Visites nocturnes

06-11-2009 by fabienne
Quand le sommeil a plombé nos membres et muselé notre conscience bavarde, les morts viennent nous visiter.
Ils sont doux et tendres, et ne savent pas qu’ils sont morts et nous, nous ne nous en souvenons pas non plus. Nous nous réjouissons si fort de les voir que nous nous écrions : « Tu sais, j’ai fait l’affreux cauchemar que tu étais mort, quelle folie! » Et ils hochent leur vieille tête chenue, et leur regard bienveillant approuve: « Quelle folie!… »
Alors nous pétrissons leur main douce et tiède, et nous leur disons comme ils sont beaux et lumineux avec leur visage reposé, et ils sont si heureux qu’on les choie et les dorlote, ils n’en reviennent pas. Les vieux morts n’ont pas été gâtés alors qu’ils vivaient, ils étaient gênants, encombrants, si lents dans le tourbillon de nos vies, un boulet qu’il fallait traîner. On ne voyait plus d’eux que leurs défauts, pis, tels des objets ils présentaient des inconvénients : tristesse, fatigue, dépendance absolue.
Là, nous avons du temps, nous pouvons tranquillement nous promener dans les avenues ombragées, en prenant garde qu’ils ne marchent pas du côté des voitures et qu’ils ne trébuchent pas. Leur bras si léger repose sur le nôtre et s’y agrippe lorsqu’ils butent sur une pierre ou tournent leur fragile cheville et manquent de tomber. Nous nous promenons lentement, et les paisibles frondaisons des parcs chuchotent à leurs oreilles des mots consolateurs, et nous nous penchons vers eux : « Tu entends comme les oiseaux chantent aujourd’hui? On les sent fous de joie. » Nous ne regardons pas nos montres, car aucun devoir ne nous appelle, nous sommes là pour caresser leur main tavelée et douce.
Quelquefois nous parlons à un mort d’un autre mort : « Tu sais, maman est morte, mais quel bonheur que, toi, tu sois bien en vie! » Alors, il est étonné, il ne savait pas, ça lui fait un drôle d’effet, et nous serrons son corps faible et osseux dans nos bras, car nous sentons bien comme ce mot a pour eux, les vieux morts, un trop proche écho. Nous les protégeons de nos corps sains et forts, de notre joie de vivre, nous formons un écran entre la terreur du néant et eux, et nous les sentons s’apaiser dans nos bras, tels des bébés rassasiés de lait et d’amour, et ils s’endorment enfin.
F.Clairambault

Quand le sommeil a plombé nos membres et muselé notre conscience bavarde, les morts viennent nous visiter.

Ils sont doux et tendres, et ne savent pas qu’ils sont morts et nous, nous ne nous en souvenons pas non plus. Nous nous réjouissons si fort de les voir que nous nous écrions : « Tu sais, j’ai fait l’affreux cauchemar que tu étais mort, quelle folie! » Et ils hochent leur vieille tête chenue, et leur regard bienveillant approuve: « Quelle folie!… »

Alors nous pétrissons leur main douce et tiède, et nous leur disons comme ils sont beaux et lumineux avec leur visage reposé, et ils sont si heureux qu’on les choie et les dorlote, ils n’en reviennent pas. Les vieux morts n’ont pas été gâtés alors qu’ils vivaient, ils étaient gênants, encombrants, si lents dans le tourbillon de nos vies, un boulet qu’il fallait traîner. On ne voyait plus d’eux que leurs défauts, pis, tels des objets ils présentaient des inconvénients : tristesse, fatigue, dépendance absolue.

Là, nous avons du temps, nous pouvons tranquillement nous promener dans les avenues ombragées, en prenant garde qu’ils ne marchent pas du côté des voitures et qu’ils ne trébuchent pas. Leur bras si léger repose sur le nôtre et s’y agrippe lorsqu’ils butent sur une pierre ou tournent leur fragile cheville et manquent de tomber. Nous nous promenons lentement, et les paisibles frondaisons des parcs chuchotent à leurs oreilles des mots consolateurs, et nous nous penchons vers eux : « Tu entends comme les oiseaux chantent aujourd’hui? On les sent fous de joie. » Nous ne regardons pas nos montres, car aucun devoir ne nous appelle, nous sommes là pour caresser leur main tavelée et douce.

Quelquefois nous parlons à un mort d’un autre mort : « Tu sais, maman est morte, mais quel bonheur que, toi, tu sois bien en vie! » Alors, il est étonné, il ne savait pas, ça lui fait un drôle d’effet, et nous serrons son corps faible et osseux dans nos bras, car nous sentons bien comme ce mot a pour eux, les vieux morts, un trop proche écho. Nous les protégeons de nos corps sains et forts, de notre joie de vivre, nous formons un écran entre la terreur du néant et eux, et nous les sentons s’apaiser dans nos bras, tels des bébés rassasiés de lait et d’amour, et ils s’endorment enfin.

F.Clairambault

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Un genre de théâtre

24-10-2009 by fabienne

3/3/2002.

Un restaurant italien. Décor chaleureux. Lumière douce. Ambiance feutrée.

Elle, élégante, cheveux sombres au carré. Bronzée, souriante.

Lui, chemise blanche sans cravate, brun, cheveux flous, l’air plutôt réservé.

H (d’une voix douce et basse) : Tu sais, ces séances de groupe, c’est vraiment précieux pour moi.

F (aimablement) :  Mais comment ça se passe, au juste ?

H : C’est difficile à décrire…

F  : Tu peux peut-être essayer quand même. Ca consiste en quoi ? On m’a dit que cela faisait un bien fou, mais au fond je ne sais pas de quoi il s’agit.

H (s’animant) : Eh bien, tu vois, par exemple, si j’ai vécu quelque chose de douloureux dans la journée, je vais essayer de le raconter… et, même, de le revivre… (Il leur verse du vin à tous les deux).

F (calmement) : Ca, tu peux le faire avec moi, ou avec un ami…

H : Oui, mais ce sont des choses très fines, qui sont dures à exprimer…

F : Je vois…

H : Et puis, ensuite, quelqu’un va mimer ce que j’ai raconté, enfin, jouer le rôle de l’agresseur, entre guillemets, enfin…, si c’est un épisode où il y a eu un agresseur supposé.

F : Tu peux changer les rôles ?

H : Oui, bien sûr, je peux aussi jouer l’agresseur et quelqu’un va jouer moi.

F (simplement interrogative) : C’est un genre de théâtre, alors ?

H : (Silence) …

Il a pris le verre rempli d’un vin grenat  et il boit lentement. Ses yeux restent baissés. Quand il lève le regard, il s’aperçoit qu’elle le fixe avec intensité.

F (troublée par son silence) : Enfin, du théâtre dans le genre catharsis, je veux dire…

H (d’une voix douce et basse) : Tu sais, ça joue sur des émotions très fines, ça n’a rien d’hystérique. Ca me réconcilie avec mes émotions. (Il sourit avec un air de s’excuser.)

Elle fait un sort aux calamars à la tomate. Elle les découpe, les cisèle avec une mine appliquée avant de les avaler avec jubilation. Une grande lampée de lambrosco. Elle lui sourit d’un air ravi.

F : Tu es tellement sensible, c’est ce qui est adorable chez toi.

H : Mais ça ne vaut pas que pour moi, tout le monde en profite, tout le monde profite des émotions de tout le monde.

F (les yeux baissés vers son assiette, occupée à manger, conciliante)  : Oui, oui, c’est bien ce que je dis, comme au théâtre.

H : (Silence)…

Il fixe son assiette, se tient parfaitement immobile.

F (sans acrimonie) : En tout cas, j’ai l’impression que tu ne peux plus t’en passer. La vraie vie, c’est ce qui se passe là-bas, dans les groupes. Les vraies émotions, c’est là-bas que tu les as. Ailleurs, la vie est fade, non ?

H (seulement légèrement impatienté, d’une voix toujours douce) :  Je t’ai dit que ça n’avait rien à voir avec du théâtre, du spectaculaire. Je ne suis pas devenu un acteur, et je ne me défoule pas non plus. Ces stages, c’est toi qui m’en as parlé. C’est douloureux. Mais ça me fait évoluer. Et ça en fait évoluer d’autres que moi, en même temps que moi.

F (toujours conciliante) :  Evidemment, c’est ça qui est merveilleux, le partage, en somme.

H : Tu ne crois pas, toi, qu’il est absolument nécessaire de revivre des émotions, par exemple de notre enfance, pour pouvoir les dépasser et évoluer ?

F : Si, si, bien sûr.

Elle lui sourit gentiment.

H : Je veux dire, même entre nous, ça ne peut qu’aller mieux si j’arrive peu à peu à comprendre ce qui se passe en moi.

F : Moi, je trouve que ça ne va pas si mal, entre nous. Tu le sais, rien ne vaut pour moi un vrai travail sur le comportement , sur les comportements de tous les jours, je veux dire. Si tu acceptais de mettre un peu d’ordre dans la maison, de ne plus laisser traîner slips et chaussettes sales dans la chambre, franchement, ça déjà, ce serait formidable. (Plus malicieuse qu’ironique)  Tu pourrais mimer une saynète sur ce thème-là, non ?

H (très calme, très maîtrisé)  : Tu ne me prends jamais au sérieux. Tu ramènes tout ce que je fais à un jeu, et un jeu puéril, en plus. Tu ne me respectes pas.

F (souriante, mais les sourcils froncés)  :  Tu ne crois pas que tu exagères un peu ? C’est moi qui t’ai recommandé ces séances de gestalt, ne me dis pas maintenant que je n’ai pas de respect pour ce que tu y fais.

Il se tait, la regarde brièvement, prend son verre, le contemple, boit enfin.

F (comme découragée) : Et voilà, j’ai l’impression que tu es parti pour faire la tête un bon bout de temps. Quel cinéma tu fais parfois pour rien !

