Pas son genre, de Lucas Belvaux (2014)

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J’avais lu le livre tout à fait par hasard, parce que ma plus jeune fille, alors âgée de 14 ans, se l’était choisi en librairie. Je ne connaissais pas l’auteur, Philippe Vilain, le titre m’avait alléchée.

Une vraie découverte. J’avais aimé son ton si sobre, teinté de cynisme – ou d’un réalisme social impitoyable, comme on voudra. Pour le héros, professeur de philosophie, « le principe de l’amour se fonde sur l’intérêt, sur le choix d’un prétendant qui vaut sur notre échelle et nous paraît le plus estimable, le plus digne de ce que nous croyons valoir ». Pour lui, « l’amour  a un prix, (…) la grande question de l’amour n’est sans doute, au fond, que de savoir à qui l’on peut prétendre ». Pour le romantisme, on repassera, mais les sociologues soulignent le fait : l’endogamie sociale est plus forte aujourd’hui qu’au cours des « trente glorieuses », on se marie désormais de plus en plus entre gens du même milieu social ou qui ont au moins suivi les mêmes études. A ceux – naïfs ou angéliques – qui seraient encore portés à croire que l’amour est un sentiment vertueux, s’élevant au-dessus des contingences sociales et matérielles, Pas son genre apporte un démenti, sinon cinglant, du moins sans illusion.

Jennifer (Emilie Dequenne)  – prononcer « Djenifère », c’est anglais, dit-elle -, coiffeuse à Arras, et Clément (Loïc Corbery), professeur de philosophie et auteur reconnu, né et habitant à Paris, se rencontrent (au salon de coiffure). Elle lui plaît, il la charme, les voici devenus amants.

Le roman comme le film se présentent dès lors comme le récit d’une mésalliance annoncée. Pari audacieux, surtout pour le romancier, puisque le thème est rabâché, que Proust l’a si cruellement ciselé dans Un amour de Swann, et Pascal Lainé dans sa Dentellière (là aussi, l’auteur avait disséqué une liaison entre un intellectuel et une shampouineuse) et tant d’autres encore…

Le bref roman est cruel et captivant, l’adaptation de Lucas Belvaux pour le cinéma est parfaitement réussie. Du narrateur en « je » du récit on passe à un personnage sur le même plan que l’héroïne: les pensées de Clément dans le livre s’expriment dans ses cours de philosophie au lycée et dans les dialogues, riches, denses, avec Jennifer. On le voit avec elle comme avec ses élèves porté par une sorte de souci pédagogique de faire progresser, évoluer vers plus d’autonomie la pensée de l’autre, maniant l’outil intellectuel qu’il maîtrise et voudrait transmettre. Et bien sûr, c’est une forme d’amour. « Car aimer n’est sans doute pas tant d’admirer l’autre que de vouloir le perfectionner, le réussir », écrit Philippe Vilain.

Deux mondes se rencontrent qui devaient s’ignorer. Il lui fait découvrir des auteurs, elle lui parle d’astrologie et de Jennifer Aston. Mais elle le surprend, elle ne lâche rien, elle lui tient tête, ce n’est pas si simple. Elle aussi lui fait découvrir un univers dont il ignorait tout. Le karaoké, par exemple, géniale trouvaille du scénario, qui nous emmène insensiblement, spectateurs fascinés que nous sommes, dans un monde à la Jacques Demy, où des princesses en robe de paillettes chantent et explosent de joie de vivre et de générosité.

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Géniale Emilie Dequenne! On l’avait vue à 17 ans en  combattante qui ne s’avoue jamais vaincue et se bat coûte que coûte pour son travail dans la Rosetta des frères Dardenne. L’extraordinaire film de Joachim Lafosse A perdre la raison lui avait permis de donner toute sa dimension tragique, elle y était déjà inoubliable en mère meurtrière. Le film de Belvaux en fait une héroïne de la lutte pour le triomphe de la vie, une guerrière au monde de pacotille, qu’elle incarne avec une force et une subtilité époustouflantes.

A l’opposé, le réalisateur se fait mordant lorsqu’il nous présente le monde austère, glacé, de Clément. Il nous convie à assister à un colloque de philosophie à la Sorbonne que le professeur coanime autour d’un thème aussi alambiqué qu’incompréhensible. Belvaux esquisse en quelques scènes rapides les relations qu’il a eues dans le passé avec des femmes auxquelles il n’a rien pu donner, qu’il a meurtries. Au-delà de la différence sociale et culturelle, le cas est clair : cet homme-là ne peut rien offrir que la vanité d’un savoir inutile, infécond, purement narcissique.

Pour Lucas Belvaux,  « la violence culturelle est la pire, car elle a à voir avec le plus profond de chacun de nous » (http://www.allocine.fr/personne/fichepersonne-26884/interviews/?cmedia=19545088), pire, dit-il, que la violence sociale. On pourrait nuancer le propos en disant qu’elle vient renforcer la violence sociale, le puissant économiquement ayant toujours plus de facilité à « se cultiver » que celui qui est né dans un milieu populaire.

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A Clément qu’elle était venue chercher au train, sa collègue Marie avait annoncé d’emblée: «Mon mari dit qu’on ne vit pas à Arras. On y meurt.» Mais Clément est déjà mort. Aux émotions, à la joie des sentiments simples et partagés, à la douceur d’une complicité sensuelle, à l’espoir d’un bonheur à construire. Presque caricaturalement, la jeune femme incarne la vie en son élan, qui ne sait pourquoi elle palpite, et qui humblement veut se poursuivre, coûte que coûte. Vive, intuitive, courageuse, elle tient tête aux raisonnements alambiqués, retors, mortifères de Clément. Elle n’abdique pas. Mais on sait bien que la lutte est perdue pour elle, moins du fait de la différence sociale et culturelle entre eux, finalement, que du fait de sa faiblesse vitale à lui, de cette incapacité à vivre la plénitude dont il a fait un système.

L’élément déclencheur de la crise, et de la séparation, sera l’humiliation ressentie par Jennifer lors d’une scène poignante au beau milieu des couleurs éclatantes et du tumulte de la fête des Géants. Jennifer est heureuse, il l’enlace, il l’embrasse, et voici qu’ils croisent dans le charivari du défilé la collègue professeur, son mari, leurs deux enfants. La collègue présente, très fière, sa famille à Clément, qui sourit, parle avec animation: il est dans son monde. A Jennifer personne ne prête attention, il ne la présente pas, elle demeure, mutique et comme invisible aux autres, à ses côtés. Le jeu subtil de l’actrice exprime la surprise, puis la douleur et la honte. Alors, puisqu’elle n’existe pas pour eux, pour lui, elle disparaîtra. Une dernière nuit à l’hôtel, une autre soirée karaoké où Jennifer et ses copines, bouleversantes, interpréteront « I Will Survive » et, sans drame, sans menace, avec la dignité des humbles, elle s’efface de la vie de Clément. La quête éperdue de celui-ci, ses courses affolées à travers la ville et sa banlieue seront vaines…

« Le comble de l’intelligence, c’est la bonté », disait Proust. Mais combien de malheurs Clément devra-t-il provoquer avant d’accéder à cette idée si simple et si belle? Jennifer a pour Lucas Belvaux ce savoir-là, inné, mais les mots lui manquent. Reste l’endurant courage de vivre de ceux à qui rien n’a été donné.

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9 réponses à Pas son genre, de Lucas Belvaux (2014)

  1. Tu m’as donné une furieuse envie de le voir, ce film !

  2. fabienne dit :

    Le roman et le film sont formidables, mais en plus tu adoreras les scènes de karaoké, qui sont une géniale invention du scénario et vraiment enthousiasmantes.

  3. Une amie chère a été voir ce film. Elle m’a fortement conseillé d’aller le voir connaissant ma sensibilité et face à la subtilité des sentiments développés dans ce long-métrage. Mais là, j’avoue que cet article me pousse à le faire.

