“Amore” de Luca Guadagnino

 

Le film commence dans une ambiance à la Visconti. Splendeur des décors, luxueux mais étrangement  froids. On pénètre dans la demeure d’une grande famille d’industriels milanais, avec les grands-parents, dont Marisa Berenson en grand-mère relookée lèvres sensuelles: après l’avoir revue si belle et naturelle dans “Barry Lindon”, on ressent comme un choc, mais c’est un détail. Tilda Swinton est la maîtresse de maison, infiniment douce et mélancolique. L’ennui suinte, et la tristesse de cette femme qui a renoncé à son “âme russe”, coupée qu’elle semble être désormais de ses émotions, est discrètement poignante. C’est à mon avis la partie la plus réussie.

La passion va détruire ce bel édifice de glace et, là, il y a pour qui a vu le “Lady Chatterley” de Pascale Ferran comme un air de déjà-vu. La scène d’amour passionnée au coeur de la nature, avec fleurs agitées par le vent, insectes butineurs et feuillages mouvants est franchement  longuette.

Personnellement, j’ai eu un peu de mal à croire à l’histoire d’amour, car le héros est d’une discrétion qui confine à l’absence, mais bon…

La musique de John Adams porte le film de bout en bout avec des éclats dignes de Prokofiev. Et Tilda Swinton a un visage absolument fascinant, comme Alba Rohrwacher, d’ailleurs, habilement choisie pour jouer sa fille. La ressemblance entre elles deux est troublante, d’autant qu’Alba joue dans un film sorti en même temps qu'”Amore” et qui lui aussi raconte la passion d’une femme mariée pour un homme engagé dans une autre relation :”Ce que je veux de plus”, que je n’ai pas encore vu.

Voilà: je le recommande pour qui se sent l’âme contemplative…

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Histoire sans fin

 

 

Un filament transparent flotte devant ses paupières fermées, trace une courbe ténue, disparaît. Cris d’enfants. Odeur de l’herbe coupée. Une hirondelle a rayé le ciel de son cri strident.

Le soleil chauffe la peau de sa nuque. Juste au-dessous des cheveux relevés. Le journal posé sur ses genoux dégage une odeur suave d’encre et de papier chaud. Elle est si bien. Depuis combien d’années ne s’est-elle pas sentie si bien ? Elle passe la main sur la peau douce et fripée de ses joues.

La petite joue au sable, interminablement elle remplit le seau, le renverse, tape sur le fond de plastique, plaf, plaf, le soulève. La tour imparfaite se dresse, elle l’abat d’un coup de pelle jubilatoire.

Son coeur se serre. Cette scène, elle l’a déjà vécue, là sous le même soleil. Ses petits, ses petits à elle, jouaient, le cristal de leurs cris retentit à ses oreilles, elle respire l’odeur de leur peau quand ils venaient la retrouver, ivres de soleil et de rires, et qu’elle les embrassait. Ces petits-là ont disparu, engloutis par le temps, ces deux petits-là, le garçon blond et frisé, infatigable constructeur de barrages, et la fillette, si mate, si brune, si différente d’elle-même, la fidèle exécutrice des ordres de son frère. Et l’adorable bébé rieur, arrivé sur le tard comme dernier cadeau de la vie. Cadeau qu’on a peur de ne pas avoir mérité, parce que les forces déclinent et que le vent de la nuit, chaque soir, semble plus frais et moins éclatant le soleil de l’aube. Comme elle a eu peur, la petite dernière, de ne pas avoir la force de guider ses pas hésitants. Comme elle a craint de ne pas savoir trouver pour elle les mots pour dire l’obscurité qu’il faut traverser en chantant – pour fuir la peur.  Elle voudrait les serrer à nouveau dans ses bras, sentir leur chair ferme et parfumée et écouter leurs petites conversations.

Sa petite-fille est venue la rejoindre. Elle veut boire. Sa bouche s’arrondit sur le goulot de la gourde en plastique. Il faudra lui apprendre à boire normalement. Elle ressemble à son père, au petit garçon blond et frisé qu’il était, actif, calme, impérieux. Elle ressemble à son fils, son fils à elle, mais comment est-elle devenue une vieille dame alors qu’elle entend encore distinctement ses enfants s’appeler l’un l’autre? Une vieille dame comme sa mère, sa mère qu’elle croirait pourtant pouvoir retrouver chez elle, dans l’appartement blanc de Belleville, assise toute droite sur le canapé, les yeux dans le vague, perdue dans ses pensées, attendant, trop vieille pour tant de soleil, qu’elle, la jeune mère revienne. Une mouche volette dans un rai de lumière derrière le store baissé.

Encore une présence invisible. Sa mère repose au cimetière et pourtant elle chuchote à ses côtés, elle dit la ressemblance de cette petite-là, toute bouclée, avec les trois autres. Sa mère voit aussi la petite, c’est sûr, c’est sûr. Comme elle aimerait lui parler, dans cette lumière d’éternelle enfance, comme elle voudrait elle aussi remettre sa petite main froide dans la grande main qui n’est plus et attendre avec elle l’autobus qui n’existe plus pour rentrer à la maison, après la promenade au parc.

Cela ne finira jamais. Ce long chapelet de moments heureux, de moments volés au temps, et au travail, ces douces parenthèses incises dans le cheminement douloureux d’une vie qu’il a fallu construire. Dans la contrainte et le renoncement, aussi. Pourquoi a-t-elle dû attendre si longtemps cette plénitude ? Longtemps, sa jeunesse et sa maturité lui sont apparues comme un combat, une lutte contre un réel récalcitrant, avec une obsession : malgré tout, faire vivre la gaieté, conserver l’énergie.

Cette vibration, là. Comme elle la sent maintenant. Comme la vie est forte. On ne lui avait pas dit combien il est doux de vieillir et que, oui, oui, on retombe en enfance, dans l’insouciance palpitante de l’enfance. Les morts cheminent à vos côtés et les pas-encore-nés, les enfants de la petite, là, jambes irrisées de sable et robe tachée de grenadine. Elle n’aura été qu’un maillon, un passeur, un pont. Elle a peur que son vieux coeur éclate de joie.

Photo : Wolf Suschitzky, “La boîte d’allumettes”, Londres, années 1930

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Un genre de théâtre

3/3/2002.

Un restaurant italien. Décor chaleureux. Lumière douce. Ambiance feutrée.

Elle, élégante, cheveux sombres au carré. Bronzée, souriante.

Lui, chemise blanche sans cravate, brun, cheveux flous, l’air plutôt réservé.

H (d’une voix douce et basse) : Tu sais, ces séances de groupe, c’est vraiment précieux pour moi.

F (aimablement) :  Mais comment ça se passe, au juste ?

H : C’est difficile à décrire…

F  : Tu peux peut-être essayer quand même. Ca consiste en quoi ? On m’a dit que cela faisait un bien fou, mais au fond je ne sais pas de quoi il s’agit.

H (s’animant) : Eh bien, tu vois, par exemple, si j’ai vécu quelque chose de douloureux dans la journée, je vais essayer de le raconter… et, même, de le revivre… (Il leur verse du vin à tous les deux).

F (calmement) : Ca, tu peux le faire avec moi, ou avec un ami…

H : Oui, mais ce sont des choses très fines, qui sont dures à exprimer…

F : Je vois…

H : Et puis, ensuite, quelqu’un va mimer ce que j’ai raconté, enfin, jouer le rôle de l’agresseur, entre guillemets, enfin…, si c’est un épisode où il y a eu un agresseur supposé.

F : Tu peux changer les rôles ?

H : Oui, bien sûr, je peux aussi jouer l’agresseur et quelqu’un va jouer moi.

F (simplement interrogative) : C’est un genre de théâtre, alors ?

H : (Silence) …

Il a pris le verre rempli d’un vin grenat  et il boit lentement. Ses yeux restent baissés. Quand il lève le regard, il s’aperçoit qu’elle le fixe avec intensité.

F (troublée par son silence) : Enfin, du théâtre dans le genre catharsis, je veux dire…

H (d’une voix douce et basse) : Tu sais, ça joue sur des émotions très fines, ça n’a rien d’hystérique. Ca me réconcilie avec mes émotions. (Il sourit avec un air de s’excuser.)

Elle fait un sort aux calamars à la tomate. Elle les découpe, les cisèle avec une mine appliquée avant de les avaler avec jubilation. Une grande lampée de lambrosco. Elle lui sourit d’un air ravi.

F : Tu es tellement sensible, c’est ce qui est adorable chez toi.

H : Mais ça ne vaut pas que pour moi, tout le monde en profite, tout le monde profite des émotions de tout le monde.

F (les yeux baissés vers son assiette, occupée à manger, conciliante)  : Oui, oui, c’est bien ce que je dis, comme au théâtre.

H : (Silence)…

Il fixe son assiette, se tient parfaitement immobile.

F (sans acrimonie) : En tout cas, j’ai l’impression que tu ne peux plus t’en passer. La vraie vie, c’est ce qui se passe là-bas, dans les groupes. Les vraies émotions, c’est là-bas que tu les as. Ailleurs, la vie est fade, non ?

H (seulement légèrement impatienté, d’une voix toujours douce) :  Je t’ai dit que ça n’avait rien à voir avec du théâtre, du spectaculaire. Je ne suis pas devenu un acteur, et je ne me défoule pas non plus. Ces stages, c’est toi qui m’en as parlé. C’est douloureux. Mais ça me fait évoluer. Et ça en fait évoluer d’autres que moi, en même temps que moi.

F (toujours conciliante) :  Evidemment, c’est ça qui est merveilleux, le partage, en somme.

H : Tu ne crois pas, toi, qu’il est absolument nécessaire de revivre des émotions, par exemple de notre enfance, pour pouvoir les dépasser et évoluer ?

F : Si, si, bien sûr.

Elle lui sourit gentiment.

