D’amour et d’eau fraîche, d’Isabelle Czajka

 

J’ai revu en DVD une merveille de petit film ciselé, un bijou de légèreté en matière de peinture de la cruauté sociale. Il est passé inaperçu ou presque à sa sortie, en août 2010. Ceux qui je l’ont vu ont adoré. Et si les autres avaient été découragés par le critique du « Monde », qui sait?, lequel lui reprochait de « ne pas mettre le système social à vif, façon Dardenne »? Aussi est-il  préférable de le dire tout de suite : Isabelle Czajka ne filme pas non plus l’amour à la manière du Visconti de « Senso » ou les scènes d’action à la Melville, façon « Le Doulos ». Elle dit et filme les choses à sa manière et on l’en remercie.

Une jeune fille cherche un emploi. Elle a des diplômes, de l’allant. Elle a un père dépressif, divorcé d’une mère constamment critique envers elle. Lui vit en HLM, la mère dans une impeccable villa de banlieue. Son frère a réussi, il a obtenu pour elle un emploi dans une agence de communication très en vogue. Et là, on la reçoit sans façons, ce sont des gens, disent-ils d’eux-mêmes, très « cool », très « créatifs », en fait d’effroyables bobos qui vont la traiter avec le plus total mépris, sans états d’âme, sans lui porter la moindre attention. La directrice (formidable Océane Mozas) porte des tenues sobres et branchées, elle sourit délicieusement, la tutoie tout de suite – et lui fait garder ses gosses quand la baby-sitter fait défaut.

Cette première partie est d’une rare cruauté : d’autant plus que rien ne vient souligner la chose, pas de révolte, pas de compassion, pas de colère. La description est implacable, et l’héroïne, si volontaire, seule mais jamais amère. Elle se donne à qui lui offre le restaurant, elle se donne parce que personne ne s’intéresse à elle, qu’elle n’est rien pour personne.

 

 

 

Le repas de famille est sensationnel sur ce plan : le frère comme la mère s’appliquent , sous couvert de conseils, à la rabaisser, à lui dénier toute valeur. Mais sans jamais que la réalisatrice ne tombe dans la caricature, c’est merveilleusement juste, cela pourrait passer inaperçu dans la vraie vie… Cela passe inaperçu dans la réalité, et c’est là tout l’art de la mise en scène que de souligner ce que d’ordinaire on ne voit pas.

La seconde partie du film, c’est Bonnie and Clyde au petit pied, le discours anarchisant en moins. Ben, qu’elle a séduit immédiatement, est un paumé comme elle, il s’intéresse à elle pour de vrai, elle n’en revient pas. Il joue au malfrat, il est un pauvre gosse perdu. Afin d’honorer une « commande », il part dans les Pyrénées pour de fausses vacances de rêve et elle le suit puisqu’elle n’a rien à perdre et qu’elle sent bien qu’elle va l’aimer.

Pas de pathos, mais de très tendres scènes d’amour entre deux enfants abandonnés. Le coeur se serre devant tant d’innocence et de déréliction.

Rock et violente est la musique de la première partie, celle qui voit l’héroïne foncer contre les murs de l’indifférence et repartir, vaillante, gaie malgré tout. La bande son se fait élégiaque pour accompagner ensuite le duo d’enfants amoureux. J’ai aimé ce contraste assumé. Et le jeu stupéfiant de naturel et de subtilité des deux acteurs, Anaïs Demoustier et Pio Marmaï. J’aimerais leur prédire une longue et belle carrière.

 

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Une séparation, d’Asghar Farhadi

Un couple se sépare. Le film s’ouvre sur la requête de l’épouse devant le juge. Elle veut partir à l’étranger. Son mari accepte (premier élément de surprise pour nous), mais elle devra laisser leur fille avec lui à Téhéran. Le film se clôt sur leur divorce : les termes de la demande ne sont plus les mêmes, et c’est à leur fille que la question du choix parental sera posée. Entre ces deux moments-clés, le mensonge sera passé, d’abord discret, habituel, compréhensible, et pour finir dévastateur.

Au-delà des images, de l’harmonie des couleurs, la beauté de ce film et l’extraordinaire émotion qu’il dégage tiennent à la vérité humaine, sensible, des personnages. Chacun porte sa part d’ambiguïté et celui que l’on trouvait si admirable va apparaître peu à peu sous un autre jour. Le fils aimant, celui qui s’occupe de son père comme d’un vieux bébé, totalement dévoué, caressant, se montrera dur, injuste et insensible aux demandes d’attention de son épouse.

La bigote austère et sèche va se révéler héroïque lorsque poindra la nécessité intérieure d’obéir aux « impératifs catégoriques » de sa foi.

La vérité est insaisissable. La confusion des sentiments et des faits semble répondre à notre surprise et à notre émerveillement de voir les Iraniens si proches, si semblables. Naïveté de l’idée de la différence, universalité de la douleur des sentiments bafoués.

 

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L’Intranquille, autoportrait d’un fils, d’un peintre, d’un fou – de Gérard Garouste, avec Judith Perrignon

Je ne connaissais pas le peintre ou à peine. Ses tableaux ne m’intéressaient pas. Ne me touchaient pas. On m’a offert le livre. Je ne l’ai plus lâché.

Il est toujours troublant de lire une autobiographie. Au-delà  de la découverte d’une écriture, on devient voyeur, curieux d’une vie qui ne nous regarde pas, que l’auteur expose avec plus ou moins de retenue. Gérard Garouste avance avec prudence et son pas est celui d’un homme qui retourne avec douleur sur un passé qui continue de l’habiter pour le meilleur et pour le pire, qui le fait créer et se détruire dans une même douleur dont il ne peut, quoi qu’il fasse, s’affranchir. Cette souffrance qui le rend littéralement fou, il la met en scène sans la moindre complaisance, comme un lot dont il a hérité et dont il ne se libérera pas. Un peu comme le Fritz Zorn de Mars, même si la fin est moins tragique. Il est des poisons sans remède, avec lesquels il faut vivre. La haine, la haine gratuite, celle de  l’antisémite, il a dû non la subir, mais en sentir jour après jour les nauséabonds effluves.

Le fils, d’abord. « Mon nom est une jurisprudence. Il faut réparer. » Ce verbe-là revient plusieurs fois dans le texte. Le père de Gérard Garouste a été condamné pour spoliation de biens juifs pendant la guerre. De cette période, il dira à son fils, « ç’a a été les plus belles années de ma vie ».

L’enfant subit la violence du père à la maison, contre la mère, effacée, absente, contre lui-même, et les diatribes antisémites, obsédantes. S’y mêlent pour le jeune garçon les « sornettes du catéchisme » de l’époque sur le peuple déicide. Sous la haine, il pressent l’admiration, il voudrait être juif, dit-il.

Alors, il discute, il raisonne, il s’épuise, il continue d’aimer son père et d’en avoir peur. Il a besoin de le croire solide.

Pour lui plaire, il s’essaie même à jouer les vendeurs de meubles, dans le magasin paternel. »J’étais terrifié par la somme des reproches en moi. Je n’étais plus qu’un maillon entre les miens et mon avenir viagra 50 ou 100. Partir me ferait les trahir. »

Le peintre, ensuite. Enfant, il dessine et c’est le seul domaine où on lui reconnaît un talent. La peinture « enchante ses doigts ». Mais « j’étais en rupture avec la rupture ». Il fabrique sa peinture à l’huile avec des pigments quand ceux de son âge font de la photo, des installations, des performances. Il choisit l’érudition contre la provocation. Du coup, il dérive insensiblement vers ce monde juif « obscur et malin », dit-il, dont on lui avait appris à se méfier, et qu’il était sommé de haïr. Il étudie la Torah, le Talmud, lit les livres de Marc-Alain Ouaknin, Philippe Haddad, apprend l’hébreu avec passion auprès de Yakov Aaroch.

« L’hébreu est une véritable invitation à l’interprétation. Une même racine de trois lettres peut aboutir à différents mots. Le désert, la parole et l’abeille ont ainsi le même point de départ. Et c’est une aventure littéraire extraordinaire que de se pencher avec Yakov à la source de notre civilisation.  »

Parallèlement, il travaille de plus en plus et connaît un succès croissant qu’il semble ne pas rechercher. Peindre des décors bombardés de lasers dans les nuits trépidantes du Palace, boîte branchée de la fin des années 70, exposer dans les plus grandes galeries de New-York (Leo Castelli, Sperone) ou être le seul artiste français invité à l’exposition Zeitgeist à Berlin, en 1982 : il semble que cela lui fasse le même effet. Il travaille, obsédé par ses images intérieures, indifférent aux modes.

Et puis enfin, le fou, celui qui fait de longs séjours en hôpital psychiatrique, celui pour qui le délire est un refuge quand la peinture et l’étude ne servent de rien. Les émotions sont dangereuses pour lui, et il n’est qu’émotions. « Un fou n’est pas quelqu’un qui a perdu la raison, mais quelqu’un qui a tout perdu sauf la raison. » Il a lu cette phrase quelque part, il ne sait plus où, il la trouve juste. Il navigue entre crises de délire et dépression Il aspire désespérément à l’équilibre, il déteste le « raccourci romantique » qui lie folie et art. Pour lui, l’idéal du peintre n’est pas Van Gogh, c’est Vélasquez, Picasso, « qui ont construit une oeuvre et une vie en même temps ».

