L’entraîneuse de saloon du CNRS

critique-femme-ou-demon-marshall7La fin d’après-midi de novembre est tombée sur la classe, les hautes et larges fenêtres ouvrent sur la nuit, les rideaux bleu sombre de lourde toile qui les encadrent se confondent avec les vastes surfaces vitrées.

On est bien, il fait chaud et dehors le vent mugit. C’est pour ça qu’on est si bien. La classe sent la craie, le vieux bois, le fer rouillé, et il y a même un petit fond d’odeur d’urine. Les cabinets sont tout près. C’est le cours préparatoire de l’école Lakanal, à Vitry-sur-Seine, Mme Baud en est la maîtresse. C’est une femme grande et forte, trente-cinq ans peut-être, douce, calme, et ferme pourtant. On a bien travaillé, et c’est le moment de l’expression orale. Cela ne s’appelait sûrement pas comme ça, le terme n’existait pas. C’est juste qu’il faut répondre aux questions de la maîtresse, qui n’ont plus grand-chose à voir avec la lecture ou le calcul.

« Qu’est-ce que tu veux faire, quand tu seras grande, comme métier ? As-tu une idée, déjà? » Les petites filles réfléchissent, porte-plume dans la bouche, drôlement perplexes. Elles ne savent pas. Et puis l’une dit: »Maîtresse! » Ah, ça, c’est une sacrée bonne idée, alors les vocations éclatent en bouquets joyeux. Elles veulent être institutrices, comme Mme Baud. Une se verrait bien infirmière, comme sa marraine. Une autre boulangère, comme sa tante.

« Et toi, Fabienne, qu’est-ce que tu aimerais faire plus tard?

– Moi, je voudrais être entraîneuse de saloon.

– ???!Comment? »

Alors je répète, mais je vois bien que ça ne plaît pas du tout à la maîtresse, elle hausse les épaules, et passe à ma voisine, Patricia, qui est très bonne élève, comme moi, mais aussi très sage. Je sais qu’elle l’aime beaucoup plus que moi, et cela me fait grand-peine, elle l’aime parce que Patricia n’est pas agitée et bavarde comme moi.

Patricia veut être maîtresse, elle aussi. Mme Baud lui a fait un beau sourire, très doux.

Je ne comprends pas. Dimanche, nous sommes allés avec maman voir ses parents, mon frère et moi. Mon grand-père a acheté une télévision depuis peu, et c’est un objet extraordinaire, nous regardons chez lui le film du dimanche après-midi. Et là, c’était un western plein de beaux chevaux et de beaux cow-boys. Je n’ai rien compris, bien sûr, mais on m’a expliqué qui étaient les bons et les méchants. Le bon très blond ne me plaisait guère et j’aimais beaucoup le méchant, très brun et l’air sauvage, qui est tué à la fin. J’en ai été très dépitée. Maman trouve que je n’ai pas bon goût en matière d’homme. Mais une scène m’a beaucoup plu.

Les cow-boys se détendent au saloon. Ils discutent , boivent du whisky et parlent avec des dames très séduisantes, à qui ils offrent des verres. A un moment, ils dansent avec elles, tout le monde rit et s’amuse follement. Je demande: »C’est qui, les dames? » C’est vrai, on ne les avait pas vues avant, il y avait bien une fiancée très ennuyeuse qui échangeait des baisers avec le blond, mais le brun la suivait partout et elle était très revêche avec lui. Ces dames-là sont gentilles avec tout le monde.

« Ce sont des entraîneuses de saloon.

-Des quoi? »

On m’explique. En gros, c’est leur métier. Etre aimable, boire avec les cow-boys, danser et s’amuser. Je ne savais pas qu’il existait des métiers aussi joyeux…

biologiste_480x270Mon papa, qui pense que je suis extrêmement intelligente, que je calcule très vite et résous tous ses problèmes de maths à vive allure ( je veux tellement qu’il soit content et fier de moi, je fais tout ce que je peux pour faire fonctionner mon petit cerveau au mieux: le chat a quatre pattes, cinq griffes à chaque patte, combien en tout, alors, hein, combien?), mon papa a dit que je serai chercheuse au CNRS. Mais ça, je ne me souviens jamais de ce que c’est au juste et ça n’a pas l’air drôle. Sinon, je pourrais aussi être polytechnicienne ou la première femme préfète de France. Mon cher papa, à l’ambition démesurée pour sa petite fille, son seul enfant…

Mon frère a un autre papa, qu’il ne voit jamais. Celui-là, je connais juste son existence par les appels téléphoniques de maman chaque mois. Elle se rend à la poste avec moi, mon frère est au collège, et elle crie dans la petite cabine en bois, elle crie dans l’appareil en bakélite, elle exige sa pension, elle va faire appel à la justice. Moi, je regarde à travers la vitre de la porte en bois de la cabine, j’ai honte, je vois bien que les gens nous jettent des regards indignés. Et je sens combien ma mère souffre, quelle colère la submerge et quelle humiliation elle ressent. Je baisse les yeux en sortant, je ne veux pas voir les gens qui attendent derrière la porte, qui disent: « C’est pas trop tôt! »

Je n’ai pas raconté l’histoire de l’entraîneuse à mes parents. Je sens bien combien mon père serait déçu. A l’école, il ne faut pas dire la vérité, même si la maîtresse est très gentille. J’ai senti ce soir-là comme une pierre lourde qui prenait la place de mon coeur, qui m’empêchait de bien respirer. Et au matin, quand maman a ouvert les rideaux de la chambre, la pierre est revenue écraser ma poitrine et elle ne m’a pas quittée de toute la journée. Le sourire de la maîtresse, désormais, il faudra le gagner ou y renoncer.

