Summertime, d’Edward Hopper

01-03-2009 by fabienne

( « Hypothèse du tableau », selon l’expression de Claude Esteban dans « Soleil dans une pièce vide ». Histoire à partir du tableau « Summertime », d’Edward Hopper.)

La touffeur d’août se déverse sur elle, liquide tiède.

Un vent léger s’est levé qui fait danser la soie de sa robe. Elle attend au bas de l’immeuble où elle partage avec une amie un appartement exigu et lumineux. Elle attend la voiture toujours grise de poussière de Simon.

Elle est belle. Ses cheveux sont lavés, soigneusement brossés, elle sait comme ils brillent sous le soleil. Il aime les caresser rêveusement, faire glisser les longues mèches sur ses doigts. Elle a enfilé la robe qui la rend, à ce qu’il dit, troublante, une robe qu’elle a pourtant du mal à porter, même pour lui faire plaisir, une robe qui dévoile ses formes, la rondeur des épaules, des seins, des hanches. Le soleil rend la soie transparente, exhibe ses cuisses rondes. Elle sent la douceur du tissu sur sa peau, la caresse du vent sur ses jambes nues. Elle a maquillé ses lèvres ourlées. Elle se veut sereine et déterminée.

Simon. Un homme qui l’émeut, très grand, un peu enveloppé, légèrement cambré. Il regarde les femmes avec une douceur et une timidité qu’elle juge désarmantes. Ses longs cils donnent à son regard quelque chose qui n’appartient qu’aux gros animaux pacifiques, aux vaches, aux chevaux. L’eau de sa bouche était  fraîche quand il l’avait embrassée pour la première fois. Elle avait pensé : « l’homme de ma vie… » Une expression qu’elle avait jusqu’alors trouvée si  ridicule.

Elle l’attend pour qu’il l’emmène déjeuner au bord de leur rivière, dans ce restaurant de fritures qu’ils aiment tant, là où elle lui avait déclaré son amour. Il était resté sans voix. Il  semblait réellement abasourdi.

Aujourd’hui aussi, elle a quelque chose à lui dire. Peut-être attendra-t-elle en vain, cette fois encore. Il a oublié tant de rendez-vous, négligé tant de demandes, enterré tant de promesses. Aujourd’hui, s’il ne vient pas, elle marchera sur la route jusqu’au fleuve, elle sentira la peau fine de ses cuisses caressée par le vent et le creux de ses reins chauffé par le soleil d’août. Contempler seule le fleuve en ses méandres, quelle douceur ce sera.

Une des premières fois où il avait négligé de se rendre à l’un de leurs rendez-vous, elle était restée anéantie sur place deux ou trois heures, incrédule, hébétée. Pendant plusieurs jours, elle avait été incapable de réfléchir, une morte vivante qui essayait de marcher droit et de faire ce qui doit être fait. Chaque minute de chaque jour.

Il s’était excusé, elle avait pardonné. Elle ne connaissait pas le ressentiment envers lui.

Voilà qu’aujourd’hui, elle n’arrive pas à comprendre pourquoi elle ne l’aime plus. Mais elle est décidée à lui en faire l’aveu. Elle veut bien qu’il continue à la voir, à lui raconter interminablement ses péripéties amicales et professionnelles. Il n’aura plus besoin de se censurer pour lui parler de ses « copines », ce terme idiot qu’il emploie pour parler de ses maîtresses. Il pourra continuer à la désirer. S’il veut poursuivre leur étrange relation amoureuse, pourquoi pas ? Elle se prêtera à ses jeux parce qu’elle n’aime guère se refuser, une sorte d’éthique qui lui rend cruel le rejet de l’homme. Et puis elle aime tant faire l’amour avec lui.

Elle n’avait pas souhaité cela, cet amour avait illuminé les trois dernières années de sa vie. Grâce à lui, elle avait pu supporter la douleur de la mort de sa mère et l’épuisement des examens de fin d’études, et tous les soucis d’une vie d’étudiante peu fortunée. Elle n’avait pas souhaité la fin de cet amour. C’était venu sans douleur, comme un cadeau, avec l’incroyable générosité de ce soleil d’août qui brûle si délicieusement sa peau fragile de blonde.

F.Clairambault

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One Response to “Summertime, d’Edward Hopper”

  1. Elisabeth Bellai dit :

    Quelle belle écriture et tant d’imagination vraie pour raconter cette histoire d’amour. Bravo j’ai beaucoup aimé.

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