Cette lutte désespérée contre l’obscurantisme de la haine (et on l’élargit forcément à toutes les haines, toujours et avant tout si bêtes, si désespérément bêtes…) est très émouvante pour moi. Gérard Garouste combat avec les armes de l’esprit et de la culture. « C’est Saint Louis qui, le premier, imposa aux juifs le port de signes distinctifs. On me dira que le monde a changé, oui, mais là où il saigne et devient fou, il est un mot qui revient encore et encore: juif. Notre époque à la mémoire courte veut croire que c’est là l’héritage d’un dérapage du vingtième siècle, mais c’est un courant qui remonte à la nuit des temps. Je nage contre ce courant. Je pose saint Augustin et Mein Kampf côte à côte sur la toile. Je continue d’apprendre l’hébreu et à tout entendre autrement. Il n’est pas dit dans la Bible: Honore ton père et ta mère, comme on nous l’a si bien appris. La racine du mot caved, qui signifie « honorer », est aussi celle du mot « lourd ». On peut donc entendre: Considère le poids de ton père et de ta mère dans ton histoire. »

Tout est dit: ce poids-là, il ne s’en libérera pas, mais il a eu l’héroïsme d’en trouver l’origine, d’en accepter la douleur – au risque de la folie. Et de pouvoir passer, peut-être, à autre chose. Au-delà du talent, je salue son immense courage.

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Tous les soleils, de Philippe Claudel

 

Un enchantement. La musique, d’abord. Celle de l’ensemble L’Arpeggiata de Christina Pluhar, une merveille de musique du premier baroque du sud de l’Italie, la joie de tarentelles douces et endiablées à la fois, trépidation et harmonie mêlées, une musique que j’ai découverte récemment et que le fim va faire connaître. Alessandro (Stefano Accorsi) est professeur de musique baroque à l’université de Strasbourg – ce qui nous vaut de belles vues de cette ville magnifique. Il enseigne avec un enthousiasme communicatif, n’hésitant pas à danser sur les airs qu’il fait découvrir à ses étudiants ravis.


Veuf inconsolable, il a une fillette de 15 ans, qui en paraît 12 (formidable Lisa Cipriani), avec laquelle les relations se tendent. Il est aussi pourvu d’un frère anarchiste, impayable, qui demande l’asile politique depuis des années, considérant qu’avec Berlusconi l’Italie est devenue une dictature (l’acteur, Neri Marcoré, est extraordinaire). Sympathique parasite, il s’occupe plus ou moins du ménage et des repas de son frère, traînant à longueur de journée en pyjama et peignoir de bain dans l’appartement.

Le film tourne autour de plusieurs coeurs: la relation père/fille avec le désir de l’adolescente de prendre un peu de liberté; la volonté du frère et de celle-ci de trouver à Alessandro une compagne, ce qui donne lieu à d’hilarantes scènes de « rencontres » virtuelles sur Internet, le frère anarchiste prenant sérieusement goût aux échanges épicés que cela permet, toujours sous couvert d’ « oeuvrer » pour son frère; la rencontre d’Alessandro avec des malades en soins palliatifs à qui il propose des lectures (délicieux moment du vieillard qui lui demande, plutôt que du Ismael Kadaré, de lui lire des textes « un peu plus érotiques ») et finalement le lent cheminement d’Alessandro vers un nouvel amour. Tout cela traité avec une délicatesse sans pareille, tout en finesse. J’ai adoré la façon qu’a Philippe Claudel de montrer combien les morts restent présents pour certains êtres, combien choisir de les renvoyer dans l’Au-delà peut représenter une trahison et quel courage il faut pour les laisser à leur « vie de morts »… Là encore, c’est une fillette malade qui lui apprendra que les morts et les vivants ne peuvent se rejoindre, jamais, que ce n’est ni bien ni mal, « c’est juste comme ça ».

J’ai aimé ce film aussi pour ceci – qui n’est pas dit si souvent: les enfants, nos enfants, nous apprennent à vivre  en acceptant les deuils, eux que la passion de la vie habite avec tant de force. Pour cela, entre autres,  nous devons leur être éternellement reconnaissants, nous chuchote Philippe Claudel avec une infinie discrétion.

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La Nuit du chasseur, de Charles Laughton

J’ai vu ce film six ou sept fois et la fascination qu’il exerce sur moi reste la même. Ces deux enfants que le Mal traque impitoyablement, sous la figure démoniaque de Robert Mitchum, faux pasteur et vrai Landru, me bouleversent. Peut-être parce que je l’ai vu pour la première fois alors que mes deux aînés avaient l’âge des petits héros et que la détermination du garçonnet, son sérieux me rappelaient mon fils. Sans doute aussi parce que j’ai toujours craint qu’un destin tragique s’abatte sur mes enfants, alors que je ne pourrai les protéger, qu’ils seraient livrés à eux-mêmes : peur venue du fond des âges, effroyable perspective qu’une mère ne peut même pas formuler consciemment…

J’aime cette histoire d’ogre, de femme aveuglée par l’amour, que son manque d’intuition perdra. J’aime cette fidélité absolue de la parole donnée à un père qui va disparaître, fidélité qu’aucune menace ne fera vaciller.

