Augustine, d’Alice Winocour

 

 

 

 

 

 

 

 

             Une leçon de Charcot à La Salpêtrière, d’André Brouillet

J’aurais tellement voulu aimer ce film, à la démarche si généreuse et solidaire envers les femmes… Il est hélas trop long, assez ennuyeux et surtout pas très bien documenté.

La première demi-heure est très réussie, on y voit Augustine dans sa tâche de servante dans une grande maison bourgeoise. Elle contemple, fascinée et horrifiée, des araignées de mer ébouillantées dans une casserole et les vains efforts de l’une d’elles pour échapper à une mort effroyable. La crise menace, la paralysie gagne les mains d’Augustine, les articulations. Les images sont fortes, sobres. Les convulsions arrivent, scandaleuses dans leur expression et leur violence : le bel arrangement de la table valse, Augustine arrache en tombant la nappe, l’argenterie est jetée à terre. Elle se tord, ahane, sous les regards sidérés des convives, la maîtresse de maison finit par verser sur elle le contenu d’un broc d’eau, dans un mouvement mêlé de mépris et d’indignation.

On l’emmène à La Salpêtrière, où officie le professeur Charcot, le grand spécialiste des maladies nerveuses et donc de l’hystérie. La reconstitution se veut fidèle, mais elle est caricaturale. Certes, le respect pour les malades n’était pas la caractéristique de ces messieurs, et les fameuses « leçons du mardi » devinrent rapidement des événements spectaculaires et mondains auxquels assistait le tout-Paris. Augustine est fascinée par le personnage et ses séances d’hypnose.

Le film imagine une attirance réciproque, et pourquoi pas? Mais il y a beaucoup de dialogues indigents au cours de ces scènes si prégnantes, le trouble ne gagne ni le spectateur ni la mise en scène, qui demeure froide, le point de vue médical et aristocratique.

Or Charcot fut un grand théoricien et le film ne fait vraiment pas honneur au maître adulé de Freud, dont on se demande bien ce que celui-ci aurait eu à faire dans cette galère… ou plutôt ce cirque.

La grande nouveauté de Charcot fut de se mettre à l’écoute de ses malades, hommes comme femmes. Il n’a cessé de démontrer que l’hystérie n’était pas le domaine réservé des femmes, mais se voyait tout autant chez les hommes. Il a travaillé d’abondance sur Pinaud, un maçon, et Porczenska, un cocher de fiacre, tous deux atteints de paralysie hystérique. Il ne s’intéressera qu’ultérieurement aux femmes…Il ne se contentait pas de « monter » des spectacles de femmes hypnotisées se livrant au « grand arc hystérique », il se faisait longuement raconter par les malades leur histoire – parce qu’il croyait (déjà!) à un traumatisme initial.

Dans le tome III des œuvres complètes de Charcot, que Freud a partiellement traduit en allemand à son retour à Vienne, dans la 21e leçon, Charcot mentionne l’ouvrage de Russell Reynolds : Remarks on Paralysis and Other Disorders of Motion and Sensation Dependant on Idea. Il en tire la remarque si lumineuse, inattendue, fertile pour l’esprit avide de science et sans préjugés de Freud:

« On sait fort bien sans doute que, dans certaines circonstances, une paralysie pourra être produite par une idée et aussi qu’une idée contraire pourra la faire disparaître ; mais entre ces deux faits terminaux, combien de chaînons intermédiaires restent dans l’ombre…»

Bon. passons, cela pourrait devenir de plus en plus « technique » sur le plan psychanalytique… En tout cas, cela démontre la géniale intuition de Charcot qu’existaient dans l’esprit humain des forces souterraines et actives, idée que Freud développera dans ses études sur l’inconscient.

Charcot intime maintenant : pourquoi avoir donné à sa demeure un aspect si gothique, légèrement effrayant, en tout cas peu conforme à la réalité d’un intérieur bourgeois de cette fin du 19e siècle?Juste un détail : c’est la femme de Mozart qui s’appelait Constance, celle de Charcot s’appelait… Augustine! Pourquoi avoir modifié une réalité si simple et riche de poésie? Augustine n’était-il pas déjà un prénom troublant pour Charcot?

Charcot eut deux enfants, Jeanne et Jean-Baptiste, qui ne fut sûrement pas élevé dans cette ambiance à la Nosferatu, puisqu’il voyagea dans le monde entier avec son père et devint l’explorateur que l’on sait des régions antarctiques et du Groenland.

D’accord, Alice Winocour ne voulait pas faire une reconstitution historique ni un traité d’histoire médicale de l’hystérie.  Le problème est que l’histoire d’amour ne s’incarne jamais, surtout pas dans la scène de possession érotique entre Charcot et sa malade, dont la tiédeur est plus que stupéfiante.  Est-ce cette brève et peu satisfaisante étreinte qui a « soigné » Augustine? A la fin du film, elle s’échappe de l’hôpital-prison, et sa mine conquérante nous la fait imaginer courant vers de nouveaux et riches horizons…

Petit détail amusant: Serge Michel, rédacteur en chef du Monde, et Rémy Ourdan, un journaliste du même quotidien, jouent les figurants à un repas de Mme Charcot. Indépendamment de cela, toute la presse a adoré le film. Il  n’empêche, les spectateurs le boudent et les psychiatres rigolent: un peu plus de fièvre et de folie, que diable, et on y était!

 

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2 réponses à Augustine, d’Alice Winocour

  1. Eh ben, encore que grâce à toi je ne verrai pas. Euh non : que grâce à toi je ne regretterai pas de n’avoir pas vu 😉

  2. fabienne dit :

    C’est vrai, ça fait trop de bien de lire des critiques négatives de copines, on se dit que, parmi tous les films qu’on ne voit pas, il y en a plein auxquels on a échappé (ouf!) malgré les critiques dithyrambiques de la presse!!!

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