Bribes de vie

J’ai vécu quatorze ans à Belleville. Ce fut la période la plus heureuse de ma vie. Je venais d’une banlieue triste, habiter Paris fut pour moi un bonheur de tous les jours, surtout dans un quartier plein de couleurs et d’odeurs, aux rues pentues et sinueuses. J’y ai eu mes deux aînés, un garçon puis une fille. Leur petite enfance a pour moi le goût du paradis perdu.

Vanves. Je revois mon père rentrant à la maison, sa journée de travail terminée, trempé de la pluie traversée à scooter. Son grand imperméable mastic dégouline dans l’entrée. Il me prend dans ses bras, me soulève très haut, je ris de peur et de ravissement, il me frotte contre ses joues qui piquent, je sens son odeur d’homme. Il parle de la « portebrancion ». Ce mot-là appartient au mystérieux cortège des « fruit-de-vos-entrailles-est-béni », « ticket-modérateur » et autres mots magiques, incompréhensibles, et qui, surgis plus tard dans ma mémoire, m’évoqueront mon père et ma mère plus sûrement qu’aucune photo, parce qu’en eux résonne une voix unique, dépourvus qu’ils étaient alors de la moindre signification.

Mon père se lave les mains, l’odeur  du savon de Marseille se mêle à celle de la soupe qui mijote, il est temps pour mon frère et moi de cesser nos jeux et de passer à table. Dans l’appartement, il y a une chambre où nous dormons tous les quatre, mes parents dans le grand lit, mon frère dans un lit une place et moi dans mon petit lit à croisillons de bois. Je n’ai qu’à tendre le bras pour sentir la chaleur de ma mère endormie. Je la caresse comme un grand animal endormi.  Sur son visage, je sens des larmes aussi parfois. Elle saisit ma main, l’embrasse. Je suis pétrifiée. Dévastée. J’ai tellement peur de son désespoir muet.

Et puis il y a la cuisine où nous vivons, et une petite salle de bains. Je ne me souviens pas de m’être lavée dans cette salle de bains, je crois qu’il y avait juste un lavabo.Mais je revois ma mère à genoux, les paires de chaussures étalées devant elle, les cirant, les brossant les unes après les autres. Ses boucles brunes s’agitent en cadence tandis qu’elle fait reluire le cuir énergiquement. A la fin, on les dirait toutes fraîchement achetées. Je l’imagine chantonnant doucement dans la maison silencieuse, mais je ne suis pas sûre…

Un soir, après le repas, mon père ne nous a pas envoyés  nous coucher tout de suite. Il a voulu parler devant nous avec ma mère. Il n’a pas attendu que nous « dormions » pour chuchoter longuement avec elle comme à l’accoutumée. Il a parlé d’un ton plutôt gai. Je ne sais pas ce qu’ils se sont dit exactement. Je me souviens seulement combien nous étions heureux, mon frère et moi, d’être autorisés à rester à table avec eux et comme nous avons été surpris par la tournure prise par les événements. Ma mère a réagi vivement aux paroles de mon père, elle lui a fait, je crois, de violents reproches. Soudain, mon père s’est mis à pleurer. Il a enlevé ses lunettes cerclées de métal doré et il a pleuré. Après un moment de stupeur, ma mère m’a demandé d’aller le consoler, moi, son « rayon de soleil », sa fille unique, puisque mon frère était né d’une précédente union de maman.Je me suis blottie contre lui, contre mon père si fort et qui pleurait. J’ai caché ma tête dans son cou. Je ne sais plus si ce sont mes larmes ou les siennes qui ruisselaient sur mes joues.

Aujourd’hui, je pense que ma mère a senti sa vie basculer à ce moment-là. Elle s’est débattue en vain, telle une noyée attirant au fond ceux qui essayaient de la sauver. Et  elle a peu à peu sombré.

Mon père avait fini par trouver, en pleine crise du logement, un appartement en HLM en lointaine banlieue, à Vitry-sur-Seine. Nous n’y connaissions personne, étions coupés des parents de ma mère, seule « famille » que nous fréquentions, et de tout ce petit milieu chaleureux que mes parents s’étaient construit à Vanves. Sur ma mère, qui ne travaillait pas, tomba la solitude de l’exil.

Quelques jours après ce soir-là, nous sommes partis un matin dans la grisaille humide pour une étrange expédition. Nous avons pris beaucoup d’autobus, sommes descendus à l’arrêt indiqué à Vitry. Il n’y avait pas de trottoir. Les fines chaussures de cuir de ma mère s’enfonçaient dans la boue. Au loin se dressaient des barres d’immeubles, immenses, toutes semblables. Nous sommes restés interdits. Nous n’avons pas dit un mot et sommes montés jusqu’à l’immeuble 2, escalier C, qui serait notre immeuble désormais. L’appartement 88, au neuvième étage, sentait la peinture fraîche, il m’a semblé très vaste avec ses deux chambres et sa salle à manger. Mon père et ma mère parcouraient les pièces d’un air lugubre. Personne ne pouvait regarder par la fenêtre, le vide nous happait. Nous sommes restés peu, nous avons fui. Longtemps, nous avons attendu l’autobus dans la même boue jaune de l’arrivée. Ma mère a dit : « C’est un cauchemar. »