La barque dérive au fil de l’eau dans la nuit protectrice, sous le regard bienveillant des animaux de la Création, dans une nature habitée et mystérieuse : les enfants dorment enfin. Paix menacée que rend un noir et blanc somptueux.

Et puis il y a cette vieille dame, Lilian Gish, extraordinaire portrait de « juste », qui couve ses orphelins, « vêtue de probité candide et de lin blanc », à qui on ne la fait pas, qui ne cédera jamais devant le mal. Elle riposte avec les armes de l’esprit plus encore qu’avec son fusil, dérisoire pétoire à laquelle on ne croit guère. Elle chante le cantique Leaning on the Everlasting Arm, celui-là même que le faux pasteur entonne pour séduire et terroriser, mais dont il oublie les paroles. Elle chante de sa voix grêle et rien ne saurait la détruire. Les scènes où elle apparaît sont habitées d’une spiritualité intense, palpable. L’équivalent visuel, pour moi, des plus belles cantates sacrées de Bach.

Je peux le revoir encore et encore, j’aurai peur et je serai émue aux larmes et je bénirai Lilian Gish …et Charles Laughton, dont ce sera l’unique film: l’échec commercial ne lui permettra pas d’en tourner d’autres.

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A quoi pensent les dames du Femina quand elles votent pour Patrick Lapeyre??

Je ne comprends pas. Je n’ai pu aller au-delà du tiers du Prix Femina 2010. Petit florilège:

Première rencontre du héros avec l’héroïne, p.27:  » Comme elle a l’air d’attendre sa réaction, il se contente à ce moment-là – mais sans qu’il y ait aucune volition consciente de sa part – de lui toucher l’oreille avec sa main.

Il ne se passe rien d’autre. Elle ne repousse pas sa main, ne s’en empare pas non plus, si bien que pendant quelques fractions de secondes, son bras demeure suspendu en l’air. »

Plus chichiteux, tu meurs:volonté, nein! Volition, Ja wohl, sehr elegant!

Et le bras suspendu pendant quelques fractions de secondes, vous le voyez, vous? Moi, pas du tout. Quel érotisme torride, de surcroît…

« Et puis, elle l’impressionnait, elle avait connu John Cage et Merce Cunningham et elle adorait la littérature allemande, avec une prédilection pour Elias Canetti. On peut presque dire qu’il est sorti avec elle pour savoir en quoi consistait le génie de Canetti sans se donner la peine de le lire »(p. 47).

Merce Cunningham: OK. John Cage, mort en 1992, c’est toute petite qu’elle l’a connu ou alors le temps du roman n’est pas le temps actuel. Mais John Cage, c’est plus chic que Johnny Hallyday, j’en conviens.

Passons à Elias Canetti. Pour ceux qui l’ignorent, voilà un écrivain d’origine bulgare, devenu citoyen britannique en 1952 et qui a écrit une vaste autobiographie en allemand, quelques pièces de théâtre et un seul roman. Mlle Nora n’est fan ni de Goethe, ni de Schiller, ni de Kafka, ni de Thomas Mann, ni de Thomas Bernhard, ce qui serait d’une affligeante banalité. Elle adoooore Elias Canetti, et ça, à notre héros, ça lui en bouche un coin! Quel cuistre, ce Lapeyre!

Il faut dire que Nora est la fille cadette d’une « famille dysfonctionnelle » (p. 58):comme c’est réussi comme expression, une famille dysfonctionnelle!

« Sans cesser de converser avec son visiteur, il aspire délicatement la poussière des cactus en pot, avant d’en nettoyer les feuilles à l’aide d’un coton imbibée d’eau déminéralisée » (p.69).

Nettoyer les feuilles des cactus, moi, je dis chapeau! Pour les épines, il est plutôt conseillé d’utiliser un petit aspirateur…

Première nuit d’amour après leurs retrouvailles (p. 91): « Blériot a l’impression que leur étreinte va pouvoir durer des heures et des heures et qu’ils sont partis pour battre des records qui ne seront jamais homologués. »

Cuistre et fanfaron, il a tout pour plaire, ce héros! Pour l’émotion et la sensualité, on repassera…

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En un monde parfait, de Laura Kasischke

On croit entrer dans un roman d’amour un peu banal, délicieusement romantique et un rien démodé : un genre de roman de gare drôlement bien écrit.

Insensiblement, le climat change : Jiselle se retrouve à organiser seule la vie de famille de l’homme qu’elle vient d’épouser, très vite, à la suite d’un coup de foudre. Elle est hôtesse de l’air, il est commandant de bord, rien que de très classique, si ce n’est qu’il est veuf et a trois enfants. Le doute plane: l’a-t-il épousée pour qu’elle se charge de ses enfants, livrés aux baby-sitters depuis la mort de sa femme?

