En un monde parfait, de Laura Kasischke

On croit entrer dans un roman d’amour un peu banal, délicieusement romantique et un rien démodé : un genre de roman de gare drôlement bien écrit.

Insensiblement, le climat change : Jiselle se retrouve à organiser seule la vie de famille de l’homme qu’elle vient d’épouser, très vite, à la suite d’un coup de foudre. Elle est hôtesse de l’air, il est commandant de bord, rien que de très classique, si ce n’est qu’il est veuf et a trois enfants. Le doute plane: l’a-t-il épousée pour qu’elle se charge de ses enfants, livrés aux baby-sitters depuis la mort de sa femme?

La vie avec son mari et les enfants est discrètement décevante: l’intimité est rare, les deux filles adolescentes se révèlent odieuses, chacune dans son genre. L’une est frontalement agressive, destructrice et autodestructrice, l’autre savamment manipulatrice, plus inquiétante encore. Le garçonnet est perdu, rapidement touchant, tellement en quête d’amour qu’on sent bien qu’il est prêt à s’attacher à cette femme rêveuse et malhabile.

Le mari a dû repartir pour une mission et elle reste seule avec eux. Une mystérieuse épidémie frappe le pays, les Etats-Unis, et la région où ils habitent se trouve mise en quarantaine. La vie est de plus en plus difficile, le ravitaillement une opération qui se révèle chaque jour plus compliquée. Britney Spear meurt de la grippe dite « de Phoenix ». Désespoir des filles. Lui est bloqué en Europe, retenu dans un centre sanitaire en Allemagne avec son équipage. Bientôt, il sera injoignable, ne répondra plus à ses appels de plus en plus pressants.

Alors elle organise la vie de sa famille d’adoption dans un contexte toujours plus hostile. Les morts se succèdent dans le voisinage, le quotidien est rythmé par les coupures de courant, les courses éperdues après les vivres, les incidents inquiétants.

Ce qui est magnifiquement rendu, c’est le courage et la modestie de cette femme hésitante, aussi peu sûre d’elle que tyrannisée par les deux filles de son mari, n’ayant d’autres ressources que sa bonne volonté et l’affection grandissante du jeune fils. Le récit est ponctué des histoires qu’elle lui raconte, histoires d’enfants heureux au coeur d’une nature accueillante, l’inverse exact de ce qu’elle doit affronter jour après jour.

Peu à peu, c’est le retour à une vie sauvage, une vie de colons en terre étrangère livrés à leurs seules ressources, ne pouvant compter sur aucun des acquis de la « civilisation ». Il va falloir tuer les bêtes pour se nourrir et faire preuve de vraie solidarité entre humains survivants. Rien dans le personnage du début ne laissait pressentir une telle force : Jiselle semble seulement suivre un instinct primitif de survie pour elle et sa famille, tout en continuant à être torturée par ses doutes intérieurs, ses rêves d’amour piétinés, ses relations difficiles avec sa mère. En femme soumise, elle ne proteste jamais, se plie aux volontés des uns et des autres. Une vraie douceur préside à tous ses actes, si héroïques soient-ils.

Les animaux envahissent peu à peu le récit, animaux domestiques abandonnés lâchement, tués, redevenus sauvages dans une nature livrée à elle-même. La description de ces bêtes revenues à leur beauté originelle est toujours très prenante:

« Ce qu’elle ne s’attendait pas à rencontrer – comme un fantôme farouche sortant de la chambre, longeant le couloir et, sans même se soucier de regarder dans sa direction, entrant au salon-, c’était un grand félin de couleur fauve, de la longueur d’un homme, avec d’énormes muscles aux épaules et des oreilles plus foncées, hérissées de poils.

Un chat énorme, fantasmagorique.

Elle demeura figée plusieurs secondes sur le seuil, la main plaquée sur la bouche, s’efforçant de respirer plutôt que de hurler, avant de reculer dans la blancheur neigeuse pour retraverser le jardin à toutes jambes, le coeur battant,cou-guar, cou-guar.

Un couguar. »

Avec une maîtrise rare, Laura Kasischke renoue ainsi avec les grands romans d’aventures, donnant à son récit une richesse d’émotion et une dimension universelle dignes des romans de Jack London ou de Mark Twain. En ce sens, elle retrouve la veine oubliée des grands récits d’initiation des 19e et 20e siècles sans avoir l’air d’y toucher, en centrant son récit sur une anti-héroïne, une femme toute simple, que l’épreuve va magnifier. Un roman lumineux.

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Une réponse à En un monde parfait, de Laura Kasischke

  1. Ayé. Je m’en doutais. Tu m’as donné envie. Va falloir que je le lise. Tu me le gardes ?!

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