Il m’a fallu des années et la mort de ma mère, deux ans après mon propre déménagement en banlieue, à Malakoff, pour me rappeler qu’elle chantait souvent lorsque j’étais toute petite, avant le déménagement. Elle chantait en faisant le ménage, un foulard noué sur ses cheveux pour les protéger de la poussière. Elle chantait en descendant l’escalier, sa main serrant la mienne, pour aller faire les courses. A Vanves, je veux dire. Elle commençait toujours par Mme Flamant, l’épicière rose et blanche, au grand nez pointu. Par la suite, j’en ai conclu qu’on portait le nom de l’animal auquel on ressemblait le plus. Ma mère lui rapportait les pots de yaourt en verre, achetait quelques bricoles et Mme Flamant me donnait une tranche de saucisson à l’ail. Et puis nous allions chez la boulangère au nom gravé en lettres d’or sur la porte de verre : Dardonville. Je revois ses gros bras farinés et sa bonne bouille.Un jour, elle a raconté à maman comment elle était « tombée dans les pommes » à la cave. Et je l’ai imaginée alors  avec son grand corps replet, ses beaux bourrelets en mie de pain fraîche, étalée parmi des pommes, des monceaux de pommes, dans le demi-jour que laissait filtrer le soupirail. Je n’ai pas compris pourquoi ma mère prenait une mine tellement compatissante. Mme Dardonville aimait beaucoup ma mère, parce que ma mère prenait le temps de l’écouter. Ne lui parlait jamais d’elle.

Depuis que maman est morte, seules des images très douces d’elle me reviennent en mémoire. Une alchimie inattendue a transformé celle que je décrivais autrefois comme redoutable à maints égards, parfois violente, en une personne douce, effacée, profondément aimante. Sa mort, pénible, solitaire, m’a plongée dans un abîme de chagrin et de culpabilité, dont seule la naissance, tardive, de ma deuxième fille a pu me tirer. A celle-ci j’ai donné entre autres prénoms celui de ma mère, c’est une idée qui ne me serait jamais venue pour mes autres enfants. Je crois que j’ai essayé de me comporter avec cette fillette-là comme je revois ma mère se comporter avec moi quand elle était douce et tranquille. Je dois maintenant faire un effort pour me la rappeler telle que j’ai pu la décrire à mes amis,  il y a si longtemps de cela.

L’après-midi, nous allions au parc de Vanves. La pluie nous surprenait parfois en chemin. Un jour, nous sommes entrées sous un porche où s’étaient déjà réfugiées d’autres personnes. Nous avons regardé la pluie tomber sur la chaussée grise. Un grand bonheur m’a envahie, serrée contre ma mère silencieuse, observant les ricochets de la pluie sur les pavés, les ruisseaux qui se formaient, dévalant la rue suivant la pente.

Il fallait aller chercher mon frère à l’école. C’en était fini de la paix. Il était turbulent, taquin, ou peut-être pas, en tout cas je n’étais heureuse que seule avec ma mère. Le soir tombait, mon père rentrait du travail, trempé de la pluie qu’il lui avait fallu affronter sur son scooter.

Fabienne Clairambault

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11 réponses à Bribes de vie

  1. Amsterdamer Monique dit :

    Beaucoup d’émotions dans ces lignes et l évocation de ces moments de la tendre enfance et aussi quelle belle réconciliation avec ta maman .
    C’est magnifique

  2. Marion H. dit :

    Ton texte m’a beaucoup émue. L’écriture coule, simple et légère, malgré la profondeur du souvenir. Merci Fabienne

  3. Muriel dit :

    J’aime beaucoup cette tranche de vie, saucisson à l’ail, larmes, pluie, boue et tombage dans les pommes boulangères compris. Comme c’est triste, doux et joli…

  4. Fabienne dit :

    Merci, Monique et Muriel, pour vos retours si indulgents. Je regrette quant à moi de ne pouvoir m’empêcher de verser dans le tire-larmes…

  5. fabienne dit :

    Merci, Marion, pour ton commentaire si bienveillant et ému. Ça me touche beaucoup. Pour une raison inexpliquée, il vient de m’arriver, je suis désolée d’y répondre si tard!
    Et je croise les doigts pour ton récital, auquel nous assisterons demain avec joie (Patrick et moi, je veux dire!).

  6. Melloul Anna dit :

    quel beau texte ! tu sais tellement bien rendre vivants les gens, les lieux, les atmosphères…
    Une émotion pudique, une douce nostalgie, je ne sais pourquoi aussi une écriture bien française ?
    Ecris encore, raconte encore, j’aime te lire.
    Anna

  7. Monique Dul dit :

    Oui, très beau texte, très émouvant, plein de douceur et de nostalgie.
    Quelle précision dans ces souvenirs! Tu les évoques avec une grande simplicité, ce qui nous les rend très proches et parfois bouleversants. Continue.
    monique dul

  8. fabienne dit :

    Merci, Monique, bon, c’est toujours la même histoire, il faudrait me renouveler un peu quand même! Ton indulgence me touche…

  9. fabienne dit :

    Merci, Anna, je suis heureuse qu’il t’ait plu, bien que toujours dans la même veine. J’aime bien ton appréciation d’une « écriture bien française », je crois que c’est mon côté « bonne élève », je ne me permets guère de folie…

  10. Pierre dit :

    Très beau texte, Fabienne, qui m’évoque un peu Luc Dietrich, en moins sombre, avec toutes sortes de notes délicates et humoristiques.

  11. Fabienne dit :

    Merci, Pierre, pour ton commentaire si riche et si indulgent. Je ne connaissais Luc Dietrich que de nom, je vais donc lire « Le Bonheur des tristes » avec un intérêt certain… non dénué de narcissisme!

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