La vie avec son mari et les enfants est discrètement décevante: l’intimité est rare, les deux filles adolescentes se révèlent odieuses, chacune dans son genre. L’une est frontalement agressive, destructrice et autodestructrice, l’autre savamment manipulatrice, plus inquiétante encore. Le garçonnet est perdu, rapidement touchant, tellement en quête d’amour qu’on sent bien qu’il est prêt à s’attacher à cette femme rêveuse et malhabile.

Le mari a dû repartir pour une mission et elle reste seule avec eux. Une mystérieuse épidémie frappe le pays, les Etats-Unis, et la région où ils habitent se trouve mise en quarantaine. La vie est de plus en plus difficile, le ravitaillement une opération qui se révèle chaque jour plus compliquée. Britney Spear meurt de la grippe dite « de Phoenix ». Désespoir des filles. Lui est bloqué en Europe, retenu dans un centre sanitaire en Allemagne avec son équipage. Bientôt, il sera injoignable, ne répondra plus à ses appels de plus en plus pressants.

Alors elle organise la vie de sa famille d’adoption dans un contexte toujours plus hostile. Les morts se succèdent dans le voisinage, le quotidien est rythmé par les coupures de courant, les courses éperdues après les vivres, les incidents inquiétants.

Ce qui est magnifiquement rendu, c’est le courage et la modestie de cette femme hésitante, aussi peu sûre d’elle que tyrannisée par les deux filles de son mari, n’ayant d’autres ressources que sa bonne volonté et l’affection grandissante du jeune fils. Le récit est ponctué des histoires qu’elle lui raconte, histoires d’enfants heureux au coeur d’une nature accueillante, l’inverse exact de ce qu’elle doit affronter jour après jour.

Peu à peu, c’est le retour à une vie sauvage, une vie de colons en terre étrangère livrés à leurs seules ressources, ne pouvant compter sur aucun des acquis de la « civilisation ». Il va falloir tuer les bêtes pour se nourrir et faire preuve de vraie solidarité entre humains survivants. Rien dans le personnage du début ne laissait pressentir une telle force : Jiselle semble seulement suivre un instinct primitif de survie pour elle et sa famille, tout en continuant à être torturée par ses doutes intérieurs, ses rêves d’amour piétinés, ses relations difficiles avec sa mère. En femme soumise, elle ne proteste jamais, se plie aux volontés des uns et des autres. Une vraie douceur préside à tous ses actes, si héroïques soient-ils.

Les animaux envahissent peu à peu le récit, animaux domestiques abandonnés lâchement, tués, redevenus sauvages dans une nature livrée à elle-même. La description de ces bêtes revenues à leur beauté originelle est toujours très prenante:

« Ce qu’elle ne s’attendait pas à rencontrer – comme un fantôme farouche sortant de la chambre, longeant le couloir et, sans même se soucier de regarder dans sa direction, entrant au salon-, c’était un grand félin de couleur fauve, de la longueur d’un homme, avec d’énormes muscles aux épaules et des oreilles plus foncées, hérissées de poils.

Un chat énorme, fantasmagorique.

Elle demeura figée plusieurs secondes sur le seuil, la main plaquée sur la bouche, s’efforçant de respirer plutôt que de hurler, avant de reculer dans la blancheur neigeuse pour retraverser le jardin à toutes jambes, le coeur battant,cou-guar, cou-guar.

Un couguar. »

Avec une maîtrise rare, Laura Kasischke renoue ainsi avec les grands romans d’aventures, donnant à son récit une richesse d’émotion et une dimension universelle dignes des romans de Jack London ou de Mark Twain. En ce sens, elle retrouve la veine oubliée des grands récits d’initiation des 19e et 20e siècles sans avoir l’air d’y toucher, en centrant son récit sur une anti-héroïne, une femme toute simple, que l’épreuve va magnifier. Un roman lumineux.

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D’après le tableau « Summertime » d’Edward Hopper

La touffeur d’août se déverse sur elle, liquide tiède.

Un vent léger s’est levé, qui fait danser la soie de sa robe. Elle attend au bas de l’immeuble où elle partage avec une amie un appartement exigu et lumineux. Elle guette la voiture toujours grise de poussière de Simon.