H : Je veux dire, même entre nous, ça ne peut qu’aller mieux si j’arrive peu à peu à comprendre ce qui se passe en moi.

F : Moi, je trouve que ça ne va pas si mal, entre nous. Tu le sais, rien ne vaut pour moi un vrai travail sur le comportement , sur les comportements de tous les jours, je veux dire. Si tu acceptais de mettre un peu d’ordre dans la maison, de ne plus laisser traîner slips et chaussettes sales dans la chambre, franchement, ça déjà, ce serait formidable. (Plus malicieuse qu’ironique)  Tu pourrais mimer une saynète sur ce thème-là, non ?

H (très calme, très maîtrisé)  : Tu ne me prends jamais au sérieux. Tu ramènes tout ce que je fais à un jeu, et un jeu puéril, en plus. Tu ne me respectes pas.

F (souriante, mais les sourcils froncés)  :  Tu ne crois pas que tu exagères un peu ? C’est moi qui t’ai recommandé ces séances de gestalt, ne me dis pas maintenant que je n’ai pas de respect pour ce que tu y fais.

Il se tait, la regarde brièvement, prend son verre, le contemple, boit enfin.

F (comme découragée) : Et voilà, j’ai l’impression que tu es parti pour faire la tête un bon bout de temps. Quel cinéma tu fais parfois pour rien !

H (amer pour la première fois depuis le début de la scène)  :  Tout à l’heure, tu parlais de théâtre, on n’en sort pas… Tu vas me dire que que c’est normal, avec ma mère en vieille actrice spécialiste des bides et ma soeur qui cachetonne depuis des années…

F (calme, mais triste) : Tu sais très bien que je n’admire rien tant que les artistes, et en particulier les comédiens.

H  (véhément) :  C’est faux, tu n’admires que les gens réalistes, pratiques, doués pour la vie. Je n’en suis pas.

F (suppliante) ‹ Arrête, s’il te plaît. Elle a pris sa main. Elle la caresse du regard et des doigts. Il retire sa main avec brusquerie. Ecoute, nous passions une soirée si délicieuse, il fait doux comme à Sienne l’an dernier, à la même époque. Tu te souviens ? Le repas est succulent et j’ai hâte de me retrouver dans tes bras. Arrêtons cette dispute. C’est ta fragilité qui me touche en toi, tu le sais bien.

H (calme mais persifleur)  : C’est ça, je suis fragile et toi, tu es tellement solide. Les rôles sont distribués. En fait, tu es construite, artificielle, fabriquée. Tu es calme en apparence seulement, au fond tu es angoissée, très angoissée. Tu es totalement coupée de tes émotions et c’est ça qui te rend sadique.

F (plus surprise qu’indignée)  : Sadique ! Tu y vas un peu fort, non ?

H : Je ne suis pas sûr.

F : Je n’ai plus faim. Et toi ? Alors, demandons la note. J’ai besoin d’une bonne nuit pour me remettre. Si j’arrive à dormir après tout ça…

H ( ironique)  : Surtout qu’on s’est donné en spectacle, n’est-ce pas ? Une pseudo-scène de ménage au restaurant, quelle horreur !

F : S’il te plaît, arrête. Je ne te reconnais plus . Mademoiselle, l’addition, s’il vous plaît !

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Réminiscence

Vanves. J’y ai vécu jusqu’à l’âge de cinq ans. Beaucoup plus tard, comme  ma grand-mère y était enterrée, on a couché à ses côtés le grand corps froid de mon père. Quand maman est morte, je l’y ai portée à son tour. Vanves, c’est là que reposent mes parents, dans le mystère d’un cimetière de campagne, petit, fleuri, apaisant.

La rue où nous habitions a été détruite au moment de la construction du périphérique. De grandes barres anonymes ont remplacé le lacis des ruelles que j’ai oubliées.

Ce soir, l’air est doux et je descends vers le lycée Michelet. Une rue en pente douce y mène.  Le trottoir est fait de larges marches plates qui se succèdent en vagues immobiles : deux claquements de talon, un blanc, puis deux claquements de talon, une étrange  mélopée se lève en moi, quelque chose de doux et de poignant, un chant oublié. Je m’arrête. Je sens flotter autour de moi la chanson plaintive de mes pas, de pas que je connais si bien, que je reconnais.

Maman. Je trottine à ses côtés, pour moi il faut bien plus que deux enjambées pour parcourir une marche aussi longue. Le vent souffle et elle  remet sur mes cheveux ébouriffés la capuche rêche. Elle reprend ma main. J’aime bien passer devant la porte cochère où nous nous sommes arrêtées une fois, bloquées par la tempête. Je m’étais serrée contre elle et nous n’avions pas attendu la fin de la bourrasque et de la pluie, nous étions sorties pour rejoindre notre maison, le temps pressait, mon frère allait rentrer de l’école. Nous avions fait une halte chez Mme Flamand, l’épicière, toute rose et blanche, avec un long nez pointu, en fait on s’appelle peut-être du nom de l’animal à qui on ressemble, sauf quand on ne ressemble à rien , comme moi, qui ai un drôle de nom qui ne veut rien dire, en français du moins. Mais qui signifie “champ vert” en allemand, a dit mon papa.

Papa frotte ses lunettes cerclées de métal doré avec une petite peau de chamois trouée. Non, pourtant, je ne suis pas d’origine allemande. Il est russe, mon papa, sa mère aussi. Et ce qui est plus extraordinaire encore, c’est qu’il n’a pas de papa. Juste une maman russe, qui a habité là, dans ce minuscule deux-pièces jusqu’à sa mort.

Encadrée par le rythme des semelles qui claquent, surgit la cuisine verte, d’un vert que je détestais, et maman aussi. Et la batterie de casseroles cabossées au mur, et le petit rideau à carreaux sous l’évier de faïence, et la table en bois peinte en vert, elle aussi. Et maman et papa, tendus, examinant des comptes, sourcils froncés, grondeurs. “Va au lit, tout de suite!”

Et la chambre au lino fendu, et le petit lit à croisillons qui touche le grand lit si attirant des parents. Et, plus loin, le lit de mon frère, où somnole l’ours en peluche tout couturé d’avoir dû subir tant d’opérations à coeur ouvert.

Tip-tap, tip-tap, voilà que le soleil entre à flots dans la chambre paisible. Maman a tiré les rideaux d’un geste gai et elle m’embrasse : “Tu es ma princesse, mon bonheur, mon rayon de soleil.” Une longue journée s’ouvre devant nous, mais d’abord il faut manger la tartine beurrée qui sent le zeste d’orange, car le même couteau a servi pour le jus d’orange et la tartine. Sur la chaise m’attendent la robe à carreaux que je n’aime pas et la veste grise tricotée par elle, au cours de ces longues soirées où je l’entends chuchoter dans la cuisine avec mon père. Devant moi s’avance, dans la lumière incertaine du matin, la douce journée que clôturera la promenade au parc avant le retour de l’école de mon frère.

 

 

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Barbe bleue

Elle avait épousé Barbe-Bleue. Il était étrange et attirant. Et puisque l’homme qu’elle aimait n’avait pas voulu d’elle, alors lui ou son frère, quelle importance…

Elle avait montré les trésors de son mari, sa nouvelle richesse, à ses envieuses amies. Elle avait vu leurs yeux briller devant les coffres débordant de pierreries, les armoires  aux planches ployant sous la soie, le vair et l’organza. La vaisselle d’or étincelait dans leurs mains blanches, les cristaux taillés lançaient des éclairs.

Elle avait pensé : je l’aimerai bientôt. Il s’agissait juste de se mettre joyeusement à table avec lui, et au lit, jour après jour. La barbe  noire, de nuit, n’était pas si inquiétante. Il suffisait de regarder ses yeux, parfois si angoissés. Son époux avait quelque chose des biches sauvages du parc, effarouchées au moindre bruit, humant frileusement les menaces de leur museau de velours.

Elle avait décidé d’ouvrir une à une les portes de son coeur, sans bruit, en douceur. Il ne se rendrait compte de rien. Elle l’apprivoiserait.

Les portes de son coeur, oui, mais cette porte-là, celle sans décoration aucune, au sobre bois de chêne brut, celle-là, elle savait qu’elle devait y renoncer. Par respect, sans chercher à comprendre. Il lui avait dit : « Là tu ne devras pas aller ». Ses yeux suppliaient. Sa bouche au dessin si ferme sous la barbe noire avait légèrement tremblé. « Tu n’iras pas, toi, mon âme et ma vie, tu n’iras pas, n’est-ce pas ? » Elle avait incliné la tête en signe d’assentiment. C’était son domaine et son secret.

Il était parti pour ses affaires, elle ne savait lesquelles au juste, et peu lui importait. L’essentiel était qu’il revînt vite.

Elle s’ennuyait seule à table et passait lentement à travers les pièces vides, écartant les lourdes tentures tendues d’une salle à l’autre.Elle n’avait pas envie de voir ses amies. Elle rêvait. A lui. A son silence, à son calme, à la façon qu’il avait de la regarder avant de lui prendre la main pour l’entraîner sur leur couche. Elle frissonnait.

Comme il tardait. Les mets prenaient dans sa bouche un goût fade, le chant exalté des oiseaux lui devenait insupportable, elle jalousait la nature luxuriante du coeur de l’été. Une sourde rancune montait en elle tandis que son désir de lui la tourmentait chaque jour un peu plus. Son absence la rendait si misérable, comment pouvait-il tarder ainsi ?

Elle se vengerait. Elle n’allait pas respecter son désir. Elle entrerait dans la chambre interdite. Ce serait sa façon de le punir de cette béance qu’il creusait en elle.

Effroi et désespoir.Elle avait tout perdu. Il s’était pris la tête dans les mains et avait poussé un long cri de bête. Puis le silence était retombé, il avait fermé toutes les issues. Et avait attendu la mort, enfermé, enfermé avec elle, sans un mot, sourd aux hurlements de détresse de sa soeur à elle, encourageant du haut de la tour sud les frères à galoper plus vite.

Elle n’avait pu empêcher qu’ils le tuent.

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Femme sur route


“Qu’est-ce que tu fais sur cette route ? Ton chapeau, ta mère appelait ce genre de chapeau-là un bibi, ton chapeau sera happé par le vent dans une seconde, tu te crois élégante, souple et tout, ton tailleur te moule, comme tes formes sont devenues opulentes, tu l’as voulu…

– Arrête ça, je n’ai pas voulu être si ronde…

– Elle n’a pas voulu être si ronde, elle a toujours essayé d’être élégante, c’était plus ou moins réussi,  mais là, elle est parfaitement élégante…

– C’est vrai, j’aimerais être élégante, longue et avec des formes généreuses en même temps…

– Et tu vas où ? Tu marches sur l’asphalte brûlant, les pointes de tes talons s’enfoncent dans le bitume, tu les retires avec un léger chuintement, ça te rappelle ta jeunesse, n’est-ce pas ? Quelle jeunesse, tu n’as pas voyagé beaucoup, ni suivi de routes noires droit devant toi, alors après quoi tu cours ?

– Elle ne court peut-être pas après quelque chose, peut-être qu’elle fuit quelque chose, qu’est-ce que tu en sais, toi , après tout ?

– Je crois que oui, c’est ça, je fuis plutôt..

– C’est pour ça que tu as pris une si jolie meugnonne petiote valise ? Pour fuir ? Et ton tailleur prince de galles sur cette route bordée de champs si vastes, si immenses, leurs limites débordent l’horizon, et tu avances toute droite avec ta petite valise, tes hauts talons et ton bibi (comme disait Maman, pas vrai ? ) tout rond, d’un gris souris attendrissant…

– Elle croit qu’elle ressemble à ce portrait  de sa mère pris sur un trottoir parisien, dans les années 50, quand il y avait des photographes  pour  saisir  au vol  les enjambées des belles femmes pressées qui traînaient derrière elles un garçonnet boudeur, en culottes courtes à bretelles du même tissu. Et la maman porte sur l’avant-bras la petite veste, aussi du même tissu, et au bout de sa main gantée de blanc, l’autre gant blanc, celui de la main qui traîne le garçonnet…

–  Oh oui, Maman est si belle sur cette photo, comment lui ressembler ?

–  Ne t’occupe pas de ça. Où vas-tu sur cette route improbable ? As-tu oublié que tu as lancé tant d’ancres pour te maintenir au port que tu serais maintenant incapable de seulement naviguer  un mille ? Hier encore, tu t’offrais un café au soleil d’une terrasse, et cela avait un goût de fruit défendu…

– Je sens sous ma jupe un peu longue, un peu fendue, vous avez vu ? , je sens l’intérieur de mes cuisses qui se touchent, la peau est douce et fraîche…

– C’est pour ça qu’elle marche comme ça, sur la route qui fond sous le soleil au zénith, c’est pour ça, pour sentir comme c’est doux, des cuisses à l’ombre qui se touchent en marchant…

– Mais le chapeau, tu n’en as jamais porté par le passé, tu trouvais que cela décoiffait, que tu étais trop timide pour ça, porter un chapeau.

– Je suis toujours aussi timide.

– Elle n’était pas si timide. Il y en a qui disent qu’elle a fait les quatre cents coups.

– Tu l’as dit toi-même : “J’ai fait les quatre cents coups”, et où, et quand, s’il te plaît? C’est consigné dans ta meugnonne petiote valise en cuir vert tendre, là, qui ballotte au bout de ton bras, bien serrée dans ta main gantée…

– …gantée de blanc comme sa mère sur la photo.

– On a compris, ça suffit. Qu’est-ce qu’elle contient donc cette valisette-là, dis, ton pauvre passé vide, une paire de bas pour les frimas, quand les cuisses rondes et fraîches seront toutes marbrées de bleu, comme quand tu jouais en hiver dans la cour de récréation, avec les chaussettes tricotées qui grattaient, qui grattaient, les chaussettes beiges qui montaient jusqu’au-dessous du genou, seulement jusque-là. Après, la peau était froide, rose et bleuâtre, bien douce aussi. Alors, tu as mis des chaussettes dans ta valise vert tendre, ou des bas de soie, ou des collants de ski, ou…

– J’ai toujours tellement eu horreur du ski…

– Ferme-la, tu n’as jamais su ce que tu aimais ou détestais, et maintenant tu marches entre deux  champs de céréales, seule entre deux champs immenses, et tu n’as aucune idée d’où tu vas, dans ton tailleur prince de galles, avec ton bibi ridicule et ta valisette.

– Laisse-la, elle sait peut-être, quelquefois elle a su.