    La question que semble poser ce film est l’inaptitude de certains à voir et surtout apprécier (si jamais ils réalisent son existence) le bonheur. Et ce n’est qu’après la perte de l’objet, l’être ou la situation aimés que l’amer constat d’un échec et d’un vide deviendra alors évident pour l’individu maladroit ou inconscient. Dure leçon… toujours indispensable toutefois pour certains trop préoccupés par eux-mêmes.

  4. fabienne dit :

    Oui, le film montre assurément l’incapacité à vivre le bonheur simple quand il s’offre à vous. Mais il montre bien aussi la violence du mépris culturel et la cuisante humiliation de ceux qui le subissent.

  5. LP SISLEY dit :

    Ça y est Fabienne ! Je viens juste de finir de voir ce film… merveilleusement terrible, tant la violence de l’écart culturel éclate virulente à chaque image, plus ou moins forte selon le moment, mais avec tant de beauté humaine de la part de Jennifer. La scène de la non-présentation lors du carnaval est cruelle, blessante : c’est une humiliation publique. La scène où la jeune femme interprète « I will survive », le tube de Gloria Gaynor est très émouvante : c’est là que tout se joue en définitive. C’est là que se clôt pour de bon la relation avec Clément : à l’humiliation devant des gens répond un adieu en public. L’essentiel de la relation ressort en fait devant les yeux des autres, spectateurs d’une histoire bancale vouée à l’échec. La boucle est bouclée… et la vie continue ailleurs, sans Clément : choix radical.

    La dernière image avec l’appartement de Jennifer vidé de tout meuble tandis que le jeune homme sonne longuement est du coup parlante : la vie est à son tour cruelle pour ceux qui ne l’honorent pas, ne la vivent pas et ne l’approchent que mentalement, comme s’ils restaient derrière une vitre en spectateur du réel, sauf que dans leurs échecs, leur souffrance, ces gens inaptes au bonheur entraînent ceux qui les entourent de trop près.

  6. fabienne dit :

    Merci beaucoup de ce long commentaire, qui enrichit beaucoup mon petit article. Vous dites cela merveilleusement, et c’est la clé: « La vie est à son tour cruelle pour ceux qui ne l’honorent pas, ne la vivent pas et ne l’approchent que mentalement, comme s’ils restaient derrière une vitre en spectateur du réel, sauf que dans leurs échecs, leur souffrance, ces gens inaptes au bonheur entraînent ceux qui les entourent de trop près. »
    Et pardon de répondre si tard: mon blog vient juste d’être réparé, après des mois d’infortunes…

  7. Monique Dul dit :

    Je ne peux pas accéder à la critique que tu avais faite de ce film, mais peu importe. Sa lecture m’avait donné très envie de le voir, mais il ne passait déjà plus. J’ai alors acheté le livre et sa lecture m’a laissée un peu sur ma faim.
    Le film passait il y a peu à la télévision, et en le voyant, ce que tu en avais dit me revint en mémoire. J’ai alors compris ce qui manquait au roman. On n’y voit que le point de vue du personnage masculin, auteur narrateur, si bien que le récit reste assez froid. Dans le film, le personnage de Jennifer déborde de vie, de sensualité et de tendre

  8. Monique Dul dit :

    (je reprends) tendresse ( Emilie Dequenne est lumineuse), si bien que la froideur de Clément est glaçante.
    md

  9. Fabienne dit :

    Je suis contente que ma petite critique t’ait donné l’occasion de découvrir ce film. Ce n’est pas un chef-d’oeuvre, mais il est vraiment touchant. Emilie Dequenne est parfaite, comme toujours.
    Et tu as raison, le film est plus passionnant et riche que le livre, même si j’ai aimé les remarques à propos du couple et de la recherche de l’autre, avec les notations cyniques sur la question de savoir « à qui l’on peut prétendre »…
    Merci en tout cas de ton retour chaleureux!

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