Elle est belle. Ses cheveux sont lavés, soigneusement brossés, elle sait comme ils brillent sous le soleil. Il aime les caresser rêveusement, faire glisser les longues mèches sur ses doigts. Elle a enfilé la robe qui la rend, à ce qu’il dit, troublante, une robe qu’elle a pourtant du mal à porter, même pour lui faire plaisir, une robe qui dévoile ses formes, le plein des épaules, des seins, des hanches. Le soleil rend la soie transparente, exhibe ses cuisses rondes. Elle sent la douceur du tissu sur sa peau, la caresse du vent sur ses jambes nues. Elle a maquillé ses lèvres ourlées. Elle se veut sereine et déterminée.
Simon. Un homme qui l’émeut, très grand, un peu enveloppé, légèrement cambré. Il regarde les femmes avec une douceur et une timidité qu’elle juge désarmantes. Ses longs cils donnent à son regard quelque chose qui n’appartient qu’aux gros animaux pacifiques, aux vaches, aux chevaux. L’eau de sa bouche était fraîche quand il l’avait embrassée pour la première fois. Elle avait pensé : « l’homme de ma vie?… » Une expression qu’elle avait jusqu’alors trouvée si ridicule.
Elle l’attend pour qu’il l’emmène déjeuner au bord de leur rivière, dans ce restaurant de fritures qu’ils aiment tant, là où elle lui avait déclaré son amour. Il était resté sans voix. Il semblait réellement abasourdi.
Aujourd’hui aussi, elle a quelque chose à lui dire. Peut-être attendra-t-elle en vain, cette fois encore. Il a oublié tant de rendez-vous, négligé tant de demandes, enterré tant de promesses. Aujourd’hui, s’il ne vient pas, elle marchera sur la route jusqu’au fleuve, elle sentira la peau fine de ses cuisses caressée par le vent et le creux de ses reins chauffé par le soleil d’août. Contempler seule le fleuve en ses méandres, quelle douceur ce sera.
Une des premières fois où il avait négligé de se rendre à l’un de leurs rendez-vous, elle était restée anéantie sur place deux ou trois heures, incrédule, hébétée. Pendant plusieurs jours, elle avait été incapable de réfléchir, une morte vivante qui essayait de marcher droit et de faire ce qui doit être fait. Chaque minute de chaque jour.
Il s’était excusé, elle avait pardonné. Elle ne connaissait pas le ressentiment envers lui.
Voilà qu’aujourd’hui, elle n’arrive pas à comprendre pourquoi elle ne l’aime plus. Il faudra pourtant bien lui en faire l’aveu. Il pourra continuer à la voir, à lui raconter interminablement ses péripéties amicales et professionnelles. Il n’aura plus besoin de se censurer pour lui parler de ses « copines », ce terme idiot qu’il emploie pour parler de ses maîtresses. Il pourra continuer à la désirer. S’il veut poursuivre leur étrange relation amoureuse, pourquoi pas ? Elle se prêtera à ses jeux parce qu’elle n’aime guère se refuser, une sorte d’éthique qui lui rend cruel le rejet de l’homme. Et puis elle aime tant faire l’amour avec lui.
Elle n’avait pas souhaité cela, cet amour-là avait illuminé les trois plus belles années de sa vie. Grâce à lui, elle avait pu supporter la douleur de la mort de sa mère et l’épuisement des examens de fin d’études, et tous les soucis d’une vie d’étudiante peu fortunée. Elle n’avait pas souhaité la fin de cet amour. C’était venu sans douleur, comme un cadeau, avec l’incroyable générosité de ce soleil d’août qui brûle si délicieusement sa peau fragile de blonde.

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Dernier amour avant liquidation, de Pierre Ahnne – roman

Un homme a décidé de mettre fin à ses jours, apparemment par noyade sur une plage de Normandie. Jamais la moindre raison expliquant cette décision ne sera évoquée.
Il s’autorise quelques folies paradoxales : commander des fruits de mer (mets qui lui répugne entre tous), se baigner dans l’eau glacée, prendre une chambre d’hôtel. Il n’y a pas d’urgence. Il rencontre une femme, avec qui il noue une liaison – sans enthousiasme aucun.
Le personnage est un Buster Keaton d’aujourd’hui aussi drôle que désespéré. Il est agi par ses raisonnements, tous merveilleusement logiques et totalement décalés. Il ne sait jamais comment se comporter, s’analyse interminablement, pratique une autodérision froide et alambiquée. Il s’engage pourtant toujours plus dans une aventure qu’il n’a pas choisie.
« De toute façon me disais-je on avait bien le droit de s’octroyer une dernière histoire avant de passer l’arme à gauche. Toutes les faiblesses dans ces situations extrêmes étaient permises, au moins tolérées, par exemple un certain de manque de dynamisme au moment de quitter avec cette femme le domaine des hypothèses pures paraîtrait vu le contexte bien excusable. »
Les « hypothèses pures » sont la seule patrie du héros. D’où de tordantes descriptions de scènes imaginaires que lui inspire le plus insignifiant vendeur de magasin de souvenirs chez lequel il achète compulsivement des mignonnettes, un délire d’images rendu dans une langue obsessionnellement précise, détaillée, ornée.
Car plus encore que l’aventure improbable, c’est le texte qui nous tient. Il y a du Sarraute chez Pierre Ahnne, dans la violence des faits minuscules qu’il détaille, dans la sous-conversation incessante, obsédante qui analyse sous tous leurs angles le moindre fait, la moindre parole.
Il y a aussi quelque chose d’une contrainte oulipienne dans ce roman : écrire une histoire d’amour sans une once de psychologie (impossible de « comprendre » selon les critères en vogue ou passés les motivations des personnages) et dépourvue de toute sensualité. Les personnages accomplissent quand il le faut une sorte de devoir conjugal avant l’heure, sans que cesse pour autant le monologue intérieur du narrateur.
Et pourtant, on est réellement accroché, avide de connaître la fin de l’étrange histoire. La beauté de la langue, quand l’autodérision s’efface, crée de vrais moments de poésie : « Elle dormait près de moi en émettant un léger bruit de bouche, les rideaux pourpres éclairés par la lampe de chevet prenaient un aspect solennel, la brise froide provenant de la salle de séjour apportait dans la chambre le bruit noir de la mer. »
Pierre Ahnne a écrit là une oeuvre inclassable et belle de cette étrangeté. Il nous fait rire, nous surprend constamment dans son récit : là encore, comme chez Keaton, les situations évoluent généralement dans un sens tout différent de celui que le lecteur avait anticipé. En ce sens, c’est aussi un roman plein de suspense…
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Lune de miel à Venise