– Je ne me souviens plus, c’était il y a longtemps, j’étais une petite fille, non ? Mais j’ai toujours tellement cru qu’on pouvait se tromper de chemin, et puis rebrousser chemin, et ce n’était pas grave, il fallait retrouver l’embranchement, on repartait ailleurs, l’erreur était annulée et…

– Depuis, tu as compris, je crois. Quand on rebrousse chemin, des barrières ont poussé, avec de grands portails aux lourds vantaux, on ne peut pas rebrousser chemin, on a pris ce chemin-là, il faut le continuer, le continuer jusqu’au bout, ça, tu l’as compris, maintenant, hein ? Alors qu’est-ce que tu fais là, sur l’asphalte brûlant, avec ton tailleur à la veste cintrée, à la jupe fendue, ton beau tailleur prince de galles ? ”

 

 

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Maternité

Maternité

Froissé, le tendre visage rose, nez écrasé, yeux simiesques où seul l’iris s’aperçoit, le blanc viendra plus tard. Il paraît qu’il ne grandit pas, ou très peu, c’est l’orbite qui s’élargit, la paupière qui s’étire, alors l’iris se nimbe de blanc et le regard s’humanise.

Mais là, c’est le petit d’homme, désarmé, délicieusement larvaire malgré ses mouvements de pattes arrière désordonnés, le petit que la mère voudrait lécher, elle le fait d’ailleurs, dès qu’elle est seule, elle le remet au sein, elle l’accroche à la mamelle, son petit, et le lèche, là, dans le fin duvet du crâne, derrière l’oreille, autour des pétales des narines, sous l’épluchure de crevette des ongles, elle le suçote, le petit, elle pense à lui quand il sera vieillard, quand elle sera morte et toute démantibulée dans la terre froide.

Alors son petit sera froissé, tout ridé, flasque et impuissant, mais personne ne sera là pour lécher son vieux visage, gris, maussade, et personne ne le mettra à son sein rond et ruisselant, aucune poitrine ne sera là pour être soulagée par son obstinée têtée et elle geint : ô mon petit, mon petit, et morte je serai et rien pour toi ne pourrai, mère sans vie, mère dans la terre froide qui emplira ma bouche.

F.C.

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Vision rouge

Dans le silence haletant rôdent de grands  loups  gris, efflanqués, solitaires. Une vraie meute jamais ne trouble les sous-bois. Que de longs fauves affolés, qui glissent, dos fuyants, entre les troncs noirs.

La forêt n’est  visible que le soir, on n’a jamais vu la couleur des feuillages. Dans les sombres ramures ne chante aucun oiseau.

Parfois une voiture attelée fait une apparition, tirée par des chevaux aux yeux fous, l’écume au mors. Les loups gris les suivent un moment, harcelants, affamés, puis renoncent.

Dangereuse est la forêt et oppressant le désir de la traverser. Le courage est  pain dur qu’on a envie de jeter au loin, de jeter aux loups qui guettent le voyageur égaré dans la phosphorescence de dizaines d’yeux.

Ils ont un peu peur, ils ne sont pas sûrs d’être les plus forts. Cette incertitude, le seul atout de l’errant.

Leurs pâles échines s’argentent sous la lune tandis qu’ils fuient. Une voix encourage, une voix accompagne. Elle sait le chemin, le chemin qui mène à la ville.

Immense est la forêt et pourtant elle s’étend au pied d’une cité d’ocre. Une cité aussi éclatante de lumière que la forêt est noire.

Ici les loups sont en cage, avec des yeux tristes et de grises babines qu’ils ne retroussent plus. Des petites filles en jupe plissée, aux chaussures à barrette, des petites filles d’il y a déjà longtemps les considèrent avec étonnement. Elles sont déçues et leur mine s’allonge.

La ville qui enserre la forêt est un anneau de lumière. Les hommes et les femmes y circulent avec élégance et y échangent de longs regards, dans le tourbillon d’allées et venues implacables.

Les mains des hommes attrapent au vol les mains des femmes. Les corps se trouvent sans un mot. De sobres édifices abritent icônes et  enluminures du Moyen Age, craquelées, brunies, mais aussi des chambres aux lits hauts et profonds. Des couples roulent en riant et en pleurant  dans des draps lessivés de soleil. Le vent se lève et les draps battent aux mains des amants, draps tendus au-dessus d’eux, horizontaux dans la bourrasque qui traverse les grandes pièces des palais.

Des rires d’enfants et des clapotis montent vers les fenêtres à meneaux. On entend une viole de gambe, ou John Coltrane. Ou de jolies chansons sucrées qui font bouger les hanches. Il fait chaud, même la bourrasque est  tiède et l’on s’habille juste pour être plus beau. La vie dans la ville est une soirée de volupté qui ne finit pas. Le doux jeu des regards s’y épanouit à l’infini.

Entre la ville et  la forêt coule une eau trouble. De piètres nageurs s’escriment à remonter le courant, tandis que des soldats d’autrefois, escopette à l’épaule, les visent posément et les abattent. Entre la ville et la forêt coule un fleuve barbare.

Fabienne Clairambault

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Soirées

S’il  avait  proposé, dans le  miracle  de  cette  rencontre fortuite, qu’elle renonce à  cette  soirée qu’elle redoutait morne,  qui  le serait  sûrement – s’il  l’avait dans un élan de tout  son  être  entraînée à rebrousser  chemin  pour  aller, ensemble, dîner dans quelque brasserie  de l’avenue,  peut-être alors,  après l’avoir suivi   en riant  beaucoup   et  en protestant  un  peu, se serait-elle  retrouvée  assise  sur  une  banquette de peluche rouge,  sous  un  miroir  reflétant  les  ors des  lustres de pacotille  et le  carmin  des  lèvres des femmes  invitées,  courtisées,  passionnément   regardées,  et peut-être aurait-elle bu le doux feu  âpre d’un très vieux bordeaux,  l’odeur  de la viande  l’aurait grisée,  mais plus encore  ses  rares et  fortes   paroles  et  l’autorité  de sa  main  rapprochant sa tête à elle pour  l’embrasser,  et  elle  n’aurait  pas  eu   à réfléchir, ni  à craindre  que  le  vin  l’ait  trop  enlaidie, car  comme  une  aveugle il l’aurait  conduite,  elle  d’habitude si  indécise, au  coeur  de  Paris,  au centre de  son appartement,  dans le  mitan de son lit.

Mais il n’en avait pas été ainsi,  il  lui avait juste asséné – pressé, impatient  de se  rendre là où  on l’attendait -qu’il n’irait  pas  à cette soirée,  sûrement   très  sympathique au demeurant, où  il  avait  été,  quelle coïncidence, lui  aussi  invité, qu’il n’irait pas car  il  avait bien  antérieurement  pris d’autres  engagements, mais qu’ elle s’amuserait à  coup  sûr  beaucoup là-bas. Et dans les salons aux grises moulures,  brisée de tristesse, en proie à  une  de  ses  pires   crises d’autodévaluation,  elle avait  dû  subir, balançant entre l’exaspération  et la reconnaissance,  le  flot  des impressions  cinéphiliques d’un effroyable  bavard, qui ne  lui  laissait  pas  dire  un mot –  et   du moins pouvait-elle se libérer de toute  participation à  la conversation et se livrer  au sombre plaisir  de  se vilipender,  tout en  buvant à petites gorgées  le  champagne tiède de toutes  ses  défaites.

F.C.

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Retour en Anjou

Elle claqua la porte. Ce n’était pas son habitude, elle sourit de se sentir sursauter, gamine prise en faute, toujours si maladroite, incapable de faire coulisser le lourd verrou sans s’y prendre à deux fois.

La lumière tombait obliquement de la fenêtre du palier, rais dansantes de poussière. Vermeer… Son¦coeur se serra un peu, tant de douceur, cet or qui inondait les marches cirées du vieil escalier, elle l’avait dédaigné si longtemps…

Dans la rue, elle s’arrêta pour ranger la clé au fond de son sac de voyage,  sous la pile de vêtements soigneusement pliés. Elle courait pour mettre son pas au rythme de son coeur, de  son corps agité qu’elle n’arrivait plus à contrôler. Elle se força à s’asseoir à l’arrêt de l’autobus, sur le banc jaune et granuleux que le soleil matinal n’avait pas encore réchauffé. Elle regarda sa montre, le sourire du clown du cadran, la trotteuse qui se pressait, comme elle : 8h 50. Elle avait le temps, il fallait qu’elle se calme. Elle essaya de goûter la caresse du vent léger sur sa joue, de jouir de la rumeur de Paris, du va-et -vient sonore de ceux qui se croisent  et  flânent  et s’enfuient.

Du dos de la main, elle effleura le velours turquoise du siège vide à côté d’elle. Le bus arrivait à la hauteur de la rue de Rennes. Elle eut peur de ce moment qu’elle connaissait trop bien où l’excès de joie, l’excitation de l’attente basculent dans l’angoisse. Ces vapeurs de miel du soleil sur les chaussées d’asphalte, cette buée dense et lumineuse qu’elle retrouvait toujours sur sa route dans ses moments d’intense bonheur… Elle se revit enceinte de son fils, palpitante, fébrile, marchant à grands pas dans les rues du Quartier latin, remontant les allées du labyrinthe du jardin des Plantes, vite, si vite, comme talonnée par quelque mystérieux poursuivant. Tant d’années après, la même émotion. Et cette litanie dansant dans l’air surchauffé : “Mais le coeur, lui, ne vieillit pas — à l’intérieur de nous, ça ne vieillit pas !”

