Lune de miel à Venise http://fabienne.clairambault.fr/lune-de-miel-a-venise http://fabienne.clairambault.fr/lune-de-miel-a-venise#comments Sun, 01 Mar 2009 21:57:36 +0000 fabienne http://fabienne.clairambault.fr/?p=85 Il lui avait dit : « Je t’emmènerai dans un palais vénitien donnant sur le Canal. »

Avec lui, elle n’avait connu que les hôtels Campanile et Ibis de la banlieue parisienne. Dans l’un d’eux, des vues de Venise étaient accrochées dans la chambre. Ça lui avait fait drôle.

Elle ne savait pas bien ce qui l’avait bouleversée dans cet homme-là. Peut-être qu’il fût si grand. Elle se sentait redevenir une petite fille avec lui. Peu après leur rencontre, des images de son enfance lui étaient revenues d’une façon obsédante. Son père de retour du travail, trempé de la pluie traversée à scooter. Il la prenait dans ses bras, l’élevait au-dessus de lui. « Bonsoir, ma petite princesse. » Il la frottait contre ses joues râpeuses, elle sentait son odeur d’homme, elle restait là, dans le creux de son épaule, longtemps. Aucun danger ne pourrait l’atteindre.

1,95 m. Pour lui parler, lorsqu’ils étaient côte à côte, elle devait lever la tête. Assise en face de lui, elle était désarçonnée par son regard à hauteur du sien. Il la contemplait avec calme, douceur et détermination. Elle avait cru que ce regard-là lui était spécialement dédié. Par la suite, elle avait pu constater, incrédule, que c’était le regard qu’il destinait aux femmes. A toutes les femmes. Sans distinction d’âge, de condition sociale ou de beauté. De ce point de vue, il faisait preuve d’un remarquable sens de l’égalité. Elle avait compris qu’elle n’était en aucune façon privilégiée. C’était le lot commun.

Il lui avait semblé bizarre qu’il lui proposât l’hôtel dès leur premier rendez-vous d’amour. Il se proclamait célibataire, pour ne pas dire esseulé. Mais son appartement était dans un désordre si monstrueux, impossible d’y amener une femme aussi raffinée qu’elle. Elle n’avait pas creusé la question. Seul lui importait de pouvoir enfin caresser ce grand corps désiré et de s’enrouler avec lui dans le désordre délicieux d’un lit d’amants.

Pendant près de deux mois, ses pieds n’avaient pas touché terre. Elle volait littéralement. L’enfant d’habitude si lourd, qu’il fallait porter sur le chemin de l’école ne pesait plus dans ses bras. Elle lui murmurait à l’oreille : « Mais comment ma grosse Poussinette peut-elle être devenue légère comme une plume? » L’enfant riait. Elle avait l’impression qu’elle ne l’avait jamais autant aimée.

Elle ne posait pas de questions. Elle se contentait d’obéir à son désir à lui, auquel se superposait immédiatement le sien. Il lui avait dit qu’il aimait sa placidité, qu’elle n’ait aucune de ses exigences qui rendaient la vie avec les femmes parfois si étouffante. Ça lui avait donné à penser. Il ne vivait pas avec elle. Il ne voulait connaître ni sa maison ni ses enfants. Il l’appelait quand il avait le désir d’elle. Ses amies, celles du moins qu’elle avait mises au courant, ses vieilles amies avec qui elle avait tant partagé, disaient : « Il te siffle. » Ça lui était égal.

Il avait des amies lui aussi, beaucoup d’amies qu’il appelait ses « copines ». Pour elles, il était toujours merveilleusement disponible, aidait l’une à déménager, consolait l’autre d’un chagrin d’amour, accompagnait la troisième à la clinique. Elle avait une collègue, une jolie jeune femme mutine qui passait ses vacances non loin de Strasbourg, sa ville natale à lui. Il avait décidé de lui rendre visite au printemps puisqu’il serait dans sa famille à ce moment-là. Il n’avait qu’entrevu cette collègue avec elle au cours d’une soirée, ça lui donnerait l’occasion de faire plus ample connaissance. Elle lui avait dit : « Je préférerais que tu n’ailles pas la voir. Ça me rend malheureuse. C’est une collègue que tu connais à peine, tu es l’homme que j’aime, que vous vous voyiez un soir à des centaines de kilomètres de moi, ce n’est pas si naturel. S’il te plaît, va voir tes vieilles copines, tes copains, ta famille, pas elle… » Il n’avait rien voulu entendre, avait trouvé sa jalousie ridicule, déplacée. Par la suite, il continua à la voir  régulièrement à Paris, ils aimaient bien parler ensemble de Strasbourg. Elle ne connaissait pas cette ville, il ne lui avait jamais proposé de l’accompagner dans ses escapades familiales.

Ils se voyaient par intermittence. Parfois, il partait pour des missions à l’étranger. Elle appréciait ces vacances sentimentales, se consacrait alors corps et âme à ses enfants, c’était d’une certaine façon reposant. Mais une fois, il n’avait plus donné signe de vie pendant près d’un mois, sans explication. Il était injoignable, elle tombait constamment sur son répondeur. Elle avait enfreint son interdiction, l’avait appelé à son travail, mais sa secrétaire lui avait expliqué gentiment qu’il était en réunion ou, une autre fois, qu’il  n’était pas encore arrivé, ou déjà parti. Pendant plusieurs jours, elle avait promené sa douleur comme un enfant malade à travers la ville, elle avait essayé de la distraire avec le cinéma, l’animation des grandes artères. Elle l’avait emmenée en dehors de la ville, tentant de lui faire admirer les paysages qu’elle aimait, le soleil couchant sur le fleuve, le friselis des roseaux sous la brise, mais la douleur ne bougeait pas, elle était là, lourde comme un cadavre d’animal. Alors elle s’était couchée avec elle, la berçant de chants venus du plus loin de son enfance, de comptines, de mélopées.

Il avait enfin appelé : il avait été malade, avait sans doute trop bu, puis s’était senti si mal qu’il n’avait pas trouvé le courage de se manifester avant. Ça ne faisait rien, il était là, c’était l’essentiel, elle avait immédiatement repris vie, elle avait couru vers lui. Elle  n’avait pas le choix, elle l’aimait trop pour lui en vouloir. Elle ne connaissait pas le ressentiment envers lui. Mais depuis, la douleur demeurait, une douleur sourde, discrète, comme une présence un peu lourde en permanence à ses côtés. Elle continuait à le voir quand il le demandait. Elle se rendait disponible, très tôt le matin, très tard le soir, annulait des rendez-vous professionnels, décommandait des dîners amicaux, jonglait avec les baby-sitters. Elle prenait ce qu’il lui donnait sans demander une miette de plus. Elle sentait que ce serait inutile. Et puis elle ne savait pas composer ces scènes-là ; le goût du pathétique lui était inconnu. Elle se serait sentie tellement ridicule…

Plusieurs fois, il lui avait fait faux bond. Il l’avait prévenue alors qu’elle était déjà en route vers lui, le coeur battant, ivre du bonheur de le retrouver bientôt.  Parfois, il ne la prévenait pas du tout.

Et voilà qu’aujourd’hui, à nouveau, elle l’attendait en vain dans leur café, celui où pour la première fois il lui avait déclaré son désir. Il ne viendrait pas, elle le savait. Le soleil brûlait délicieusement sa peau fragile de blonde. Ses enfants étaient chez sa mère, à la campagne, elle les imaginait courant à travers les folles avoines du champ derrière la maison. Comme elle aurait aimé les serrer dans ses bras, respirer leur odeur de savon et de linge propre, écouter leurs récits incohérents, dévorer avec eux les tartines de pain beurré de son enfance. Il y a longtemps, un homme lui avait parlé de l’emmener à Venise, dans un palais donnant sur le Canal. Parmi les riches étoffes chamarrées, ils auraient longuement, lentement fait l’amour et se seraient enfin endormis dans le vrombissement ouaté des vaporettos. Cet homme-là était mort, et puis c’était il y a si longtemps, déjà elle ne se souvenait plus bien, il lui restait une vague angoisse autour du coeur que la splendeur de la lumière estivale desserrait peu à peu.

Une paix tombait sur elle, une affection qu’elle sentait naître pour elle-même, une tendresse : comme une mère, elle se penchait sur l’enfant blessé en elle. « Ne t’en fais pas, il ne te fera plus souffrir, plus jamais. Ne pleure plus, c’est fini. » Elle se passa la main sur le visage, se caressa la joue, elle sentit se dessiner, à travers les larmes, son sourire de fée, comme disait son père lorsqu’il la voyait retrouver sa gaieté après un gros chagrin  d’enfant. Paralysée par sa fatigue et la touffeur d’août, elle entendit clamer au plus profond d’elle l’allégresse de la libération.

Fabienne Clairambault

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