H (amer pour la première fois depuis le début de la scène)  :  Tout à l’heure, tu parlais de théâtre, on n’en sort pas… Tu vas me dire que que c’est normal, avec ma mère en vieille actrice spécialiste des bides et ma soeur qui cachetonne depuis des années…

F (calme, mais triste) : Tu sais très bien que je n’admire rien tant que les artistes, et en particulier les comédiens.

H  (véhément) :  C’est faux, tu n’admires que les gens réalistes, pratiques, doués pour la vie. Je n’en suis pas.

F (suppliante) ‹ Arrête, s’il te plaît. Elle a pris sa main. Elle la caresse du regard et des doigts. Il retire sa main avec brusquerie. Ecoute, nous passions une soirée si délicieuse, il fait doux comme à Sienne l’an dernier, à la même époque. Tu te souviens ? Le repas est succulent et j’ai hâte de me retrouver dans tes bras. Arrêtons cette dispute. C’est ta fragilité qui me touche en toi, tu le sais bien.

H (calme mais persifleur)  : C’est ça, je suis fragile et toi, tu es tellement solide. Les rôles sont distribués. En fait, tu es construite, artificielle, fabriquée. Tu es calme en apparence seulement, au fond tu es angoissée, très angoissée. Tu es totalement coupée de tes émotions et c’est ça qui te rend sadique.

F (plus surprise qu’indignée)  : Sadique ! Tu y vas un peu fort, non ?

H : Je ne suis pas sûr.

F : Je n’ai plus faim. Et toi ? Alors, demandons la note. J’ai besoin d’une bonne nuit pour me remettre. Si j’arrive à dormir après tout ça…

H ( ironique)  : Surtout qu’on s’est donné en spectacle, n’est-ce pas ? Une pseudo-scène de ménage au restaurant, quelle horreur !

F : S’il te plaît, arrête. Je ne te reconnais plus . Mademoiselle, l’addition, s’il vous plaît !

F. Clairambault

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Barbe bleue

19-10-2009 by fabienne

Elle avait épousé Barbe-Bleue. Il était étrange et attirant. Et puisque l’homme qu’elle aimait n’avait pas voulu d’elle, alors lui ou son frère, quelle importance…

Elle avait montré les trésors de son mari, sa nouvelle richesse, à ses envieuses amies. Elle avait vu leurs yeux briller devant les coffres débordant de pierreries, les armoires  aux planches ployant sous la soie, le vair et l’organza. La vaisselle d’or étincelait dans leurs mains blanches, les cristaux taillés lançaient des éclairs.

Elle avait pensé : je l’aimerai bientôt. Il s’agissait juste de se mettre joyeusement à table avec lui, et au lit, jour après jour. La barbe  noire, de nuit, n’était pas si inquiétante. Il suffisait de regarder ses yeux, parfois si angoissés. Son époux avait quelque chose des biches sauvages du parc, effarouchées au moindre bruit, humant frileusement les menaces de leur museau de velours.

Elle avait décidé d’ouvrir une à une les portes de son coeur, sans bruit, en douceur. Il ne se rendrait compte de rien. Elle l’apprivoiserait.

Les portes de son coeur, oui, mais cette porte-là, celle sans décoration aucune, au sobre bois de chêne brut, celle-là, elle savait qu’elle devait y renoncer. Par respect, sans chercher à comprendre. Il lui avait dit : « Là tu ne devras pas aller ». Ses yeux suppliaient. Sa bouche au dessin si ferme sous la barbe noire avait légèrement tremblé. « Tu n’iras pas, toi, mon âme et ma vie, tu n’iras pas, n’est-ce pas ? » Elle avait incliné la tête en signe d’assentiment. C’était son domaine et son secret.

Il était parti pour ses affaires, elle ne savait lesquelles au juste, et peu lui importait. L’essentiel était qu’il revînt vite.

Elle s’ennuyait seule à table et passait lentement à travers les pièces vides, écartant les lourdes tentures tendues d’une salle à l’autre.Elle n’avait pas envie de voir ses amies. Elle rêvait. A lui. A son silence, à son calme, à la façon qu’il avait de la regarder avant de lui prendre la main pour l’entraîner sur leur couche. Elle frissonnait.

Comme il tardait. Les mets prenaient dans sa bouche un goût fade, le chant exalté des oiseaux lui devenait insupportable, elle jalousait la nature luxuriante du coeur de l’été. Une sourde rancune montait en elle tandis que son désir de lui la tourmentait chaque jour un peu plus. Son absence la rendait si misérable, comment pouvait-il tarder ainsi ?

Elle se vengerait. Elle n’allait pas respecter son désir. Elle entrerait dans la chambre interdite. Ce serait sa façon de le punir de cette béance qu’il creusait en elle.

Effroi et désespoir.Elle avait tout perdu. Il s’était pris la tête dans les mains et avait poussé un long cri de bête. Puis le silence était retombé, il avait fermé toutes les issues. Et avait attendu la mort, enfermé, enfermé avec elle, sans un mot, sourd aux hurlements de détresse de sa soeur à elle, encourageant du haut de la tour sud les frères à galoper plus vite.