La fraîcheur de la gare, après l’éclatant soleil de la place, la fit légèrement frissonner. Assise dans le train, elle sentit qu’elle s’apaisait peu à peu. Pendant deux heures et demie, elle pourrait se livrer enfin toute à sa rêverie, à ses implacables rêves qui faisaient défiler  devant elle des images si précises qu’elle s’en extrayait péniblement, étourdie, grisée. Elle sentit avec une acuité douloureuse la douceur de sa main sur sa nuque, la chaleur de ses lèvres sur les siennes, son odeur  de  chat  endormi  au soleil. Le mot  “retrouvailles” résonna dans sa tête et lui fit mal. Elle entendit l’effort et la peine, et le courage qu’il faudrait déployer, calicot blanc claquant entre leurs bras tendus — et le temps, incertain allié. Des retrouvailles comme des relevailles, d’abord on dit  : “Dieu merci, j’y suis arrivée”, et puis on se sent vaciller devant la tâche.

Elle détourna vivement  la tête vers la vitre, pour chasser de son regard l’image que le mot avait jetée devant elle, pesant gibier lancé tout sanglant sur la table.  Elle avait besoin de voir défiler les champs et les haies, et les maisons aux jardinets maladifs. Ces visions fugitives et monotones la rassérénaient.

Il ne l’attendait pas sur le quai, puisqu’elle avait préféré ne pas lui dire quel jour elle arriverait. Elle se glissa avec volupté dans la petite voiture de location qu’elle avait  réservée depuis Paris. Le tableau de bord et les sièges neufs lui donnaient une curieuse impression d’irréalité, elle se sentait jouer un rôle, ce geste qu’elle avait eu en lançant son sac de voyage sur le siège arrière… C’était si bon, si follement bon de se retrouver dans une autre ville, de conduire un véhicule inconnu à travers des rues oubliées.

La campagne angevine lui parut triste. Le grand fleuve gris roulait des eaux maussades. Les mouettes remontaient vers l’amont  pour échapper aux tempêtes de l’estuaire en criaillant lugubrement. Les ardoises des toits et le schiste des murets martelaient  durement le paysage. Figée sur le piquet d’une clôture en fil de fer barbelé, une buse la suivit  des yeux.

Elle sentait le plastique froid du volant sous ses doigts légèrement gourds. C’était ça qu’elle était venue chercher de si loin, vers quoi elle fonçait sur la route bordée d’ormes : son indulgence, cette façon qu’il avait de l’écouter comme s’il la bénissait.

La rousseur de la vigne vierge la surprit. Jamais encore, elle n’avait vu la maison dans un tel flamboiement. Elle se sentit curieusement intimidée. La cuisine sentait le café et le beurre frais, il parlait à côté, dans la salle à manger, avec une femme, il n’avait pas entendu les coups frappés à la porte ni ses pas dans la cuisine. Quand il se tourna vers elle, le soleil tomba précisément sur la mèche blanche qui lui barrait le front, rebelle — lame d’un glaive étincelant sur sa tête. L’ange du Jugement dernier. Imperceptiblement, il modifia son expression, du moins eut-elle cette impression. D’abord surpris et contrarié, il arbora aussitôt après un large sourire, se leva en écartant les bras, s’exclamant avec enthousiasme : “Suzanne, quelle bonne surprise !” Ca sonnait faux, elle n’arrivait pas à vaincre l’horrible impression que tout sonnait faux, comme dans un film mal doublé, comme dans une mauvaise série télévisée. Elle ne se précipita pas pour se jeter dans ses bras, comme  elle  l’avait tant et tant  de  fois  fait  en  rêve ,  elle  restait  là,  sur  le  seuil, paralysée par la déception de ne pas le trouver seul. Il lui entoura les épaules de son bras, elle sentait son corps raide, incapable de répondre à son embrassade. L’interlocutrice de Thomas, une femme aux cheveux courts, à l’air plutôt engageant, les regardait placidement sans avoir le moins du monde l’air gêné. “C’est moi qui suis en trop…” pensa Suzanne, et, sous la cuirasse de ses muscles tendus, elle sentit une violente douleur, la douleur, lui tordre le ventre.

“J’ai été assise trop longtemps, j’ai besoin de faire un tour au grand air…

— Tu vas bien grignoter un petit morceau avant, Paule vient de me ramener des reines de reinettes délicieuses.”

Elle avait refusé, elle se sentait si humiliée, oui, défaite. Comme sa mère aurait dit, elle était la cinquième roue du carrosse. Insignifiante, sans importance. Elle marchait à grands pas sur le sentier, elle sentait sous la fine semelle les cailloux pointus et le froid de la terre durcie par les premiers frimas. Une odeur lourde de champignon et de moisi  flottait dans l’air, un fin brouillard enveloppait le paysage. Plus que jamais, la nature lui semblait une entité hostile, elle savait bien qu’elle n’y trouverait aucune consolation. Elle était envahie par une espèce de panique qui lui faisait mettre convulsivement la main devant la bouche  pour étouffer ses sanglots. Elle  proférait  des sons inarticulés, cris de détresse qu’elle trouvait ridicules et qu’elle ne pouvait retenir.

Seule. Seule, seule, seule, tambourinaient ses talons, et les arbres dénudés accompagnaient ses pas sonores d’une plainte languissante. Sous ses doigts raides de froid, le volant lui sembla tiède.

F. Clairambault

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