 

Ce contenu a été publié dans Textes et nouvelles. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

4 réponses à L’entraîneuse de saloon du CNRS

  1. Grande leçon de vie mais si cruelle pour une fillette ! Après , on s’étonne que beaucoup d’enfants, surtout ceux dits sages, dissimulent leurs véritables intentions afin de gagner les faveurs des adultes. Ca a été aussi une bien grosse désillusion pour moi au cours de ma vie… mais bien + tard dans la vie. Cette leçon d’ailleurs, je n’ai pas voulu l’intégrer tout de suite et j’ai perdu des amitiés mais étaient-ce des amitiés ? Si on ne peut se dire la vérité et fonder une relation sur l’authenticité, cela vaut-il de continuer ?

    Ce que je retiens, c’est que quel que soit le contexte et l’âge, l’honnêteté dérange. Tout le monde pourtant ne cesse de la vouloir, de l’exiger des autres, mais quand elle surgit, surtout pour dire une chose pas forcément négative mais qui en tout cas nous déplaît, c’en est souvent fini d’une relation qui pourtant durait depuis longtemps. Et si cette relation perdure, elle ne sera plus tout à fait la même : la confiance qui reliait les deux personnes est atteinte. Irrémédiablement. Surtout chez celle qui a évoqué librement et honnêtement un fait, une idée… qui a trouvé une réponse négative chez son interlocuteur. Effectivement, votre lien avec votre maîtresse d’alors n’a sans doute plus été le même après cette déconvenue. Vous allez alors compris que toute vérité n’est pas bonne à dire, et encore plus, lorsqu’elle est évoquée avec innocence et sans intention de nuire.

    C’est aussi ça qui est certainement le plus cruel et le plus blessant : c’est souvent quand l’honnêteté est la plus belle, la plus profonde et la plus simple qu’elle dérange. Mais c’est sans doute là aussi qu’elle a le plus de valeur : elle montre alors la véritable nature du lien qui unit deux personnes. Et en ce qui vous concernait, malgré l’admiration que vous aviez pour cette enseignante, elle ne méritait pas votre confiance pleine et entière. D’ailleurs, elle la trahissait chaque jour puisque sa préférence pour cette autre élève s’affichait ouvertement. Ce qui n’est pas très professionnel. Malgré tout, vous avez gagné une chose que vous ne soupçonniez même pas à l’époque (trop dur à comprendre pour une gamine) : le respect de soi et l’estime rattachée. C’est d’ailleurs le seul bienfait inestimable que gagne l’individu honnête : la loyauté envers ses idées et une grande intégrité. Ce qui est une véritable force lorsqu’on doit affronter de gros problèmes.

  2. fabienne dit :

    Merci, Ellypso, pour ce long commentaire si riche. En même temps, « ce qui ne te tue pas te rend plus fort », comme disait Nietzsche (dans ce qui est devenu un cliché!), et toutes les enfances, sauf peut-être celles des bourreaux, sont faites de cette trame-là!
    Quant à la sincérité vis-à-vis de l’autre, je m’en méfie un peu, car je crois qu’elle n’est utile et féconde que lorsque l’autre le demande, qu’il y est prêt, qu’il souhaite un avis sur lui-même. Sinon, je pense cela très contre-productif et facteur de méfiance…
    A bientôt!

  3. Je connaissais l’histoire, mais comme tu la racontes bien ! Je ne suis même pas fâchée contre la maîtresse, qui se contente de n’avoir pas compris, ce qui est très humain, après tout. C’est une vraie histoire d’enfance. L’enfance, c’est aussi apprendre ce qu’il vaut mieux dire aux grands. Ou pas. Ca me rappelle quand j’avais dit, admirative, au papa espagnol et très comme il faut d’une jeune fille que j’admirais beaucoup que moi, je ferais comme elle, quand je serais grande, j’essaierais des tas et des tas de messieurs avant de me marier. (Il faut croire que j’en ai pas encore essayé assez, d’ailleurs, puisque je ne me suis toujours pas mariée 😉

  4. fabienne dit :

    Merci, Muriel, pour ton commentaire et la jolie histoire que tu nous racontes à ton tour. J’aimerais bien que tu en fasses une nouvelle comme tu sais si bien les écrire, ce n’est pas banal comme aventure, et j’imagine la tête du papa en t’entendant!!!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *