Fabienne Clairambault » maman http://fabienne.clairambault.fr Quelques-uns de mes textes Sat, 04 Sep 2010 17:12:55 +0000 http://wordpress.org/?v=2.8.6 en hourly 1 Visites nocturnes http://fabienne.clairambault.fr/visites-nocturnes-2 http://fabienne.clairambault.fr/visites-nocturnes-2#comments Fri, 06 Nov 2009 16:52:16 +0000 fabienne http://fabienne.clairambault.fr/?p=77 Quand le sommeil a plombé nos membres et muselé notre conscience bavarde, les morts viennent nous visiter.
Ils sont doux et tendres, et ne savent pas qu’ils sont morts et nous, nous ne nous en souvenons pas non plus. Nous nous réjouissons si fort de les voir que nous nous écrions : « Tu sais, j’ai fait l’affreux cauchemar que tu étais mort, quelle folie! » Et ils hochent leur vieille tête chenue, et leur regard bienveillant approuve: « Quelle folie!… »
Alors nous pétrissons leur main douce et tiède, et nous leur disons comme ils sont beaux et lumineux avec leur visage reposé, et ils sont si heureux qu’on les choie et les dorlote, ils n’en reviennent pas. Les vieux morts n’ont pas été gâtés alors qu’ils vivaient, ils étaient gênants, encombrants, si lents dans le tourbillon de nos vies, un boulet qu’il fallait traîner. On ne voyait plus d’eux que leurs défauts, pis, tels des objets ils présentaient des inconvénients : tristesse, fatigue, dépendance absolue.
Là, nous avons du temps, nous pouvons tranquillement nous promener dans les avenues ombragées, en prenant garde qu’ils ne marchent pas du côté des voitures et qu’ils ne trébuchent pas. Leur bras si léger repose sur le nôtre et s’y agrippe lorsqu’ils butent sur une pierre ou tournent leur fragile cheville et manquent de tomber. Nous nous promenons lentement, et les paisibles frondaisons des parcs chuchotent à leurs oreilles des mots consolateurs, et nous nous penchons vers eux : « Tu entends comme les oiseaux chantent aujourd’hui? On les sent fous de joie. » Nous ne regardons pas nos montres, car aucun devoir ne nous appelle, nous sommes là pour caresser leur main tavelée et douce.
Quelquefois nous parlons à un mort d’un autre mort : « Tu sais, maman est morte, mais quel bonheur que, toi, tu sois bien en vie! » Alors, il est étonné, il ne savait pas, ça lui fait un drôle d’effet, et nous serrons son corps faible et osseux dans nos bras, car nous sentons bien comme ce mot a pour eux, les vieux morts, un trop proche écho. Nous les protégeons de nos corps sains et forts, de notre joie de vivre, nous formons un écran entre la terreur du néant et eux, et nous les sentons s’apaiser dans nos bras, tels des bébés rassasiés de lait et d’amour, et ils s’endorment enfin.
F.Clairambault

Quand le sommeil a plombé nos membres et muselé notre conscience bavarde, les morts viennent nous visiter.

Ils sont doux et tendres, et ne savent pas qu’ils sont morts et nous, nous ne nous en souvenons pas non plus. Nous nous réjouissons si fort de les voir que nous nous écrions : « Tu sais, j’ai fait l’affreux cauchemar que tu étais mort, quelle folie! » Et ils hochent leur vieille tête chenue, et leur regard bienveillant approuve: « Quelle folie!… »

Alors nous pétrissons leur main douce et tiède, et nous leur disons comme ils sont beaux et lumineux avec leur visage reposé, et ils sont si heureux qu’on les choie et les dorlote, ils n’en reviennent pas. Les vieux morts n’ont pas été gâtés alors qu’ils vivaient, ils étaient gênants, encombrants, si lents dans le tourbillon de nos vies, un boulet qu’il fallait traîner. On ne voyait plus d’eux que leurs défauts, pis, tels des objets ils présentaient des inconvénients : tristesse, fatigue, dépendance absolue.

Là, nous avons du temps, nous pouvons tranquillement nous promener dans les avenues ombragées, en prenant garde qu’ils ne marchent pas du côté des voitures et qu’ils ne trébuchent pas. Leur bras si léger repose sur le nôtre et s’y agrippe lorsqu’ils butent sur une pierre ou tournent leur fragile cheville et manquent de tomber. Nous nous promenons lentement, et les paisibles frondaisons des parcs chuchotent à leurs oreilles des mots consolateurs, et nous nous penchons vers eux : « Tu entends comme les oiseaux chantent aujourd’hui? On les sent fous de joie. » Nous ne regardons pas nos montres, car aucun devoir ne nous appelle, nous sommes là pour caresser leur main tavelée et douce.

Quelquefois nous parlons à un mort d’un autre mort : « Tu sais, maman est morte, mais quel bonheur que, toi, tu sois bien en vie! » Alors, il est étonné, il ne savait pas, ça lui fait un drôle d’effet, et nous serrons son corps faible et osseux dans nos bras, car nous sentons bien comme ce mot a pour eux, les vieux morts, un trop proche écho. Nous les protégeons de nos corps sains et forts, de notre joie de vivre, nous formons un écran entre la terreur du néant et eux, et nous les sentons s’apaiser dans nos bras, tels des bébés rassasiés de lait et d’amour, et ils s’endorment enfin.

F.Clairambault

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Réminiscence http://fabienne.clairambault.fr/reminiscence http://fabienne.clairambault.fr/reminiscence#comments Mon, 19 Oct 2009 21:14:18 +0000 fabienne http://fabienne.clairambault.fr/?p=133 Vanves. J’y ai vécu jusqu’à l’âge de cinq ans. Beaucoup plus tard, comme  ma grand-mère y était enterrée, on a couché à ses côtés le grand corps froid de mon père. Quand maman est morte, je l’y ai portée à son tour. Vanves, c’est là que reposent mes parents, dans le mystère d’un cimetière de campagne, petit, fleuri, apaisant.

La rue où nous habitions a été détruite au moment de la construction du périphérique. De grandes barres anonymes ont remplacé le lacis des ruelles que j’ai oubliées.

Ce soir, l’air est doux et je descends vers le lycée Michelet. Une rue en pente douce y mène.  Le trottoir est fait de larges marches plates qui se succèdent en vagues immobiles : deux claquements de talon, un blanc, puis deux claquements de talon, une étrange  mélopée se lève en moi, quelque chose de doux et de poignant, un chant oublié. Je m’arrête. Je sens flotter autour de moi la chanson plaintive de mes pas, de pas que je connais si bien, que je reconnais.

Maman. Je trottine à ses côtés, pour moi il faut bien plus que deux enjambées pour parcourir une marche aussi longue. Le vent souffle et elle  remet sur mes cheveux ébouriffés la capuche rêche. Elle reprend ma main. J’aime bien passer devant la porte cochère où nous nous sommes arrêtées une fois, bloquées par la tempête. Je m’étais serrée contre elle et nous n’avions pas attendu la fin de la bourrasque et de la pluie, nous étions sorties pour rejoindre notre maison, le temps pressait, mon frère allait rentrer de l’école. Nous avions fait une halte chez Mme Flamand, l’épicière, toute rose et blanche, avec un long nez pointu, en fait on s’appelle peut-être du nom de l’animal à qui on ressemble, sauf quand on ne ressemble à rien , comme moi, qui ai un drôle de nom qui ne veut rien dire, en français du moins. Mais qui signifie « champ vert » en allemand, a dit mon papa.

Papa frotte ses lunettes cerclées de métal doré avec une petite peau de chamois trouée. Non, pourtant, je ne suis pas d’origine allemande. Il est russe, mon papa, sa mère aussi. Et ce qui est plus extraordinaire encore, c’est qu’il n’a pas de papa. Juste une maman russe, qui a habité là, dans ce minuscule deux-pièces jusqu’à sa mort.

Encadrée par le rythme des semelles qui claquent, surgit la cuisine verte, d’un vert que je détestais, et maman aussi. Et la batterie de casseroles cabossées au mur, et le petit rideau à carreaux sous l’évier de faïence, et la table en bois peinte en vert, elle aussi. Et maman et papa, tendus, examinant des comptes, sourcils froncés, grondeurs. « Va au lit, tout de suite! »

Et la chambre au lino fendu, et le petit lit à croisillons qui touche le grand lit si attirant des parents. Et, plus loin, le lit de mon frère, où somnole l’ours en peluche tout couturé d’avoir dû subir tant d’opérations à coeur ouvert.

Tip-tap, tip-tap, voilà que le soleil entre à flots dans la chambre paisible. Maman a tiré les rideaux d’un geste gai et elle m’embrasse : « Tu es ma princesse, mon bonheur, mon rayon de soleil. » Une longue journée s’ouvre devant nous, mais d’abord il faut manger la tartine beurrée qui sent le zeste d’orange, car le même couteau a servi pour le jus d’orange et la tartine. Sur la chaise m’attendent la robe à carreaux que je n’aime pas et la veste grise tricotée par elle, au cours de ces longues soirées où je l’entends chuchoter dans la cuisine avec mon père. Devant moi s’avance, dans la lumière incertaine du matin, la douce journée que clôturera la promenade au parc avant le retour de l’école de mon frère.

F. Clairambault

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Femme sur route http://fabienne.clairambault.fr/femme-sur-route http://fabienne.clairambault.fr/femme-sur-route#comments Mon, 19 Oct 2009 19:51:42 +0000 fabienne http://fabienne.clairambault.fr/?p=261 « Qu’est-ce que tu fais sur cette route ? Ton chapeau, ta mère appelait ce genre de chapeau-là un bibi, ton chapeau sera happé par le vent dans une seconde, tu te crois élégante, souple et tout, ton tailleur te moule, comme tes formes sont devenues opulentes, tu l’as voulu…

– Arrête ça, je n’ai pas voulu être si ronde…

– Elle n’a pas voulu être si ronde, elle a toujours essayé d’être élégante, c’était plus ou moins réussi,  mais là, elle est parfaitement élégante…

– C’est vrai, j’aimerais être élégante, longue et avec des formes généreuses en même temps…

– Et tu vas où ? Tu marches sur l’asphalte brûlant, les pointes de tes talons s’enfoncent dans le bitume, tu les retires avec un léger chuintement, ça te rappelle ta jeunesse, n’est-ce pas ? Quelle jeunesse, tu n’as pas voyagé beaucoup, ni suivi de routes noires droit devant toi, alors après quoi tu cours ?

– Elle ne court peut-être pas après quelque chose, peut-être qu’elle fuit quelque chose, qu’est-ce que tu en sais, toi , après tout ?

– Je crois que oui, c’est ça, je fuis plutôt..

– C’est pour ça que tu as pris une si jolie meugnonne petiote valise ? Pour fuir ? Et ton tailleur prince de galles sur cette route bordée de champs si vastes, si immenses, leurs limites débordent l’horizon, et tu avances toute droite avec ta petite valise, tes hauts talons et ton bibi (comme disait Maman, pas vrai ? ) tout rond, d’un gris souris attendrissant…

– Elle croit qu’elle ressemble à ce portrait  de sa mère pris sur un trottoir parisien, dans les années 50, quand il y avait des photographes  pour  saisir  au vol  les enjambées des belles femmes pressées qui traînaient derrière elles un garçonnet boudeur, en culottes courtes à bretelles du même tissu. Et la maman porte sur l’avant-bras la petite veste, aussi du même tissu, et au bout de sa main gantée de blanc, l’autre gant blanc, celui de la main qui traîne le garçonnet…

–  Oh oui, Maman est si belle sur cette photo, comment lui ressembler ?

–  Ne t’occupe pas de ça. Où vas-tu sur cette route improbable ? As-tu oublié que tu as lancé tant d’ancres pour te maintenir au port que tu serais maintenant incapable de seulement naviguer  un mille ? Hier encore, tu t’offrais un café au soleil d’une terrasse, et cela avait un goût de fruit défendu…

– Je sens sous ma jupe un peu longue, un peu fendue, vous avez vu ? , je sens l’intérieur de mes cuisses qui se touchent, la peau est douce et fraîche…

– C’est pour ça qu’elle marche comme ça, sur la route qui fond sous le soleil au zénith, c’est pour ça, pour sentir comme c’est doux, des cuisses à l’ombre qui se touchent en marchant…

– Mais le chapeau, tu n’en as jamais porté par le passé, tu trouvais que cela décoiffait, que tu étais trop timide pour ça, porter un chapeau.

– Je suis toujours aussi timide.

– Elle n’était pas si timide. Il y en a qui disent qu’elle a fait les quatre cents coups.

– Tu l’as dit toi-même : « J’ai fait les quatre cents coups », et où, et quand, s’il te plaît? C’est consigné dans ta meugnonne petiote valise en cuir vert tendre, là, qui ballotte au bout de ton bras, bien serrée dans ta main gantée…

– …gantée de blanc comme sa mère sur la photo.

– On a compris, ça suffit. Qu’est-ce qu’elle contient donc cette valisette-là, dis, ton pauvre passé vide, une paire de bas pour les frimas, quand les cuisses rondes et fraîches seront toutes marbrées de bleu, comme quand tu jouais en hiver dans la cour de récréation, avec les chaussettes tricotées qui grattaient, qui grattaient, les chaussettes beiges qui montaient jusqu’au-dessous du genou, seulement jusque-là. Après, la peau était froide, rose et bleuâtre, bien douce aussi. Alors, tu as mis des chaussettes dans ta valise vert tendre, ou des bas de soie, ou des collants de ski, ou…

– J’ai toujours tellement eu horreur du ski…

– Ferme-la, tu n’as jamais su ce que tu aimais ou détestais, et maintenant tu marches entre deux  champs de céréales, seule entre deux champs immenses, et tu n’as aucune idée d’où tu vas, dans ton tailleur prince de galles, avec ton bibi ridicule et ta valisette.

– Laisse-la, elle sait peut-être, quelquefois elle a su.

– Je ne me souviens plus, c’était il y a longtemps, j’étais une petite fille, non ? Mais j’ai toujours tellement cru qu’on pouvait se tromper de chemin, et puis rebrousser chemin, et ce n’était pas grave, il fallait retrouver l’embranchement, on repartait ailleurs, l’erreur était annulée et…

– Depuis, tu as compris, je crois. Quand on rebrousse chemin, des barrières ont poussé, avec de grands portails aux lourds vantaux, on ne peut pas rebrousser chemin, on a pris ce chemin-là, il faut le continuer, le continuer jusqu’au bout, ça, tu l’as compris, maintenant, hein ? Alors qu’est-ce que tu fais là, sur l’asphalte brûlant, avec ton tailleur à la veste cintrée, à la jupe fendue, ton beau tailleur prince de galles ?  »

Fabienne Clairambault

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Visites nocturnes http://fabienne.clairambault.fr/visites-nocturnes http://fabienne.clairambault.fr/visites-nocturnes#comments Sun, 01 Mar 2009 22:07:56 +0000 fabienne http://fabienne.clairambault.fr/?p=71 Quand le  sommeil a plombé nos  membres  et muselé  notre conscience  bavarde, les  morts  viennent  nous visiter.

Ils sont doux et  tendres, et ne savent pas qu’ils sont morts et  nous, nous  ne  nous en  souvenons  pas non plus. Nous nous réjouissons si  fort  de  les voir que, plus  d’une fois, nous nous écrions: « Tu sais, j’ai fait l’affreux cauchemar  que tu étais mort,  quelle folie! » Et  ils hochent   leur vieille  tête  chenue, et  leur regard bienveillant  approuve: « Quelle folie!… »

Alors nous pétrissons leur  main  douce et tiède, et nous leur disons comme ils  sont beaux  et  lumineux avec leur visage reposé, et ils  sont si heureux qu’on les choie et les dorlote, ils n’en reviennent pas. Les vieux morts n’ont pas été gâtés alors  qu’ils vivaient, ils étaient toujours gênants, encombrants, si lents dans le tourbillon de nos vies, un boulet  qu’il  fallait  traîner. On  ne voyait plus d’eux que leurs défauts, pis, comme des objets  ils présentaient  des  inconvénients: tristesse, fatigue, dépendance absolue.

Là, nous  avons du temps,  nous pouvons  tranquillement nous promener dans  les  avenues ombragées, en prenant  garde  qu’ils ne marchent pas du côté des voitures et  qu’ils ne  trébuchent pas. Leur bras si léger  repose sur le nôtre  et  s’y agrippe lorsqu’ils butent sur une pierre  ou tournent  leur fragile  cheville et  manquent de tomber. Nous  nous promenons lentement, et les  paisibles frondaisons des parcs chuchotent à leurs oreilles des mots consolateurs, et nous nous penchons  vers eux: »Tu entends comme  les oiseaux  chantent aujourd’hui ? On les sent fous de  joie. » Nous ne regardons pas nos montres,  car  aucun devoir ne nous appelle, nous sommes là pour caresser  leur  main  tavelée et  douce.

Quelquefois nous parlons à un  mort d’un autre mort : « Tu  sais, maman  est morte,  mais  quel  bonheur que,  toi, tu sois  bien  en vie! » Alors,  il  est étonné, il ne savait pas, ça lui fait un drôle d’effet,  et  nous serrons son corps  faible et osseux dans nos bras,  car nous sentons bien comme ce mot a pour eux, les vieux morts, un  trop proche écho. Nous les protégeons de nos corps sains et forts, de notre joie de vivre, nous formons un  écran entre  la terreur du néant et eux, et nous  les sentons s’apaiser dans nos  bras, tels des bébés rassasiés de lait et d’amour, et ils  s’endorment  enfin.

F.Clairambault

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