Elle n’avait pu empêcher qu’ils le tuent.

Fabienne Clairambault

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Maternité

by fabienne

Maternité

Froissé, le tendre visage rose, nez écrasé, yeux simiesques où seul l’iris s’aperçoit, le blanc viendra plus tard. Il paraît que qu’il ne grandit pas, ou très peu, c’est l’orbite qui s’élargit, la paupière qui s’étire, alors l’iris se nimbe de blanc et le regard s’humanise.

Mais là, c’est le petit d’homme, désarmé, délicieusement larvaire malgré ses mouvements de pattes arrière désordonnés, le petit que la mère voudrait lécher, elle le fait d’ailleurs, dès qu’elle est seule, elle le remet au sein, elle l’accroche à la mamelle, son petit, et le lèche, là, dans le fin duvet du crâne, derrière l’oreille, autour des pétales des narines, sous l’épluchure de crevette des ongles, elle le suçote, le petit, elle pense à lui quand il sera vieillard, quand elle sera morte et toute démantibulée dans la terre froide.

Alors son petit sera froissé, tout ridé, flasque et impuissant, mais personne ne sera là pour lécher son vieux visage, gris, maussade, et personne ne le mettra à son sein rond et ruisselant, aucune poitrine ne sera là pour être soulagée par son obstinée têtée et elle geint : ô mon petit, mon petit, et morte je serai et rien pour toi ne pourrai, mère sans vie, mère dans la terre froide qui emplira ma bouche.

F.C.

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Vision rouge

by fabienne

Dans le silence haletant rôdent de grands  loups  gris, efflanqués, solitaires. Une vraie meute jamais ne trouble les sous-bois. Que de longs fauves affolés, qui glissent, dos fuyants, entre les troncs noirs.

La forêt n’est  visible que le soir, on n’a jamais vu la couleur des feuillages. Dans les sombres ramures ne chante aucun oiseau.

Parfois une voiture attelée fait une apparition, tirée par des chevaux aux yeux fous, l’écume au mors. Les loups gris les suivent un moment, harcelants, affamés, puis renoncent.

Dangereuse est la forêt et oppressant le désir de la traverser. Le courage est  pain dur qu’on a envie de jeter au loin, de jeter aux loups qui guettent le voyageur égaré dans la phosphorescence de dizaines d’yeux.

Ils ont un peu peur, ils ne sont pas sûrs d’être les plus forts. Cette incertitude, le seul atout de l’errant.

Leurs pâles échines s’argentent sous la lune tandis qu’ils fuient. Une voix encourage, une voix accompagne. Elle sait le chemin, le chemin qui mène à la ville.

Immense est la forêt et pourtant elle s’étend au pied d’une cité d’ocre. Une cité aussi éclatante de lumière que la forêt est noire.

Ici les loups sont en cage, avec des yeux tristes et de grises babines qu’ils ne retroussent plus. Des petites filles en jupe plissée, aux chaussures à barrette, des petites filles d’il y a déjà longtemps les considèrent avec étonnement. Elles sont déçues et leur mine s’allonge.

La ville qui enserre la forêt est un anneau de lumière. Les hommes et les femmes y circulent avec élégance et y échangent de longs regards, dans le tourbillon d’allées et venues implacables.

Les mains des hommes attrapent au vol les mains des femmes. Les corps se trouvent sans un mot. De sobres édifices abritent icônes et  enluminures du Moyen Age, craquelées, brunies, mais aussi des chambres aux lits hauts et profonds. Des couples roulent en riant et en pleurant  dans des draps lessivés de soleil. Le vent se lève et les draps battent aux mains des amants, draps tendus au-dessus d’eux, horizontaux dans la bourrasque qui traverse les grandes pièces des palais.

Des rires d’enfants et des clapotis montent vers les fenêtres à meneaux. On entend une viole de gambe, ou John Coltrane. Ou de jolies chansons sucrées qui font bouger les hanches. Il fait chaud, même la bourrasque est  tiède et l’on s’habille juste pour être plus beau. La vie dans la ville est une soirée de volupté qui ne finit pas. Le doux jeu des regards s’y épanouit à l’infini.

Entre la ville et  la forêt coule une eau trouble. De piètres nageurs s’escriment à remonter le courant, tandis que des soldats d’autrefois, escopette à l’épaule, les visent posément et les abattent. Entre la ville et la forêt coule un fleuve barbare.