Il lui avait dit : « Je t’emmènerai dans un palais vénitien donnant sur le Canal. »

Avec lui, elle n’avait connu que les hôtels Campanile et Ibis de la banlieue parisienne. Dans l’un d’eux, des vues de Venise étaient accrochées dans la chambre. Ça lui avait fait drôle.

Elle ne savait pas bien ce qui l’avait bouleversée dans cet homme-là. Peut-être qu’il fût si grand. Elle se sentait redevenir une petite fille avec lui. Peu après leur rencontre, des images de son enfance lui étaient revenues d’une façon obsédante. Son père de retour du travail, trempé de la pluie traversée à scooter. Il la prenait dans ses bras, l’élevait au-dessus de lui. « Bonsoir, ma petite princesse. » Il la frottait contre ses joues râpeuses, elle sentait son odeur d’homme, elle restait là, dans le creux de son épaule, longtemps. Aucun danger ne pourrait l’atteindre.

1,95 m. Pour lui parler, lorsqu’ils étaient côte à côte, elle devait lever la tête. Assise en face de lui, elle était désarçonnée par son regard à hauteur du sien. Il la contemplait avec calme, douceur et détermination. Elle avait cru que ce regard-là lui était spécialement consacré. Par la suite, elle avait pu constater, incrédule, que c’était le regard qu’il destinait aux femmes. A toutes les femmes. Sans distinction d’âge, de condition sociale ou de beauté. De ce point de vue, il faisait preuve d’un remarquable sens de l’égalité. Elle avait compris qu’elle n’était en aucune façon privilégiée. C’était le lot commun.

Il lui avait semblé bizarre qu’il lui proposât l’hôtel dès leur premier rendez-vous d’amour. Il se proclamait célibataire, pour ne pas dire esseulé. Mais son appartement était dans un désordre si monstrueux, impossible d’y amener une femme aussi raffinée qu’elle. Elle n’avait pas creusé la question. Seul lui importait de pouvoir enfin caresser ce grand corps désiré et de s’enrouler avec lui dans le désordre délicieux d’un lit d’amants.

Pendant près de deux mois, ses pieds n’avaient pas touché terre. Elle volait littéralement. L’enfant d’habitude si lourd, qu’il fallait porter sur le chemin de l’école ne pesait plus dans ses bras. Elle lui murmurait à l’oreille : « Mais comment ma grosse Poussinette peut-elle être devenue légère comme une plume? » L’enfant riait. Elle avait l’impression qu’elle ne l’avait jamais autant aimée.

Elle ne posait pas de questions. Elle se contentait d’obéir à son désir à lui, auquel se superposait immédiatement le sien. Il lui avait dit qu’il aimait sa placidité, qu’elle n’ait aucune de ses exigences qui rendaient la vie avec les femmes parfois si étouffante. Ça lui avait donné à penser. Il ne vivait pas avec elle. Il ne voulait connaître ni sa maison ni ses enfants. Il l’appelait quand il avait le désir d’elle. Ses amies, celles du moins qu’elle avait mises au courant, ses vieilles amies avec qui elle avait tant partagé, disaient : « Il te siffle. » Ça lui était égal.

