Brooklyn Yiddish, de Joshua Z. Weinstein

Une chronique tout en délicatesse, un trésor de sensibilité et d’empathie : Joshua Z. Weinstein (aucun lien avec « l’autre », Weinstein est un nom très répandu dans les communautés juives originaires d’Europe centrale), cinéaste issu du documentaire, nous plonge dans les désarrois d’un père, Menashe, privé de son enfant parce que veuf. Ainsi le veut la tradition de sa communauté, les hassidim: un enfant ne saurait être élevé par un homme seul – ce qui, par parenthèse, démontre au moins une chose : les hommes souffrent ici durement des règles rigides édictées par les religieux, rien à envier aux femmes de ce côté-là…

Joshua Weinstein a trouvé son acteur en se fondant dans le milieu hassidique de Borough Park, quartier juif ultraorthodoxe de Brooklyn, et c’est son histoire qu’il relate. Quel directeur d’acteur et quel talent pour Menashe Lustig (lustig signifie « joyeux » en allemand…), l’interprète principal! Joyeux, Menashe le demeure d’une certaine façon, et rebelle aussi.

Il se refuse à retrouver une autre femme, il n’obéit pas, de même qu’il ne s’habille pas avec le haut chapeau et le costume noir ajusté que la tradition exige – ce que pourtant son fils chéri aimerait… Parce qu’il est un veuf inconsolable, pense-t-on. Pas du tout! Parce qu’il est bien plus tranquille comme ça, lui qui a déjà connu un mariage arrangé malheureux. Si malheureux même, qu’il avouera à ses amis latinos qui travaillent dans la même boutique que lui qu’il s’est senti soulagé à la mort de sa femme.

Car Menashe ne sait pas mentir, il est humble de l’humilité des maladroits et des perdants – et humilié aussi par son beau-frère à qui a été confiée la garde de l’enfant. Ce dernier personnage est saisissant, sa barbe et ses papillotes très longues font de lui un être stupéfiant qui évoque les loups-garous des gravures du 19e siècle. C’est d’autant plus remarquable qu’il ne cesse d’intimer l’ordre à son beau-frère de devenir enfin un mensch, c’est-à-dire un être humain, avec toute la dimension morale que le terme recouvre. 

Le « rav » (rabbin qui édicte les règles et énonce les jugements au sein de la communauté) est épatant, lui aussi, il n’est pas un acteur professionnel non plus, mais quelle présence! Et il y a dans le personnage une vraie sagesse, ce qu’on n’imagine pas au début du film, et une réelle bonté aussi. Notons que les personnages secondaires sont tous à la fois extrêmement pittoresques et attachants. Joshua Weinstein pose sur ce petit monde un regard empathique et légèrement narquois.

Le film est très documenté, juste, aucune scène n’est inutile: on y voit la joie bruyante et obligatoire du shabbat, dût-elle être encouragée par quelques verres d’alcool, les danses des hommes, la tristesse des foyers austères…

Le doux Menashe traverse tout cela avec le rayonnement discret de sa candeur et de sa farouche détermination. Le film nous montre un homme qui recouvre l’estime de lui-même, que l’amour paternel a poussé hors de ses humbles limites et qui, si rondouillard et maladroit qu’il soit, suscite l’admiration et l’empathie. Un personnage exceptionnel, dans un film touchant et sans mièvrerie, profondément universel, dont il serait dommage – car il recèle un vrai suspense – de dévoiler la fin…

Précisons encore que les acteurs s’expriment tous en yiddish, ce qui, pour qui est sensible à la disparition des langues et des cultures qu’elles portent, ajoute à l’émotion.

 

 

Ce contenu a été publié dans Films. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

11 réponses à Brooklyn Yiddish, de Joshua Z. Weinstein

  1. Pierre dit :

    Eh bien ça donne envie… Merci pour cet article, Fabienne. J’en profite pour te remercier d’avoir conseillé « Square » à Marion, nous l’avons vu hier, c’est vraiment très bien, très original, l’article du Monde ne rendait pas du tout justice au film.

  2. Marion H. dit :

    Ton joli article me donne envie de voir ce film, et ne serait-ce que pour le plaisir d’entendre parler yiddish…

  3. Melloul dit :

    Je vais y aller moi aussi, merci pour ce bel article

  4. fabienne dit :

    Merci Pierre ! En effet, c’est un film aussi modeste et doux que son personnage principal. Et ce Menashe, on ne l’oublie pas, sa façon de courir, ses tentatives pour se faire comprendre et respecter, tout est tellement juste et touchant.
    Ce qui est bien avec « Le Monde », c’est que les critiques sont tellement prévisibles qu’à la façon qu’ils ont de dénigrer ou d’encenser un film, on sait rapidement quel filtre ils ont utilisé, ce qui permet de se faire a contrario une opinion personnelle! C’est finalement très pratique.

  5. fabienne dit :

    C’est vrai, Marion, tu vas te régaler, pour qui parle un peu ou beaucoup allemand, certains dialogues sont très compréhensibles. Et cette survie-là a quelque chose de très émouvant.

  6. fabienne dit :

    Je crois (j’espère), Anna, qu’il te plaira aussi beaucoup. Et à Gaétan aussi…

  7. Marion H. dit :

    Si si, nous avons reçu ta notification l’un et l’autre cette fois-ci.
    Ton web-master-fiston peut ramasser l’éponge…

  8. Muriel dit :

    C’est vrai, ce qu’ils disent, ça donne drôlement envie, ton article ! Bravo et merci, Fafa.

  9. Patrick Cohen dit :

    A te lire, ça donne vraiment envie d’y aller. J’aurais dû t’accompagner bien sûr, aussi pour ne pas traîner trop longtemps mes regrets, je vais y faire un saut demain.

  10. fabienne dit :

    Quelle terrible responsabilité! Je forme des vœux pour que tu sois enchanté, mais je me répète, c’est un film si modeste…

  11. fabienne dit :

    Bon, c’est particulier quand même, mais j’ai beaucoup aimé aussi ce décalage. Ce sont des personnes qui vivent si différemment de nous, et le « héros » demeure si proche…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *