Fabienne Clairambault » réservé http://fabienne.clairambault.fr Quelques-uns de mes textes Sat, 04 Sep 2010 17:12:55 +0000 http://wordpress.org/?v=2.8.6 en hourly 1 Un genre de théâtre http://fabienne.clairambault.fr/un-genre-de-theatre http://fabienne.clairambault.fr/un-genre-de-theatre#comments Sat, 24 Oct 2009 16:40:41 +0000 fabienne http://fabienne.clairambault.fr/?p=97 3/3/2002.

Un restaurant italien. Décor chaleureux. Lumière douce. Ambiance feutrée.

Elle, élégante, cheveux sombres au carré. Bronzée, souriante.

Lui, chemise blanche sans cravate, brun, cheveux flous, l’air plutôt réservé.

H (d’une voix douce et basse) : Tu sais, ces séances de groupe, c’est vraiment précieux pour moi.

F (aimablement) :  Mais comment ça se passe, au juste ?

H : C’est difficile à décrire…

F  : Tu peux peut-être essayer quand même. Ca consiste en quoi ? On m’a dit que cela faisait un bien fou, mais au fond je ne sais pas de quoi il s’agit.

H (s’animant) : Eh bien, tu vois, par exemple, si j’ai vécu quelque chose de douloureux dans la journée, je vais essayer de le raconter… et, même, de le revivre… (Il leur verse du vin à tous les deux).

F (calmement) : Ca, tu peux le faire avec moi, ou avec un ami…

H : Oui, mais ce sont des choses très fines, qui sont dures à exprimer…

F : Je vois…

H : Et puis, ensuite, quelqu’un va mimer ce que j’ai raconté, enfin, jouer le rôle de l’agresseur, entre guillemets, enfin…, si c’est un épisode où il y a eu un agresseur supposé.

F : Tu peux changer les rôles ?

H : Oui, bien sûr, je peux aussi jouer l’agresseur et quelqu’un va jouer moi.

F (simplement interrogative) : C’est un genre de théâtre, alors ?

H : (Silence) …

Il a pris le verre rempli d’un vin grenat  et il boit lentement. Ses yeux restent baissés. Quand il lève le regard, il s’aperçoit qu’elle le fixe avec intensité.

F (troublée par son silence) : Enfin, du théâtre dans le genre catharsis, je veux dire…

H (d’une voix douce et basse) : Tu sais, ça joue sur des émotions très fines, ça n’a rien d’hystérique. Ca me réconcilie avec mes émotions. (Il sourit avec un air de s’excuser.)

Elle fait un sort aux calamars à la tomate. Elle les découpe, les cisèle avec une mine appliquée avant de les avaler avec jubilation. Une grande lampée de lambrosco. Elle lui sourit d’un air ravi.

F : Tu es tellement sensible, c’est ce qui est adorable chez toi.

H : Mais ça ne vaut pas que pour moi, tout le monde en profite, tout le monde profite des émotions de tout le monde.

F (les yeux baissés vers son assiette, occupée à manger, conciliante)  : Oui, oui, c’est bien ce que je dis, comme au théâtre.

H : (Silence)…

Il fixe son assiette, se tient parfaitement immobile.

F (sans acrimonie) : En tout cas, j’ai l’impression que tu ne peux plus t’en passer. La vraie vie, c’est ce qui se passe là-bas, dans les groupes. Les vraies émotions, c’est là-bas que tu les as. Ailleurs, la vie est fade, non ?

H (seulement légèrement impatienté, d’une voix toujours douce) :  Je t’ai dit que ça n’avait rien à voir avec du théâtre, du spectaculaire. Je ne suis pas devenu un acteur, et je ne me défoule pas non plus. Ces stages, c’est toi qui m’en as parlé. C’est douloureux. Mais ça me fait évoluer. Et ça en fait évoluer d’autres que moi, en même temps que moi.

F (toujours conciliante) :  Evidemment, c’est ça qui est merveilleux, le partage, en somme.

H : Tu ne crois pas, toi, qu’il est absolument nécessaire de revivre des émotions, par exemple de notre enfance, pour pouvoir les dépasser et évoluer ?

F : Si, si, bien sûr.

Elle lui sourit gentiment.

H : Je veux dire, même entre nous, ça ne peut qu’aller mieux si j’arrive peu à peu à comprendre ce qui se passe en moi.

F : Moi, je trouve que ça ne va pas si mal, entre nous. Tu le sais, rien ne vaut pour moi un vrai travail sur le comportement , sur les comportements de tous les jours, je veux dire. Si tu acceptais de mettre un peu d’ordre dans la maison, de ne plus laisser traîner slips et chaussettes sales dans la chambre, franchement, ça déjà, ce serait formidable. (Plus malicieuse qu’ironique)  Tu pourrais mimer une saynète sur ce thème-là, non ?

H (très calme, très maîtrisé)  : Tu ne me prends jamais au sérieux. Tu ramènes tout ce que je fais à un jeu, et un jeu puéril, en plus. Tu ne me respectes pas.

F (souriante, mais les sourcils froncés)  :  Tu ne crois pas que tu exagères un peu ? C’est moi qui t’ai recommandé ces séances de gestalt, ne me dis pas maintenant que je n’ai pas de respect pour ce que tu y fais.

Il se tait, la regarde brièvement, prend son verre, le contemple, boit enfin.

F (comme découragée) : Et voilà, j’ai l’impression que tu es parti pour faire la tête un bon bout de temps. Quel cinéma tu fais parfois pour rien !

H (amer pour la première fois depuis le début de la scène)  :  Tout à l’heure, tu parlais de théâtre, on n’en sort pas… Tu vas me dire que que c’est normal, avec ma mère en vieille actrice spécialiste des bides et ma soeur qui cachetonne depuis des années…

F (calme, mais triste) : Tu sais très bien que je n’admire rien tant que les artistes, et en particulier les comédiens.

H  (véhément) :  C’est faux, tu n’admires que les gens réalistes, pratiques, doués pour la vie. Je n’en suis pas.

F (suppliante) ‹ Arrête, s’il te plaît. Elle a pris sa main. Elle la caresse du regard et des doigts. Il retire sa main avec brusquerie. Ecoute, nous passions une soirée si délicieuse, il fait doux comme à Sienne l’an dernier, à la même époque. Tu te souviens ? Le repas est succulent et j’ai hâte de me retrouver dans tes bras. Arrêtons cette dispute. C’est ta fragilité qui me touche en toi, tu le sais bien.

H (calme mais persifleur)  : C’est ça, je suis fragile et toi, tu es tellement solide. Les rôles sont distribués. En fait, tu es construite, artificielle, fabriquée. Tu es calme en apparence seulement, au fond tu es angoissée, très angoissée. Tu es totalement coupée de tes émotions et c’est ça qui te rend sadique.

F (plus surprise qu’indignée)  : Sadique ! Tu y vas un peu fort, non ?

H : Je ne suis pas sûr.

F : Je n’ai plus faim. Et toi ? Alors, demandons la note. J’ai besoin d’une bonne nuit pour me remettre. Si j’arrive à dormir après tout ça…

H ( ironique)  : Surtout qu’on s’est donné en spectacle, n’est-ce pas ? Une pseudo-scène de ménage au restaurant, quelle horreur !

F : S’il te plaît, arrête. Je ne te reconnais plus . Mademoiselle, l’addition, s’il vous plaît !

F. Clairambault

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Retour en Anjou http://fabienne.clairambault.fr/retour-en-anjou http://fabienne.clairambault.fr/retour-en-anjou#comments Mon, 19 Oct 2009 18:57:30 +0000 fabienne http://fabienne.clairambault.fr/?p=125 Elle claqua la porte. Ce n’était pas son habitude, elle sourit de se sentir sursauter, gamine prise en faute, toujours si maladroite, incapable de faire coulisser le lourd verrou sans s’y prendre à deux fois.

La lumière tombait obliquement de la fenêtre du palier, rais dansantes de poussière. Vermeer… Son¦coeur se serra un peu, tant de douceur, cet or qui inondait les marches cirées du vieil escalier, elle l’avait dédaigné si longtemps…

Dans la rue, elle s’arrêta pour ranger la clé au fond de son sac de voyage,  sous la pile de vêtements soigneusement pliés. Elle courait pour mettre son pas au rythme de son coeur, de  son corps agité qu’elle n’arrivait plus à contrôler. Elle se força à s’asseoir à l’arrêt de l’autobus, sur le banc jaune et granuleux que le soleil matinal n’avait pas encore réchauffé. Elle regarda sa montre, le sourire du clown du cadran, la trotteuse qui se pressait, comme elle : 8h 50. Elle avait le temps, il fallait qu’elle se calme. Elle essaya de goûter la caresse du vent léger sur sa joue, de jouir de la rumeur de Paris, du va-et -vient sonore de ceux qui se croisent  et  flânent  et s’enfuient.

Du dos de la main, elle effleura le velours turquoise du siège vide à côté d’elle. Le bus arrivait à la hauteur de la rue de Rennes. Elle eut peur de ce moment qu’elle connaissait trop bien où l’excès de joie, l’excitation de l’attente basculent dans l’angoisse. Ces vapeurs de miel du soleil sur les chaussées d’asphalte, cette buée dense et lumineuse qu’elle retrouvait toujours sur sa route dans ses moments d’intense bonheur… Elle se revit enceinte de son fils, palpitante, fébrile, marchant à grands pas dans les rues du Quartier latin, remontant les allées du labyrinthe du jardin des Plantes, vite, si vite, comme talonnée par quelque mystérieux poursuivant. Tant d’années après, la même émotion. Et cette litanie dansant dans l’air surchauffé : « Mais le coeur, lui, ne vieillit pas — à l’intérieur de nous, ça ne vieillit pas ! »

La fraîcheur de la gare, après l’éclatant soleil de la place, la fit légèrement frissonner. Assise dans le train, elle sentit qu’elle s’apaisait peu à peu. Pendant deux heures et demie, elle pourrait se livrer enfin toute à sa rêverie, à ses implacables rêves qui faisaient défiler  devant elle des images si précises qu’elle s’en extrayait péniblement, étourdie, grisée. Elle sentit avec une acuité douloureuse la douceur de sa main sur sa nuque, la chaleur de ses lèvres sur les siennes, son odeur  de  chat  endormi  au soleil. Le mot   »retrouvailles » résonna dans sa tête et lui fit mal. Elle entendit l’effort et la peine, et le courage qu’il faudrait déployer, calicot blanc claquant entre leurs bras tendus — et le temps, incertain allié. Des retrouvailles comme des relevailles, d’abord on dit  : « Dieu merci, j’y suis arrivée », et puis on se sent vaciller devant la tâche.

Elle détourna vivement  la tête vers la vitre, pour chasser de son regard l’image que le mot avait jetée devant elle, pesant gibier lancé tout sanglant sur la table.  Elle avait besoin de voir défiler les champs et les haies, et les maisons aux jardinets maladifs. Ces visions fugitives et monotones la rassérénaient.

Il ne l’attendait pas sur le quai, puisqu’elle avait préféré ne pas lui dire quel jour elle arriverait. Elle se glissa avec volupté dans la petite voiture de location qu’elle avait  réservée depuis Paris. Le tableau de bord et les sièges neufs lui donnaient une curieuse impression d’irréalité, elle se sentait jouer un rôle, ce geste qu’elle avait eu en lançant son sac de voyage sur le siège arrière… C’était si bon, si follement bon de se retrouver dans une autre ville, de conduire un véhicule inconnu à travers des rues oubliées.

La campagne angevine lui parut triste. Le grand fleuve gris roulait des eaux maussades. Les mouettes remontaient vers l’amont  pour échapper aux tempêtes de l’estuaire en criaillant lugubrement. Les ardoises des toits et le schiste des murets martelaient  durement le paysage. Figée sur le piquet d’une clôture en fil de fer barbelé, une buse la suivit  des yeux.

Elle sentait le plastique froid du volant sous ses doigts légèrement gourds. C’était ça qu’elle était venue chercher de si loin, vers quoi elle fonçait sur la route bordée d’ormes : son indulgence, cette façon qu’il avait de l’écouter comme s’il la bénissait.

La rousseur de la vigne vierge la surprit. Jamais encore, elle n’avait vu la maison dans un tel flamboiement. Elle se sentit curieusement intimidée. La cuisine sentait le café et le beurre frais, il parlait à côté, dans la salle à manger, avec une femme, il n’avait pas entendu les coups frappés à la porte ni ses pas dans la cuisine. Quand il se tourna vers elle, le soleil tomba précisément sur la mèche blanche qui lui barrait le front, rebelle — lame d’un glaive étincelant sur sa tête. L’ange du Jugement dernier. Imperceptiblement, il modifia son expression, du moins eut-elle cette impression. D’abord surpris et contrarié, il arbora aussitôt après un large sourire, se leva en écartant les bras, s’exclamant avec enthousiasme : « Suzanne, quelle bonne surprise ! » Ca sonnait faux, elle n’arrivait pas à vaincre l’horrible impression que tout sonnait faux, comme dans un film mal doublé, comme dans une mauvaise série télévisée. Elle ne se précipita pas pour se jeter dans ses bras, comme  elle  l’avait tant et tant  de  fois  fait  en  rêve ,  elle  restait  là,  sur  le  seuil, paralysée par la déception de ne pas le trouver seul. Il lui entoura les épaules de son bras, elle sentait son corps raide, incapable de répondre à son embrassade. L’interlocutrice de Thomas, une femme aux cheveux courts, à l’air plutôt engageant, les regardait placidement sans avoir le moins du monde l’air gêné. « C’est moi qui suis en trop… » pensa Suzanne, et, sous la cuirasse de ses muscles tendus, elle sentit une violente douleur, la douleur, lui tordre le ventre.

« J’ai été assise trop longtemps, j’ai besoin de faire un tour au grand air…

– Tu vas bien grignoter un petit morceau avant, Paule vient de me ramener des reines de reinettes délicieuses. »

Elle avait refusé, elle se sentait si humiliée, oui, défaite. Comme sa mère aurait dit, elle était la cinquième roue du carrosse. Insignifiante, sans importance. Elle marchait à grands pas sur le sentier, elle sentait sous la fine semelle les cailloux pointus et le froid de la terre durcie par les premiers frimas. Une odeur lourde de champignon et de moisi  flottait dans l’air, un fin brouillard enveloppait le paysage. Plus que jamais, la nature lui semblait une entité hostile, elle savait bien qu’elle n’y trouverait aucune consolation. Elle était envahie par une espèce de panique qui lui faisait mettre convulsivement la main devant la bouche  pour étouffer ses sanglots. Elle  proférait  des sons inarticulés, cris de détresse qu’elle trouvait ridicules et qu’elle ne pouvait retenir.

Seule. Seule, seule, seule, tambourinaient ses talons, et les arbres dénudés accompagnaient ses pas sonores d’une plainte languissante. Sous ses doigts raides de froid, le volant lui sembla tiède.

F. Clairambault

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