Soirées

S’il  avait  proposé, dans le  miracle  de  cette  rencontre fortuite, qu’elle renonce à  cette  soirée qu’elle redoutait morne,  qui  le serait  sûrement – s’il  l’avait dans un élan de tout  son  être  entraînée à rebrousser  chemin  pour  aller, ensemble, dîner dans quelque brasserie  de l’avenue,  peut-être alors,  après l’avoir suivi   en riant  beaucoup   et  en protestant  un  peu, se serait-elle  retrouvée  assise  sur  une  banquette de peluche rouge,  sous  un  miroir  reflétant  les  ors des  lustres de pacotille  et le  carmin  des  lèvres des femmes  invitées,  courtisées,  passionnément   regardées,  et peut-être aurait-elle bu le doux feu  âpre d’un très vieux bordeaux,  l’odeur  de la viande  l’aurait grisée,  mais plus encore  ses  rares et  fortes   paroles  et  l’autorité  de sa  main  rapprochant sa tête à elle pour  l’embrasser,  et  elle  n’aurait  pas  eu   à réfléchir, ni  à craindre  que  le  vin  l’ait  trop  enlaidie, car  comme  une  aveugle il l’aurait  conduite,  elle  d’habitude si  indécise, au  coeur  de  Paris,  au centre de  son appartement,  dans le  mitan de son lit.

Mais il n’en avait pas été ainsi,  il  lui avait juste asséné – pressé, impatient  de se  rendre là où  on l’attendait -qu’il n’irait  pas  à cette soirée,  sûrement   très  sympathique au demeurant, où  il  avait  été,  quelle coïncidence, lui  aussi  invité, qu’il n’irait pas car  il  avait bien  antérieurement  pris d’autres  engagements, mais qu’ elle s’amuserait à  coup  sûr  beaucoup là-bas. Et dans les salons aux grises moulures,  brisée de tristesse, en proie à  une  de  ses  pires   crises d’autodévaluation,  elle avait  dû  subir, balançant entre l’exaspération  et la reconnaissance,  le  flot  des impressions  cinéphiliques d’un effroyable  bavard, qui ne  lui  laissait  pas  dire  un mot –  et   du moins pouvait-elle se libérer de toute  participation à  la conversation et se livrer  au sombre plaisir  de  se vilipender,  tout en  buvant à petites gorgées  le  champagne tiède de toutes  ses  défaites.

F.C.

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Une réponse à Soirées

  1. Elisabeth Bellai dit :

    Oui bravo, quel écart toujours entre ce que l’on attend et la réalité …

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