Fabienne Clairambault

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Soirées

by fabienne

S’il  avait  proposé, dans le  miracle  de  cette  rencontre fortuite, qu’elle renonce à  cette  soirée qu’elle redoutait morne,  qui  le serait  sûrement – s’il  l’avait dans un élan de tout  son  être  entraînée à rebrousser  chemin  pour  aller, ensemble, dîner dans quelque brasserie  de l’avenue,  peut-être alors,  après l’avoir suivi   en riant  beaucoup   et  en protestant  un  peu, se serait-elle  retrouvée  assise  sur  une  banquette de peluche rouge,  sous  un  miroir  reflétant  les  ors des  lustres de pacotille  et le  carmin  des  lèvres des femmes  invitées,  courtisées,  passionnément   regardées,  et peut-être aurait-elle bu le doux feu  âpre d’un très vieux bordeaux,  l’odeur  de la viande  l’aurait grisée,  mais plus encore  ses  rares et  fortes   paroles  et  l’autorité  de sa  main  rapprochant sa tête à elle pour  l’embrasser,  et  elle  n’aurait  pas  eu   à réfléchir, ni  à craindre  que  le  vin  l’ait  trop  enlaidie, car  comme  une  aveugle il l’aurait  conduite,  elle  d’habitude si  indécise, au  coeur  de  Paris,  au centre de  son appartement,  dans le  mitan de son lit.

Mais il n’en avait pas été ainsi,  il  lui avait juste asséné – pressé, impatient  de se  rendre là où  on l’attendait -qu’il n’irait  pas  à cette soirée,  sûrement   très  sympathique au demeurant, où  il  avait  été,  quelle coïncidence, lui  aussi  invité, qu’il n’irait pas car  il  avait bien  antérieurement  pris d’autres  engagements, mais qu’ elle s’amuserait à  coup  sûr  beaucoup là-bas. Et dans les salons aux grises moulures,  brisée de tristesse, en proie à  une  de  ses  pires   crises d’autodévaluation,  elle avait  dû  subir, balançant entre l’exaspération  et la reconnaissance,  le  flot  des impressions  cinéphiliques d’un effroyable  bavard, qui ne  lui  laissait  pas  dire  un mot –  et   du moins pouvait-elle se libérer de toute  participation à  la conversation et se livrer  au sombre plaisir  de  se vilipender,  tout en  buvant à petites gorgées  le  champagne tiède de toutes  ses  défaites.

F.C.

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Retour en Anjou

by fabienne

Elle claqua la porte. Ce n’était pas son habitude, elle sourit de se sentir sursauter, gamine prise en faute, toujours si maladroite, incapable de faire coulisser le lourd verrou sans s’y prendre à deux fois.

La lumière tombait obliquement de la fenêtre du palier, rais dansantes de poussière. Vermeer… Son¦coeur se serra un peu, tant de douceur, cet or qui inondait les marches cirées du vieil escalier, elle l’avait dédaigné si longtemps…

Dans la rue, elle s’arrêta pour ranger la clé au fond de son sac de voyage,  sous la pile de vêtements soigneusement pliés. Elle courait pour mettre son pas au rythme de son coeur, de  son corps agité qu’elle n’arrivait plus à contrôler. Elle se força à s’asseoir à l’arrêt de l’autobus, sur le banc jaune et granuleux que le soleil matinal n’avait pas encore réchauffé. Elle regarda sa montre, le sourire du clown du cadran, la trotteuse qui se pressait, comme elle : 8h 50. Elle avait le temps, il fallait qu’elle se calme. Elle essaya de goûter la caresse du vent léger sur sa joue, de jouir de la rumeur de Paris, du va-et -vient sonore de ceux qui se croisent  et  flânent  et s’enfuient.

Du dos de la main, elle effleura le velours turquoise du siège vide à côté d’elle. Le bus arrivait à la hauteur de la rue de Rennes. Elle eut peur de ce moment qu’elle connaissait trop bien où l’excès de joie, l’excitation de l’attente basculent dans l’angoisse. Ces vapeurs de miel du soleil sur les chaussées d’asphalte, cette buée dense et lumineuse qu’elle retrouvait toujours sur sa route dans ses moments d’intense bonheur… Elle se revit enceinte de son fils, palpitante, fébrile, marchant à grands pas dans les rues du Quartier latin, remontant les allées du labyrinthe du jardin des Plantes, vite, si vite, comme talonnée par quelque mystérieux poursuivant. Tant d’années après, la même émotion. Et cette litanie dansant dans l’air surchauffé : « Mais le coeur, lui, ne vieillit pas — à l’intérieur de nous, ça ne vieillit pas ! »

La fraîcheur de la gare, après l’éclatant soleil de la place, la fit légèrement frissonner. Assise dans le train, elle sentit qu’elle s’apaisait peu à peu. Pendant deux heures et demie, elle pourrait se livrer enfin toute à sa rêverie, à ses implacables rêves qui faisaient défiler  devant elle des images si précises qu’elle s’en extrayait péniblement, étourdie, grisée. Elle sentit avec une acuité douloureuse la douceur de sa main sur sa nuque, la chaleur de ses lèvres sur les siennes, son odeur  de  chat  endormi  au soleil. Le mot   »retrouvailles » résonna dans sa tête et lui fit mal. Elle entendit l’effort et la peine, et le courage qu’il faudrait déployer, calicot blanc claquant entre leurs bras tendus — et le temps, incertain allié. Des retrouvailles comme des relevailles, d’abord on dit  : « Dieu merci, j’y suis arrivée », et puis on se sent vaciller devant la tâche.

Elle détourna vivement  la tête vers la vitre, pour chasser de son regard l’image que le mot avait jetée devant elle, pesant gibier lancé tout sanglant sur la table.  Elle avait besoin de voir défiler les champs et les haies, et les maisons aux jardinets maladifs. Ces visions fugitives et monotones la rassérénaient.

Il ne l’attendait pas sur le quai, puisqu’elle avait préféré ne pas lui dire quel jour elle arriverait. Elle se glissa avec volupté dans la petite voiture de location qu’elle avait  réservée depuis Paris. Le tableau de bord et les sièges neufs lui donnaient une curieuse impression d’irréalité, elle se sentait jouer un rôle, ce geste qu’elle avait eu en lançant son sac de voyage sur le siège arrière… C’était si bon, si follement bon de se retrouver dans une autre ville, de conduire un véhicule inconnu à travers des rues oubliées.

La campagne angevine lui parut triste. Le grand fleuve gris roulait des eaux maussades. Les mouettes remontaient vers l’amont  pour échapper aux tempêtes de l’estuaire en criaillant lugubrement. Les ardoises des toits et le schiste des murets martelaient  durement le paysage. Figée sur le piquet d’une clôture en fil de fer barbelé, une buse la suivit  des yeux.

Elle sentait le plastique froid du volant sous ses doigts légèrement gourds. C’était ça qu’elle était venue chercher de si loin, vers quoi elle fonçait sur la route bordée d’ormes : son indulgence, cette façon qu’il avait de l’écouter comme s’il la bénissait.

La rousseur de la vigne vierge la surprit. Jamais encore, elle n’avait vu la maison dans un tel flamboiement. Elle se sentit curieusement intimidée. La cuisine sentait le café et le beurre frais, il parlait à côté, dans la salle à manger, avec une femme, il n’avait pas entendu les coups frappés à la porte ni ses pas dans la cuisine. Quand il se tourna vers elle, le soleil tomba précisément sur la mèche blanche qui lui barrait le front, rebelle — lame d’un glaive étincelant sur sa tête. L’ange du Jugement dernier. Imperceptiblement, il modifia son expression, du moins eut-elle cette impression. D’abord surpris et contrarié, il arbora aussitôt après un large sourire, se leva en écartant les bras, s’exclamant avec enthousiasme : « Suzanne, quelle bonne surprise ! » Ca sonnait faux, elle n’arrivait pas à vaincre l’horrible impression que tout sonnait faux, comme dans un film mal doublé, comme dans une mauvaise série télévisée. Elle ne se précipita pas pour se jeter dans ses bras, comme  elle  l’avait tant et tant  de  fois  fait  en  rêve ,  elle  restait  là,  sur  le  seuil, paralysée par la déception de ne pas le trouver seul. Il lui entoura les épaules de son bras, elle sentait son corps raide, incapable de répondre à son embrassade. L’interlocutrice de Thomas, une femme aux cheveux courts, à l’air plutôt engageant, les regardait placidement sans avoir le moins du monde l’air gêné. « C’est moi qui suis en trop… » pensa Suzanne, et, sous la cuirasse de ses muscles tendus, elle sentit une violente douleur, la douleur, lui tordre le ventre.

« J’ai été assise trop longtemps, j’ai besoin de faire un tour au grand air…

– Tu vas bien grignoter un petit morceau avant, Paule vient de me ramener des reines de reinettes délicieuses. »

Elle avait refusé, elle se sentait si humiliée, oui, défaite. Comme sa mère aurait dit, elle était la cinquième roue du carrosse. Insignifiante, sans importance. Elle marchait à grands pas sur le sentier, elle sentait sous la fine semelle les cailloux pointus et le froid de la terre durcie par les premiers frimas. Une odeur lourde de champignon et de moisi  flottait dans l’air, un fin brouillard enveloppait le paysage. Plus que jamais, la nature lui semblait une entité hostile, elle savait bien qu’elle n’y trouverait aucune consolation. Elle était envahie par une espèce de panique qui lui faisait mettre convulsivement la main devant la bouche  pour étouffer ses sanglots. Elle  proférait  des sons inarticulés, cris de détresse qu’elle trouvait ridicules et qu’elle ne pouvait retenir.

Seule. Seule, seule, seule, tambourinaient ses talons, et les arbres dénudés accompagnaient ses pas sonores d’une plainte languissante. Sous ses doigts raides de froid, le volant lui sembla tiède.

F. Clairambault

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murmures d’hiver

by fabienne

Les pétales secs bruissent sur les cailloux blancs éparpillés au centre  du rectangle de granit gris. Quelques-uns sont restés accrochés à la branche horizontale de la vieille croix orthodoxe. Recroquevillés, flétris, dentelles de copeaux. Est-ce la bise de janvier ? Ils rosissent, un délicat duvet semble les parcourir, un frisson sur la peau nue. Ils se déplient, frileuses ailes de papillon, s’arrondissent, pétales nouveau-nés qui susurrent :

« Ma fille, ma petite fille, tendre petite fille  de nous, tu nous as quittés il y a si longtemps. Notre rayon de soleil, notre miel à nous, nous n’avons rien compris alors, nous étions si épais, si proches. Nous étions poison versé dans ton eau claire. Vois comme nous sommes maintenant beaux et lointains. Le poison nous a quittés, et la force, et nous laissons glisser vers toi nos haleines parfumées. Mais tu sens notre appel, et nos vieux os s’affolent.  Ne nous rejoins pas, non, non, vis et sens-nous si légers dans ton sillage.  Sens la caresse de nos mains-zéphyr, souviens-toi de nos bouches arrondies en un dernier baiser. La terre qui emplit nos gorges est salée,  comme le sang, comme les larmes,  mais elle ne nous étouffe pas, tu le vois bien, nos paroles  te suivent et embaument ta route. Ne nous rejoins pas, adorable bébé,  délicieuse fillette  aux nattes rebelles, ne te soucie pas de nous, nous sommes si bien dans le blanc de l’hiver, le froid nous enveloppe et nous berce, et tu entends l’écho de nos rires clairs. »

Une feuille parcheminée d’érable vogue et tourbillonne autour de la lourde croix. La voix est profonde et tu n’as plus besoin de tendre l’oreille.

« Fille de  mon fils, oui, toi  qui l’as  tellement négligé. Comme la vie coule en toi avec sauvagerie. Tu pousses tel le brin d’herbe dans la maigre fente du macadam. Mon fils, mon doux trésor de fils, t’a donné sa fièvre et sa joie. Mais te voici qui vacilles, fille de lumière, tu  t’avances vers l’ombre noire des grands cyprès et pour toi le jour est comme la nuit . Ressaisis-toi, redresse-toi, regarde le soleil dissiper les glaciales vapeurs de la nuit, laisse la mésange emplir ton oreille de son chant matinal. Plus tard, plus tard, tu trouveras refuge auprès de nous, le temps n’est pas venu… »

Sarabande des vieux bourgeons fanés de bruyère, pépiement des voix   aigrelettes qui rient, des voix inconnues qui interpellent :

« O fille des Russes et des fous, ô Krasivaïa Viesna, entends-nous aussi, sens nos parfums, respire, respire le vent de nos rires, porte-les comme parures à tes vêtements, fais-les sonner dans l’envol de tes robes, danse, danse, fais s’ouvrir le cercle des ombres funèbres, qu’elles ne puissent qu’à distance respectueuse suivre tes pas, qu’elles perdent ta trace dans les vagues mouvantes et chaudes des folles avoines. »

La bourrasque emporte la spirale des bourgeons mort-nés et des lourdes feuilles, les pétales virent au carmin dans le ciel de bronze mat et tu as desserré la croix de granit gris. La nuit est tombée d’un coup, tu as fermé autour de ta gorge brûlante le col de ta veste en loup. Le bruit chaud des pneus sur la chaussée a guidé ta marche vers la sortie. Comme tu es la dernière, tu as tiré derrière toi la lourde porte de fer.

Fabienne Clairambault

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Summertime, d’Edward Hopper

01-03-2009 by fabienne

( « Hypothèse du tableau », selon l’expression de Claude Esteban dans « Soleil dans une pièce vide ». Histoire à partir du tableau « Summertime », d’Edward Hopper.)

La touffeur d’août se déverse sur elle, liquide tiède.

Un vent léger s’est levé qui fait danser la soie de sa robe. Elle attend au bas de l’immeuble où elle partage avec une amie un appartement exigu et lumineux. Elle attend la voiture toujours grise de poussière de Simon.

Elle est belle. Ses cheveux sont lavés, soigneusement brossés, elle sait comme ils brillent sous le soleil. Il aime les caresser rêveusement, faire glisser les longues mèches sur ses doigts. Elle a enfilé la robe qui la rend, à ce qu’il dit, troublante, une robe qu’elle a pourtant du mal à porter, même pour lui faire plaisir, une robe qui dévoile ses formes, la rondeur des épaules, des seins, des hanches. Le soleil rend la soie transparente, exhibe ses cuisses rondes. Elle sent la douceur du tissu sur sa peau, la caresse du vent sur ses jambes nues. Elle a maquillé ses lèvres ourlées. Elle se veut sereine et déterminée.

Simon. Un homme qui l’émeut, très grand, un peu enveloppé, légèrement cambré. Il regarde les femmes avec une douceur et une timidité qu’elle juge désarmantes. Ses longs cils donnent à son regard quelque chose qui n’appartient qu’aux gros animaux pacifiques, aux vaches, aux chevaux. L’eau de sa bouche était  fraîche quand il l’avait embrassée pour la première fois. Elle avait pensé : « l’homme de ma vie… » Une expression qu’elle avait jusqu’alors trouvée si  ridicule.

Elle l’attend pour qu’il l’emmène déjeuner au bord de leur rivière, dans ce restaurant de fritures qu’ils aiment tant, là où elle lui avait déclaré son amour. Il était resté sans voix. Il  semblait réellement abasourdi.