Il avait des amies lui aussi, beaucoup d’amies qu’il appelait ses « copines ». Pour elles, il était toujours merveilleusement disponible, aidait l’une à déménager, consolait l’autre d’un chagrin d’amour, accompagnait la troisième à la clinique. Elle avait une collègue, une jolie jeune femme mutine qui passait ses vacances non loin de Strasbourg, sa ville natale à lui. Il avait décidé de lui rendre visite au printemps puisqu’il serait dans sa famille à ce moment-là. Il n’avait qu’entrevu cette collègue avec elle au cours d’une soirée, ça lui donnerait l’occasion de faire plus ample connaissance. Elle lui avait dit : « Je préférerais que tu n’ailles pas la voir. Ça me rend malheureuse. C’est une collègue que tu connais à peine, tu es l’homme que j’aime, que vous vous voyiez un soir à des centaines de kilomètres de moi, ce n’est pas si naturel. S’il te plaît, va voir tes vieilles copines, tes copains, ta famille, pas elle… » Il n’avait rien voulu entendre, avait trouvé sa jalousie ridicule, déplacée. Par la suite, il continua à la voir  régulièrement à Paris, ils aimaient bien parler ensemble de Strasbourg. Elle ne connaissait pas cette ville, il ne lui avait jamais proposé de l’accompagner dans ses escapades familiales.

Ils se voyaient par intermittence. Parfois, il partait pour des missions à l’étranger. Elle appréciait ces vacances sentimentales, se consacrait alors corps et âme à ses enfants, c’était d’une certaine façon reposant. Mais une fois, il n’avait plus donné signe de vie pendant près d’un mois, sans explication. Il était injoignable, elle tombait constamment sur son répondeur. Elle avait enfreint son interdiction, l’avait appelé à son travail, mais sa secrétaire lui avait expliqué gentiment qu’il était en réunion ou, une autre fois, qu’il  n’était pas encore arrivé, ou déjà parti. Pendant plusieurs jours, elle avait promené sa douleur comme un enfant malade à travers la ville, elle avait essayé de la distraire avec le cinéma, l’animation des grandes artères. Elle l’avait emmenée en dehors de la ville, tentant de lui faire admirer les paysages qu’elle aimait, le soleil couchant sur le fleuve, le friselis des roseaux sous la brise, mais la douleur ne bougeait pas, elle était là, lourde comme un cadavre d’animal. Alors elle s’était couchée avec elle, la berçant de chants venus du plus loin de son enfance, de comptines, de mélopées.

Il avait enfin appelé : il avait été malade, avait sans doute trop bu, puis s’était senti si mal qu’il n’avait pas trouvé le courage de se manifester avant. Ça ne faisait rien, il était là, c’était l’essentiel, elle avait immédiatement repris vie, elle avait couru vers lui. Elle  n’avait pas le choix, elle l’aimait trop pour lui en vouloir. Elle ne connaissait pas le ressentiment envers lui. Mais depuis, la douleur demeurait, une douleur sourde, discrète, comme une présence un peu lourde en permanence à ses côtés. Elle continuait à le voir quand il le demandait. Elle se rendait disponible, très tôt le matin, très tard le soir, annulait des rendez-vous professionnels, décommandait des dîners amicaux, jonglait avec les baby-sitters. Elle prenait ce qu’il lui donnait sans demander une miette de plus. Elle sentait que ce serait inutile. Et puis elle ne savait pas composer ces scènes-là ; le goût du pathétique lui était inconnu. Elle se serait sentie tellement ridicule…

Plusieurs fois, il lui avait fait faux bond. Il l’avait prévenue alors qu’elle était déjà en route vers lui, le coeur battant, ivre du bonheur de le retrouver bientôt.  Parfois, il ne la prévenait pas du tout.

Et voilà qu’aujourd’hui, à nouveau, elle l’attendait en vain dans leur café, celui où pour la première fois il lui avait déclaré son désir. Il ne viendrait pas, elle le savait. Le soleil brûlait délicieusement sa peau fragile de blonde. Ses enfants étaient chez sa mère, à la campagne, elle les imaginait courant à travers les folles avoines du champ derrière la maison. Comme elle aurait aimé les serrer dans ses bras, respirer leur odeur de savon et de linge propre, écouter leurs récits incohérents, dévorer avec eux les tartines de pain beurré de son enfance. Il y a longtemps, un homme lui avait parlé de l’emmener à Venise, dans un palais donnant sur le Canal. Parmi les riches étoffes chamarrées, ils auraient longuement, lentement fait l’amour et se seraient enfin endormis dans le vrombissement ouaté des vaporettos. Cet homme-là était mort, et puis c’était il y a si longtemps, déjà elle ne se souvenait plus bien, il lui restait une vague angoisse autour du coeur que la splendeur de la lumière estivale desserrait peu à peu.

Une paix tombait sur elle, une affection qu’elle sentait naître pour elle-même, une tendresse : comme une mère, elle se penchait sur l’enfant blessé en elle. « Ne t’en fais pas, il ne te fera plus souffrir, plus jamais. Ne pleure plus, c’est fini. » Elle se passa la main sur le visage, se caressa la joue, elle sentit se dessiner, à travers les larmes, son sourire de fée, comme disait son père lorsqu’il la voyait retrouver sa gaieté après un gros chagrin  d’enfant. Paralysée par sa fatigue et la touffeur d’août, elle entendit chanter au plus profond d’elle l’allégresse de la libération.

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