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	<title>Fabienne Grünfeld Clairambault &#187; douleur</title>
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	<description>Quelques-uns de mes textes</description>
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		<title>Lune de miel à Venise</title>
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		<pubDate>Thu, 30 Dec 2010 21:57:36 +0000</pubDate>
		<dc:creator>fabienne</dc:creator>
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			<content:encoded><![CDATA[<p><a href="http://fabienne.clairambault.fr/wp-content/uploads/2010/12/voir-venise-et.jpg"><img class="alignleft size-medium wp-image-823" title="voir-venise-et" src="http://fabienne.clairambault.fr/wp-content/uploads/2010/12/voir-venise-et-300x224.jpg" alt="" width="300" height="224" /></a>Il lui avait dit : &laquo;&nbsp;Je t&#8217;emmènerai dans un palais vénitien donnant sur le Canal.&nbsp;&raquo;</p>
<p>Avec lui, elle n&#8217;avait connu que les hôtels Campanile et Ibis de la banlieue parisienne. Dans l&#8217;un d&#8217;eux, des vues de Venise étaient accrochées dans la chambre. Ça lui avait fait drôle.</p>
<p>Elle ne savait pas bien ce qui l&#8217;avait bouleversée dans cet homme-là. Peut-être qu&#8217;il fût si grand. Elle se sentait redevenir une petite fille avec lui. Peu après leur rencontre, des images de son enfance lui étaient revenues d&#8217;une façon obsédante. Son père de retour du travail, trempé de la pluie traversée à scooter. Il la prenait dans ses bras, l&#8217;élevait au-dessus de lui. &laquo;&nbsp;Bonsoir, ma petite princesse.&nbsp;&raquo; Il la frottait contre ses joues râpeuses, elle sentait son odeur d&#8217;homme, elle restait là, dans le creux de son épaule, longtemps. Aucun danger ne pourrait l&#8217;atteindre.</p>
<p>1,95 m. Pour lui parler, lorsqu&#8217;ils étaient côte à côte, elle devait lever la tête. Assise en face de lui, elle était désarçonnée par son regard à hauteur du sien. Il la contemplait avec calme, douceur et détermination. Elle avait cru que ce regard-là lui était spécialement consacré. Par la suite, elle avait pu constater, incrédule, que c&#8217;était le regard qu&#8217;il destinait aux femmes. A toutes les femmes. Sans distinction d&#8217;âge, de condition sociale ou de beauté. De ce point de vue, il faisait preuve d&#8217;un remarquable sens de l&#8217;égalité. Elle avait compris qu&#8217;elle n&#8217;était en aucune façon privilégiée. C&#8217;était le lot commun.</p>
<p>Il lui avait semblé bizarre qu&#8217;il lui proposât l&#8217;hôtel dès leur premier rendez-vous d&#8217;amour. Il se proclamait célibataire, pour ne pas dire esseulé. Mais son appartement était dans un désordre si monstrueux, impossible d&#8217;y amener une femme aussi raffinée qu&#8217;elle. Elle n&#8217;avait pas creusé la question. Seul lui importait de pouvoir enfin caresser ce grand corps désiré et de s&#8217;enrouler avec lui dans le désordre délicieux d&#8217;un lit d&#8217;amants.</p>
<p>Pendant près de deux mois, ses pieds n&#8217;avaient pas touché terre. Elle volait littéralement. L&#8217;enfant d&#8217;habitude si lourd, qu&#8217;il fallait porter sur le chemin de l&#8217;école ne pesait plus dans ses bras. Elle lui murmurait à l&#8217;oreille : &laquo;&nbsp;Mais comment ma grosse Poussinette peut-elle être devenue légère comme une plume?&nbsp;&raquo; L&#8217;enfant riait. Elle avait l&#8217;impression qu&#8217;elle ne l&#8217;avait jamais autant aimée.</p>
<p>Elle ne posait pas de questions. Elle se contentait d&#8217;obéir à son désir à lui, auquel se superposait immédiatement le sien. Il lui avait dit qu&#8217;il aimait sa placidité, qu&#8217;elle n&#8217;ait aucune de ses exigences qui rendaient la vie avec les femmes parfois si étouffante. Ça lui avait donné à penser. Il ne vivait pas avec elle. Il ne voulait connaître ni sa maison ni ses enfants. Il l&#8217;appelait quand il avait le désir d&#8217;elle. Ses amies, celles du moins qu&#8217;elle avait mises au courant, ses vieilles amies avec qui elle avait tant partagé, disaient : &laquo;&nbsp;Il te siffle.&nbsp;&raquo; Ça lui était égal.</p>
<p>Il avait des amies lui aussi, beaucoup d&#8217;amies qu&#8217;il appelait ses &laquo;&nbsp;copines&nbsp;&raquo;. Pour elles, il était toujours merveilleusement disponible, aidait l&#8217;une à déménager, consolait l&#8217;autre d&#8217;un chagrin d&#8217;amour, accompagnait la troisième à la clinique. Elle avait une collègue, une jolie jeune femme mutine qui passait ses vacances non loin de Strasbourg, sa ville natale à lui. Il avait décidé de lui rendre visite au printemps puisqu&#8217;il serait dans sa famille à ce moment-là. Il n&#8217;avait qu&#8217;entrevu cette collègue avec elle au cours d&#8217;une soirée, ça lui donnerait l&#8217;occasion de faire plus ample connaissance. Elle lui avait dit : &laquo;&nbsp;Je préférerais que tu n&#8217;ailles pas la voir. Ça me rend malheureuse. C&#8217;est une collègue que tu connais à peine, tu es l&#8217;homme que j&#8217;aime, que vous vous voyiez un soir à des centaines de kilomètres de moi, ce n&#8217;est pas si naturel. S&#8217;il te plaît, va voir tes vieilles copines, tes copains, ta famille, pas elle&#8230;&nbsp;&raquo; Il n&#8217;avait rien voulu entendre, avait trouvé sa jalousie ridicule, déplacée. Par la suite, il continua à la voir  régulièrement à Paris, ils aimaient bien parler ensemble de Strasbourg. Elle ne connaissait pas cette ville, il ne lui avait jamais proposé de l&#8217;accompagner dans ses escapades familiales.</p>
<p>Ils se voyaient par intermittence. Parfois, il partait pour des missions à l&#8217;étranger. Elle appréciait ces vacances sentimentales, se consacrait alors corps et âme à ses enfants, c&#8217;était d&#8217;une certaine façon reposant. Mais une fois, il n&#8217;avait plus donné signe de vie pendant près d&#8217;un mois, sans explication. Il était injoignable, elle tombait constamment sur son répondeur. Elle avait enfreint son interdiction, l&#8217;avait appelé à son travail, mais sa secrétaire lui avait expliqué gentiment qu&#8217;il était en réunion ou, une autre fois, qu&#8217;il  n&#8217;était pas encore arrivé, ou déjà parti. Pendant plusieurs jours, elle avait promené sa douleur comme un enfant malade à travers la ville, elle avait essayé de la distraire avec le cinéma, l&#8217;animation des grandes artères. Elle l&#8217;avait emmenée en dehors de la ville, tentant de lui faire admirer les paysages qu&#8217;elle aimait, le soleil couchant sur le fleuve, le friselis des roseaux sous la brise, mais la douleur ne bougeait pas, elle était là, lourde comme un cadavre d&#8217;animal. Alors elle s&#8217;était couchée avec elle, la berçant de chants venus du plus loin de son enfance, de comptines, de mélopées.</p>
<p>Il avait enfin appelé : il avait été malade, avait sans doute trop bu, puis s&#8217;était senti si mal qu&#8217;il n&#8217;avait pas trouvé le courage de se manifester avant. Ça ne faisait rien, il était là, c&#8217;était l&#8217;essentiel, elle avait immédiatement repris vie, elle avait couru vers lui. Elle  n&#8217;avait pas le choix, elle l&#8217;aimait trop pour lui en vouloir. Elle ne connaissait pas le ressentiment envers lui. Mais depuis, la douleur demeurait, une douleur sourde, discrète, comme une présence un peu lourde en permanence à ses côtés. Elle continuait à le voir quand il le demandait. Elle se rendait disponible, très tôt le matin, très tard le soir, annulait des rendez-vous professionnels, décommandait des dîners amicaux, jonglait avec les baby-sitters. Elle prenait ce qu&#8217;il lui donnait sans demander une miette de plus. Elle sentait que ce serait inutile. Et puis elle ne savait pas composer ces scènes-là ; le goût du pathétique lui était inconnu. Elle se serait sentie tellement ridicule&#8230;</p>
<p>Plusieurs fois, il lui avait fait faux bond. Il l&#8217;avait prévenue alors qu&#8217;elle était déjà en route vers lui, le coeur battant, ivre du bonheur de le retrouver bientôt.  Parfois, il ne la prévenait pas du tout.</p>
<p>Et voilà qu&#8217;aujourd&#8217;hui, à nouveau, elle l&#8217;attendait en vain dans leur café, celui où pour la première fois il lui avait déclaré son désir. Il ne viendrait pas, elle le savait. Le soleil brûlait délicieusement sa peau fragile de blonde. Ses enfants étaient chez sa mère, à la campagne, elle les imaginait courant à travers les folles avoines du champ derrière la maison. Comme elle aurait aimé les serrer dans ses bras, respirer leur odeur de savon et de linge propre, écouter leurs récits incohérents, dévorer avec eux les tartines de pain beurré de son enfance. Il y a longtemps, un homme lui avait parlé de l&#8217;emmener à Venise, dans un palais donnant sur le Canal. Parmi les riches étoffes chamarrées, ils auraient longuement, lentement fait l&#8217;amour et se seraient enfin endormis dans le vrombissement ouaté des vaporettos. Cet homme-là était mort, et puis c&#8217;était il y a si longtemps, déjà elle ne se souvenait plus bien, il lui restait une vague angoisse autour du coeur que la splendeur de la lumière estivale desserrait peu à peu.</p>
<p>Une paix tombait sur elle, une affection qu&#8217;elle sentait naître pour elle-même, une tendresse : comme une mère, elle se penchait sur l&#8217;enfant blessé en elle. &laquo;&nbsp;Ne t&#8217;en fais pas, il ne te fera plus souffrir, plus jamais. Ne pleure plus, c&#8217;est fini.&nbsp;&raquo; Elle se passa la main sur le visage, se caressa la joue, elle sentit se dessiner, à travers les larmes, son sourire de fée, comme disait son père lorsqu&#8217;il la voyait retrouver sa gaieté après un gros chagrin  d&#8217;enfant. Paralysée par sa fatigue et la touffeur d&#8217;août, elle entendit chanter au plus profond d&#8217;elle l&#8217;allégresse de la libération.</p>
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		<title>Retour en Anjou</title>
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		<pubDate>Mon, 19 Oct 2009 18:57:30 +0000</pubDate>
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		<description><![CDATA[Elle claqua la porte. Ce n&#8217;était pas son habitude, elle sourit de se sentir sursauter, gamine prise en faute, toujours si maladroite, incapable de faire coulisser le lourd verrou sans s&#8217;y prendre à deux fois. La lumière tombait obliquement de &#8230; <a href="http://fabienne.clairambault.fr/retour-en-anjou">Continuer la lecture <span class="meta-nav">&#8594;</span></a>]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Elle claqua la porte. Ce n&#8217;était pas son habitude, elle sourit de se sentir sursauter, gamine prise en faute, toujours si maladroite, incapable de faire coulisser le lourd verrou sans s&#8217;y prendre à deux fois.</p>
<p>La lumière tombait obliquement de la fenêtre du palier, rais dansantes de poussière. Vermeer&#8230; Son¦coeur se serra un peu, tant de douceur, cet or qui inondait les marches cirées du vieil escalier, elle l&#8217;avait dédaigné si longtemps&#8230;</p>
<p>Dans la rue, elle s&#8217;arrêta pour ranger la clé au fond de son sac de voyage,  sous la pile de vêtements soigneusement pliés. Elle courait pour mettre son pas au rythme de son coeur, de  son corps agité qu&#8217;elle n&#8217;arrivait plus à contrôler. Elle se força à s&#8217;asseoir à l&#8217;arrêt de l&#8217;autobus, sur le banc jaune et granuleux que le soleil matinal n&#8217;avait pas encore réchauffé. Elle regarda sa montre, le sourire du clown du cadran, la trotteuse qui se pressait, comme elle : 8h 50. Elle avait le temps, il fallait qu&#8217;elle se calme. Elle essaya de goûter la caresse du vent léger sur sa joue, de jouir de la rumeur de Paris, du va-et -vient sonore de ceux qui se croisent  et  flânent  et s&#8217;enfuient.</p>
<p>Du dos de la main, elle effleura le velours turquoise du siège vide à côté d&#8217;elle. Le bus arrivait à la hauteur de la rue de Rennes. Elle eut peur de ce moment qu&#8217;elle connaissait trop bien où l&#8217;excès de joie, l&#8217;excitation de l&#8217;attente basculent dans l&#8217;angoisse. Ces vapeurs de miel du soleil sur les chaussées d&#8217;asphalte, cette buée dense et lumineuse qu&#8217;elle retrouvait toujours sur sa route dans ses moments d&#8217;intense bonheur&#8230; Elle se revit enceinte de son fils, palpitante, fébrile, marchant à grands pas dans les rues du Quartier latin, remontant les allées du labyrinthe du jardin des Plantes, vite, si vite, comme talonnée par quelque mystérieux poursuivant. Tant d&#8217;années après, la même émotion. Et cette litanie dansant dans l&#8217;air surchauffé : &laquo;&nbsp;Mais le coeur, lui, ne vieillit pas &#8212; à l&#8217;intérieur de nous, ça ne vieillit pas !&nbsp;&raquo;</p>
<p>La fraîcheur de la gare, après l&#8217;éclatant soleil de la place, la fit légèrement frissonner. Assise dans le train, elle sentit qu&#8217;elle s&#8217;apaisait peu à peu. Pendant deux heures et demie, elle pourrait se livrer enfin toute à sa rêverie, à ses implacables rêves qui faisaient défiler  devant elle des images si précises qu&#8217;elle s&#8217;en extrayait péniblement, étourdie, grisée. Elle sentit avec une acuité douloureuse la douceur de sa main sur sa nuque, la chaleur de ses lèvres sur les siennes, son odeur  de  chat  endormi  au soleil. Le mot  &nbsp;&raquo;retrouvailles&nbsp;&raquo; résonna dans sa tête et lui fit mal. Elle entendit l&#8217;effort et la peine, et le courage qu&#8217;il faudrait déployer, calicot blanc claquant entre leurs bras tendus &#8212; et le temps, incertain allié. Des retrouvailles comme des relevailles, d&#8217;abord on dit  : &laquo;&nbsp;Dieu merci, j&#8217;y suis arrivée&nbsp;&raquo;, et puis on se sent vaciller devant la tâche.</p>
<p>Elle détourna vivement  la tête vers la vitre, pour chasser de son regard l&#8217;image que le mot avait jetée devant elle, pesant gibier lancé tout sanglant sur la table.  Elle avait besoin de voir défiler les champs et les haies, et les maisons aux jardinets maladifs. Ces visions fugitives et monotones la rassérénaient.</p>
<p>Il ne l&#8217;attendait pas sur le quai, puisqu&#8217;elle avait préféré ne pas lui dire quel jour elle arriverait. Elle se glissa avec volupté dans la petite voiture de location qu&#8217;elle avait  réservée depuis Paris. Le tableau de bord et les sièges neufs lui donnaient une curieuse impression d&#8217;irréalité, elle se sentait jouer un rôle, ce geste qu&#8217;elle avait eu en lançant son sac de voyage sur le siège arrière&#8230; C&#8217;était si bon, si follement bon de se retrouver dans une autre ville, de conduire un véhicule inconnu à travers des rues oubliées.</p>
<p>La campagne angevine lui parut triste. Le grand fleuve gris roulait des eaux maussades. Les mouettes remontaient vers l&#8217;amont  pour échapper aux tempêtes de l&#8217;estuaire en criaillant lugubrement. Les ardoises des toits et le schiste des murets martelaient  durement le paysage. Figée sur le piquet d&#8217;une clôture en fil de fer barbelé, une buse la suivit  des yeux.</p>
<p>Elle sentait le plastique froid du volant sous ses doigts légèrement gourds. C&#8217;était ça qu&#8217;elle était venue chercher de si loin, vers quoi elle fonçait sur la route bordée d&#8217;ormes : son indulgence, cette façon qu&#8217;il avait de l&#8217;écouter comme s&#8217;il la bénissait.</p>
<p>La rousseur de la vigne vierge la surprit. Jamais encore, elle n&#8217;avait vu la maison dans un tel flamboiement. Elle se sentit curieusement intimidée. La cuisine sentait le café et le beurre frais, il parlait à côté, dans la salle à manger, avec une femme, il n&#8217;avait pas entendu les coups frappés à la porte ni ses pas dans la cuisine. Quand il se tourna vers elle, le soleil tomba précisément sur la mèche blanche qui lui barrait le front, rebelle &#8212; lame d&#8217;un glaive étincelant sur sa tête. L&#8217;ange du Jugement dernier. Imperceptiblement, il modifia son expression, du moins eut-elle cette impression. D&#8217;abord surpris et contrarié, il arbora aussitôt après un large sourire, se leva en écartant les bras, s&#8217;exclamant avec enthousiasme : &laquo;&nbsp;Suzanne, quelle bonne surprise !&nbsp;&raquo; Ca sonnait faux, elle n&#8217;arrivait pas à vaincre l&#8217;horrible impression que tout sonnait faux, comme dans un film mal doublé, comme dans une mauvaise série télévisée. Elle ne se précipita pas pour se jeter dans ses bras, comme  elle  l&#8217;avait tant et tant  de  fois  fait  en  rêve ,  elle  restait  là,  sur  le  seuil, paralysée par la déception de ne pas le trouver seul. Il lui entoura les épaules de son bras, elle sentait son corps raide, incapable de répondre à son embrassade. L&#8217;interlocutrice de Thomas, une femme aux cheveux courts, à l&#8217;air plutôt engageant, les regardait placidement sans avoir le moins du monde l&#8217;air gêné. &laquo;&nbsp;C&#8217;est moi qui suis en trop&#8230;&nbsp;&raquo; pensa Suzanne, et, sous la cuirasse de ses muscles tendus, elle sentit une violente douleur, la douleur, lui tordre le ventre.</p>
<p>&laquo;&nbsp;J&#8217;ai été assise trop longtemps, j&#8217;ai besoin de faire un tour au grand air&#8230;</p>
<p>&#8211; Tu vas bien grignoter un petit morceau avant, Paule vient de me ramener des reines de reinettes délicieuses.&nbsp;&raquo;</p>
<p>Elle avait refusé, elle se sentait si humiliée, oui, défaite. Comme sa mère aurait dit, elle était la cinquième roue du carrosse. Insignifiante, sans importance. Elle marchait à grands pas sur le sentier, elle sentait sous la fine semelle les cailloux pointus et le froid de la terre durcie par les premiers frimas. Une odeur lourde de champignon et de moisi  flottait dans l&#8217;air, un fin brouillard enveloppait le paysage. Plus que jamais, la nature lui semblait une entité hostile, elle savait bien qu&#8217;elle n&#8217;y trouverait aucune consolation. Elle était envahie par une espèce de panique qui lui faisait mettre convulsivement la main devant la bouche  pour étouffer ses sanglots. Elle  proférait  des sons inarticulés, cris de détresse qu&#8217;elle trouvait ridicules et qu&#8217;elle ne pouvait retenir.</p>
<p>Seule. Seule, seule, seule, tambourinaient ses talons, et les arbres dénudés accompagnaient ses pas sonores d&#8217;une plainte languissante. Sous ses doigts raides de froid, le volant lui sembla tiède.</p>
<p>F. Clairambault</p>
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		<title>Petit matin d&#8217;hiver</title>
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		<pubDate>Mon, 30 Mar 2009 10:59:36 +0000</pubDate>
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		<description><![CDATA[Toujours la même histoire. Le bal du samedi soir, le marché du dimanche matin. Et voilà comment tu te  retrouves à l&#8217;aube à balayer le parvis de la mairie, sous le vent glacé et les rafales de pluie. Le soir, &#8230; <a href="http://fabienne.clairambault.fr/petit-matin-dhiver">Continuer la lecture <span class="meta-nav">&#8594;</span></a>]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>Toujours la même histoire. Le bal du samedi soir, le marché du dimanche matin. Et voilà comment tu te  retrouves à l&#8217;aube à balayer le parvis de la mairie, sous le vent glacé et les rafales de pluie. Le soir, tu t&#8217;étais couchée fâchée. Tu avait écourté ta soirée, tu redoutais le réveil pâteux, les mains qui tremblent de fatigue, le dos cisaillé de douleurs que le froid ranime.</p>
<p>Et te voilà dans le matin calme, France, ma Francette, comme disait ta maman, tu pousses ton balai aux fausses ramures en plastique vert, et tes mains sont bien au chaud dans la doublure duveteuse des gants. Les feuilles et les papiers gras voltigent en un ballet amoureux autour de toi, tu les poursuis en chantant  &nbsp;&raquo;Colchiques dans les prés&#8230;&nbsp;&raquo;. Le vent caresse ta joue et tu sens malgré toi un sourire se dessiner sur tes lèvres.</p>
<p>Ils sont là, ceux que tu aimes, ils marchent à tes côtés comme chasseurs dans une battue, Lise à droite, enjouée, bavarde, et Henri, serré dans son blouson d&#8217;employé municipal, complice. Entente secrète et bruissement léger des balais sur le sol jonché de débris. Il s&#8217;est approché de toi et t&#8217;a prise par l&#8217;épaule. &laquo;&nbsp;Ce soir, c&#8217;est toujours d&#8217;accord ?&nbsp;&raquo; Le sang a reflué vers ton coeur et Lise t&#8217;a donné un coup de coude dans les côtes.</p>
<p>Comme la vie est douce, une plage s&#8217;étend devant toi, au revoir brouillards et soucis d&#8217;argent, la mer scintille. Tes pieds sont bien au chaud dans tes bottes noires, comme tu as bien fait de mettre deux paires de chaussettes, le sable est si fin que tu sembles marcher sur un tapis de mousse. Les palmiers agitent leurs larges feuilles et l&#8217;ombre est suave à tes yeux éblouis.</p>
<p>Le soleil a percé, pâle et pourtant triomphant dans l&#8217;air glacé, et la nuit recule humblement. Henri s&#8217;est un peu éloigné, Lise a disparu. Ton corps est délicieusement lourd, jamais tu n&#8217;as connu une telle facilité à te mouvoir, tes jambes sont souples et élastiques. Courir le long de l&#8217;écume, se laisser bercer par le ressac. Et si tu t&#8217;allongeais sur la mer, les pieds en l&#8217;air, le dos un peu rond, oreilles dans l&#8217;eau, nez au soleil ?</p>
<p>&laquo;&nbsp;Tu as le nez tout rouge, mets ton cache-col ! &nbsp;&raquo; Il parle comme maman, ton nounours, ton gros homme tendre, sait-il qu&#8217;il parle comme ta mère, quand elle était gentille, et calme, et gaie ? Tu lui diras ce soir, ou peut-être pas, tu ne sais pas lui dire ces choses-là. Et puis, il trouverait sûrement ça bizarre, que tu lui dises ça. On verra, ce soir, c&#8217;est si loin, il reste encore beaucoup à balayer. Tu rêves au bain délicieux que tu t&#8217;offriras ensuite. Le monde est beau, tout est à sa place.</p>
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		<title>L&#8217;hiver au coeur</title>
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		<pubDate>Mon, 22 Dec 2008 18:37:51 +0000</pubDate>
		<dc:creator>fabienne</dc:creator>
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			<content:encoded><![CDATA[<p>Elle a suivi l&#8217;allée parsemée de cailloux blancs. Des arbres aux lourdes ramures se dressent contre le ciel clos. Il a bruiné, maintenant il fait glacial. Au bout de l&#8217;allée, un rond-point où grince un manège vide, que le vent fait osciller sous la bâche qui pend. La buvette est fermée, les chaises sont empilées, sales, rouillées. Il lui a dit de l&#8217;attendre là.</p>
<p>C&#8217;était l&#8217;été quand elle l&#8217;attendait là. Les cris des enfants ne résonnent plus, ni les rires des mouettes qui remontent la Loire, ni les aboiements des chiens qu&#8217;on lâche et qui tournent, fous, autour des enfants. La balançoire tourne sur elle-même, dissymétrique, la corde de chanvre, à droite, s&#8217;effiloche. Elle ne prend pas une chaise, comme il lui a suggéré s&#8217;il tarde, et il tarde.</p>
<p>Elle marche le long de l&#8217;enclos aux biches. Les bêtes frémissantes s&#8217;approchent, elle caresse le mufle luisant, le velours des poils entre les yeux. Ses doigts se crispent sur le doux pelage. Douleur dans son ventre, elle se plie en deux, ses genoux touchent sa poitrine. Elle se raccroche aux losanges de fil de fer de la grille, se relève. La boue recouvre ce qui fut en été un fin gazon. &laquo;&nbsp;Et-le-fruit-de-tes-entrailles-est-béni.&nbsp;&raquo;</p>
<p>Elle descend vers le lac, vers le ponton aux  planches grises et scintillantes de givre, poussière d&#8217;argent. L&#8217;eau sombre, moirée de longs reflets verdâtres, lui souffle au visage une haleine fétide. Les barques colorées de l&#8217;été ont disparu, et les groupes nonchalants, les familles, les amoureux. La torsion dans son ventre a repris, elle gémit, elle s&#8217;assoit sur le banc, sous le saule, elle couche son ventre sur ses cuisses, elle se parle, tente de s&#8217;apaiser : &laquo;&nbsp;Calme-toi, mon petit, calme-toi, ça va aller.&nbsp;&raquo; Elle se berce longuement, la douleur est rebelle au balancement, elle ne s&#8217;endort pas, la bête qui la dévore au-dedans. Immobile maintenant, couchée sur ses cuisses, elle relève la tête et tourne son regard à gauche. Sur un panneau délavé, un gros enfant joufflu que le vent gifle avec violence lui tend une glace en forme de fusée, multicolore, saccadée dans les rafales. Elle plonge son regard vers la terre. Les talons de ses bottines délicates se sont enfoncés, ses pieds reposent  parfaitement à plat dans la boue fine, souple comme l&#8217;argile que modèlent les doigts des enfants. Fulgurance au plus profond d&#8217;elle-même.</p>
<p>Elle regarde à droite. La cabane du loueur de pédalos, la cabane en rondins. Sous l&#8217;auvent de planches grossièrement assemblées, il pourrait être là. Il a toujours aimé la regarder sans qu&#8217;elle le sache. Ou plus haut, derrière le bosquet de buis qui cache une statue de Diane. Ou dans la roue d&#8217;écureuil géante qui dévide indéfiniment, en été, les rires des gamins. Il pourrait être derrière, son regard filtrant entre les lattes, immobile, les mains dans les poches.</p>
<p>La douleur a légèrement reflué. Elle se met debout. Quand elle retire ses pieds de la boue, elle entend un léger bruit de succion et deux petites mares oblongues se forment aussitôt. Elle remonte le sentier bordé d&#8217;eucubas. Certains massifs portent des boules rouges parfaitement sphériques, luisantes. &laquo;&nbsp;Et-le-fruit-de-tes-entrailles-est-béni.&nbsp;&raquo; Elle arrive à la placette circulaire, là où le manège dresse sa tente de toile cirée vert sombre. Sur le toit en forme de cône, un creux rempli d&#8217;eau reflète l&#8217;argent plombé du ciel. &laquo;&nbsp;Poche des eaux.&nbsp;&raquo; Un filet d&#8217;eau dégouline jusqu&#8217;à terre, puis crée un ruisselet qui disparaît dans la boue. Deux rouges-gorges sautillent devant elle. &laquo;&nbsp;Egorgés.&nbsp;&raquo; La douleur ferraille de nouveau dans son ventre. Elle s&#8217;appuie contre le tronc d&#8217;un hêtre, doux et plissé comme la peau d&#8217;une bête. L&#8217;écorce est glacée, sombre, presque aussi sombre que le gant de cuir noir qui la caresse. Un jour, elle n&#8217;aura plus peur d&#8217;être observée à son insu, un jour elle sera libre de ses mouvements et de ses rêves, pour l&#8217;instant elle doit suivre les voies que d&#8217;autres ont tracées pour elle, et  obéir à leurs ordres silencieux. Contre elle-même, contre son corps, elle a une fois encore obtempéré. Ce n&#8217;est sûrement pas la dernière fois. Mais elle sait qu&#8217;un jour viendra où la lumière de ce ciel d&#8217;hiver qu&#8217;elle aime tant l&#8217;enveloppera de sa paix et qu&#8217;elle sera libre d&#8217;en jouir.</p>
<p>Il n&#8217;est pas venu, ou il viendra trop tard. Elle ne l&#8217;attend plus. Elle a froid mais la douleur a cessé. Elle remonte l&#8217;allée déserte, dépasse les grilles blanches sans jeter un regard au parc derrière elle.</p>
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