Aujourd’hui aussi, elle a quelque chose à lui dire. Peut-être attendra-t-elle en vain, cette fois encore. Il a oublié tant de rendez-vous, négligé tant de demandes, enterré tant de promesses. Aujourd’hui, s’il ne vient pas, elle marchera sur la route jusqu’au fleuve, elle sentira la peau fine de ses cuisses caressée par le vent et le creux de ses reins chauffé par le soleil d’août. Contempler seule le fleuve en ses méandres, quelle douceur ce sera.

Une des premières fois où il avait négligé de se rendre à l’un de leurs rendez-vous, elle était restée anéantie sur place deux ou trois heures, incrédule, hébétée. Pendant plusieurs jours, elle avait été incapable de réfléchir, une morte vivante qui essayait de marcher droit et de faire ce qui doit être fait. Chaque minute de chaque jour.

Il s’était excusé, elle avait pardonné. Elle ne connaissait pas le ressentiment envers lui.

Voilà qu’aujourd’hui, elle n’arrive pas à comprendre pourquoi elle ne l’aime plus. Mais elle est décidée à lui en faire l’aveu. Elle veut bien qu’il continue à la voir, à lui raconter interminablement ses péripéties amicales et professionnelles. Il n’aura plus besoin de se censurer pour lui parler de ses « copines », ce terme idiot qu’il emploie pour parler de ses maîtresses. Il pourra continuer à la désirer. S’il veut poursuivre leur étrange relation amoureuse, pourquoi pas ? Elle se prêtera à ses jeux parce qu’elle n’aime guère se refuser, une sorte d’éthique qui lui rend cruel le rejet de l’homme. Et puis elle aime tant faire l’amour avec lui.

Elle n’avait pas souhaité cela, cet amour avait illuminé les trois dernières années de sa vie. Grâce à lui, elle avait pu supporter la douleur de la mort de sa mère et l’épuisement des examens de fin d’études, et tous les soucis d’une vie d’étudiante peu fortunée. Elle n’avait pas souhaité la fin de cet amour. C’était venu sans douleur, comme un cadeau, avec l’incroyable générosité de ce soleil d’août qui brûle si délicieusement sa peau fragile de blonde.

F.Clairambault

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Visites nocturnes

by fabienne

Quand le  sommeil a plombé nos  membres  et muselé  notre conscience  bavarde, les  morts  viennent  nous visiter.

Ils sont doux et  tendres, et ne savent pas qu’ils sont morts et  nous, nous  ne  nous en  souvenons  pas non plus. Nous nous réjouissons si  fort  de  les voir que, plus  d’une fois, nous nous écrions: « Tu sais, j’ai fait l’affreux cauchemar  que tu étais mort,  quelle folie! » Et  ils hochent   leur vieille  tête  chenue, et  leur regard bienveillant  approuve: « Quelle folie!… »

Alors nous pétrissons leur  main  douce et tiède, et nous leur disons comme ils  sont beaux  et  lumineux avec leur visage reposé, et ils  sont si heureux qu’on les choie et les dorlote, ils n’en reviennent pas. Les vieux morts n’ont pas été gâtés alors  qu’ils vivaient, ils étaient toujours gênants, encombrants, si lents dans le tourbillon de nos vies, un boulet  qu’il  fallait  traîner. On  ne voyait plus d’eux que leurs défauts, pis, comme des objets  ils présentaient  des  inconvénients: tristesse, fatigue, dépendance absolue.

Là, nous  avons du temps,  nous pouvons  tranquillement nous promener dans  les  avenues ombragées, en prenant  garde  qu’ils ne marchent pas du côté des voitures et  qu’ils ne  trébuchent pas. Leur bras si léger  repose sur le nôtre  et  s’y agrippe lorsqu’ils butent sur une pierre  ou tournent  leur fragile  cheville et  manquent de tomber. Nous  nous promenons lentement, et les  paisibles frondaisons des parcs chuchotent à leurs oreilles des mots consolateurs, et nous nous penchons  vers eux: »Tu entends comme  les oiseaux  chantent aujourd’hui ? On les sent fous de  joie. » Nous ne regardons pas nos montres,  car  aucun devoir ne nous appelle, nous sommes là pour caresser  leur  main  tavelée et  douce.

Quelquefois nous parlons à un  mort d’un autre mort : « Tu  sais, maman  est morte,  mais  quel  bonheur que,  toi, tu sois  bien  en vie! » Alors,  il  est étonné, il ne savait pas, ça lui fait un drôle d’effet,  et  nous serrons son corps  faible et osseux dans nos bras,  car nous sentons bien comme ce mot a pour eux, les vieux morts, un  trop proche écho. Nous les protégeons de nos corps sains et forts, de notre joie de vivre, nous formons un  écran entre  la terreur du néant et eux, et nous  les sentons s’apaiser dans nos  bras, tels des bébés rassasiés de lait et d’amour, et ils  s’endorment  enfin.

F.Clairambault

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